I.a parole inouïe, l'étonnante parole
Le foudroyant « .Je veux » ijui rcMuplit les abinics
h'uneclarlésanscrépuscule et d'une force inq)érissal>le,
l'oiM' i|u'd me soit duniu'' de cli.inliT diL'iirnienl
L'agonie de l'Idée
l);nis le dernier soupir (Tiui l>ieu niarlyr.
Pour qu'il me soit dcuuié de clianler fligneuienl
La [)uissance de ce dernier Soupir.
282 i.A (;ni;cF i:ti:rnklli:
Est-il rien de plus difl'érent de l'inspiration de Palanias, do Pap|)adiamanti, de Nivanas ?
Si c|iiel(jiie jour les jeunes niodernisles athéniens s'obstinent à vouloii- prouver que l'àme antique a disparu et que les poètes nouveaux de la Grèce sont, comme les lîelges et les Scandinaves, des cultivateurs de rêves cosmopolites, le poète qui pourra leur servir de jueilleur exemple, c'est Pol Arcas (l)..
Souris est considéré comme le poète du |)<miple. Dans un hebdomadaire, écrit en vers depuis la date jusqu'à la signature du gérant, il donne chaque semaine son opinion sur les événements politiques, littéraires et sociaux de sa patrie. Cela revient à dire que son art n'est ni impeccable, ni élevé. Mais ceux (|ui connaissent son «cuvre complète, assurent que parmi les millions de strophes qu'il a écrites on en pourrait assez cueillir pour former un petit livre délicieusement parfait, (irand cultivateur de la poésie classique, il a traduit .Vristophaue en grec moderne. Puis, il l'a imité. D'aucuns l'appellent : « le nouvel
(1) Le Mercure de France parle do M. I*ol Arcas dans les tonnes sui\ants : « J'admire infininiont le superbe hymne mystique que M. L)imilrac(H)oulos (Paul Ai'cos) adresse à l'Ame-Sœur. Ce poème de VIncréé, d'un envol surprenant, n'a guère d'équivalent, dans les autres langues, ol l'on ne peut le comparer, nous l'avons dit, qu'à VEpipsyc/iidion do Slielley. Cola résume toutes les aspirations idéales <le l'Homme. Pareille inspiration de Dante n'était venue visiter un poète méridional »,
LITTKRATUHI:: NOUVliLLK 283
Aiislopliane ». Liii-iurnio, (hiiis riiiliiiiité, se coiiipaie sans fausse jjuclciir aux |)oètos anciens et dit, se mêlant anx clid-urs des divins : « nous auli-es ». l iK^ nuit, a|)r('s m'a\oii- lu une longue poésie intitulée : le Jour de Fan, il s'écria :
— lîien (jue j)Ource poème, on pense à m'of- IVii- le j)iix Xobel.
Mon ami Jean Dai'gos, (jui meser\ait d'interprète, lui répondit avec sincérité :
— Nous le méritez bien !
Puis essayant de m'exj)li(|uer la teeliui(|ue du vieux poète, il ajouta :
— Sa langue, très j)ersonnelle, a un accent d un chaiiue étrange. Comjn(> se jouaul avec les plus grandesdiflicidtés, il condjine lidiome universitaire avec le parler du peu|)le ; il invente des « mots images », modilie la forme des expiessions courantes, et, en somme, dispose dun Nocabidaire d'une richesse et^d'une variété telles, (pic tous l(>s aulres poêles grecs peuvent le lui eu \ ici' cl le lui cii\ iciil .
L Cuvie, en tout cas, n'aveugh^ point lescomj)agnoiis de Souris. Avec une unanimité inconnue partout ailleurs, en cllct, tous les éléments littéraires de r()ricut li<'llciii(|ue se sont unis pour a|)puyer la candidature du bon cliantri^ des a\('nturcs de Romios. Une C()ri'es[)ondanc(» (I Alliciics, publiée dans le (ianloix dit, à C(^ sujet :
" l'oiir a|)pii\ i-r la (aiididaliirc du poêle, les lioiiima'i'cs de la plus baille adiiiiralioii ont
2fi| LA ORi;CK KIEliM'-LLli:
îil'lliK' (le toutes parts. Cosl d'al)ord une grande partie du Pai-leiuent grec le proclamant le plus digne, parmi les nôtres, d'obtenir le prix Nobel ; ce sont les professeurs à l'Université d" Athènes, la Société littéraire de Constanlinople, la j)lus importante en Orient, l'union des artistes dramatiques, une multitude de groupes d'art et de lettres. »
Toule la (Irèce s'unit donc pour acclaiiicM- le grand poète athénien.
Comment nous rendre compte, cependant, de la beauté de son œuvre, à travers les traductions ?
Dans le célèbre poème qu'il me lut et «pii, suivant Jean Dargos, mérite le prix Nobel, il est question d'un homme qui joue, et qui exprime ses joies de gagnant et ses peines de perdant. « Je vais au cercle — dit-il — j'y rencontre un colonel, et le colonel joue gros, gros. — Tous les joueurs me saluent — et m'oflrcnt une tasse de chocolat — ; je mets à Tas et je gagne — j<^ remets et je gagne —, je remets encore et je gagne toujours. — Ah, qu'il est agréable de gagner! (|u"il est bon de s'asseoir sur un sofa — et de fumei' — en prenant du chocolat! — J(» gagne mille drachmes et l'on nie félicite. — Le colonel me regarde et rit — , ])uis il m'oH're une tasse de chocolat. Aii, ((uelle excellente année ! » Tandis qu'il absorbe sa bonne tasse de chocolat, le poète refait en sa tête les comptes de la laitière. Avec son gain,
il achètera..., spéculera..., fuiulera un journal..., deviendra ministre... Soudain la réalité vient le tirer de ces doux rêves. « Adieu ! mon gain ! — Adieu ma fortune ! Et moi (|ui espérais acheter un important journal ! — Que faire à présent? Tous mes projets s'écroulent... Il n"y a pas de chance pour moi. — Qui m'a forcé à prendre au cercle ce mauvais chocolat ? »
Et tout cela, parait-il, est, en grec et envers, très aimable, très ingénieux, très savoureux. Comme caricaturiste, le vieux poète aristophanescjue jouit d une réputation solide chez ses compatriotes. Même ceux qui critiquent sa verbosité négligée, lui reconnaissent le don de créer des types grotesques et de déformer les types réels. Aussi sa popularité est-elle immense.
Passer de Souris à l'aulos Nirxanas, c'est rechercher un contraste violent. Nirvanas est tout mesure, tout pondération, tout élégance, tout art. Quelques « jeunes » comparent son «puvre à celles des poètes symbolistes français, .le crois (pi'il serait pliLs natui'cl de penser, en pailaul de lui, aux compagnons de Méléagre, de Fhili|)pe et d'.\gathias. Gomme ce dernier, en ell'et, il pourrait ('crire dans la préface de ses poésies : « Les colonnes, les statues, les inscriptions, sont des motifs de grande satisr;i(li()n [)uiir ceux ([iii 1rs aimeul. <> Le |)oèle
LA Giu;ci: ETKliNELI.K
jeune adore les vestiges anciens. Sa patrie idéale renthousiasnie autant qu'à l^alanias. Dans son désir, quel([ue peu sensuel, de posséder ce c]ui n'existe plus, il lui arrive d'('prouver des j)laisirs ex(|uis qui lui démontrent la possibilité de tout eilort. « P'atiguépar le vol aride en plein soleil — dit-il — moi, pèlerin du lemple antique, je tombe jusqu'au sol, soudain; — je tombe et je m'endors, et je rêve (jue je suis un étranger à Corinthe, et que Lais repose dans mes ])ras — et f|u"elle me baise sur la bouche. » En certaines occasions, ces plaisirs ne suffisent pas au poète. Pour calmer ses désirs, il veut quelque chose de rude, et il s'élève alors jusqu'aux sublimes conceptions de la tragédie. Son Archilecle Marthas est l'épopée de la Beauté comme i-eligion. J'en admii-e profondément le sens magni- (i(|ue. Mais les crili(|ues préfèrent que Nirvanas cultive, plutôt que les images grandioses, les élégantes rêveries; et ainsi ils le conseillent. Car, en Grèce, comme partout, la critique s'obstine à vouloir maintenir les poètes dans les voies connues. (]elui (jui réussit, un jour, à se faire applaudir comme tourneui- de madi-igaux, se voit la satire interdite et à celui (|ui chante Famour en strophes de feu, on lui ferme les portes de la philosophique poésie objective. A Nirvanas, heureusement, les Aristarques lui ont laissé un large champ d'inspiration. En ouli-e, il sait se moqu(M- de ceux qui le conseillent. 11 s(^ connaît admirablement lui-m<Mne. Il
LITTliHATURK NOUVELLE î87
ne se trompe j)as, ne ti-oiupe pas les amis, ne trompe pas les juuscs. 11 (>st lui. Je connais quelques lignes ([uil écrivit un jour en [)ensant à un autrt^ poète, et qui sont comme; un portrait idéal (le son être |)o(''(i<|U(>. Les \oici : « En la pcrfcclion [)lasli(|U(' de l'expression, comme en 1 onde liuij)ide d un ruisseau, se voit une âme profondément sensible, magnifique et grave, maîtresse de soi-même et qu'on peut qualifier de souveraine. »
Souveraine, en efï'et, est lame de Nirvanas, souveraine dun royaunu» claii-, riant, beau, non pas très vaste, mais fort joli.
Dans son Voyage en (irèce, Moréas nous présente Miltos '^alakasis dont la poésie est faite «de flamme et de charme »; Stéj)hanos, le j)oète plein de malice, et Piétros Zitourniatis, le chantre mélanc()li(|U(' de Linos. Mais celle ti'inité ne suffit pas à doniu'r une idée complèlc du nouvel ()lyni|)(' h(dl<''iii(|ue.
Lame rçrec<|u<' Jiouxcllc — me dil nu confrèi-c (TAlhènes — c'est Ivarkavitsas «jui liucarnc... Nous ne le connaisse/ pas.'
l'^t comme je lui i-épouds fiMncheiiifiil (|U(>non, il iiic force à liri' nue l(»nt;iie élude parue daus le feuilh'lon du Monde J/ellénK/ue et (|ui finit aveçles lit^nes pleiuesd'eulliousiasme (|ue \(iici :
« KarhaN ilsas ue se Iroiivc à 1 aise (lue dans des milieux jurées. (|n il e\(t(nie d une iMCiUi
LA GRliCE ETERNELLE
admirable de vilaliU'; et avec uiu^ siinplicilé de moyens qui est la meilleure pieuxc dr sponlanëitë, il eonnaîl lous les i-ellels de la iaii^iic, celle des paysans tie l'I-^lide comme celle des débardeurs du Pirée, des Karagouni de la Thessalie, (les vicmx loups de mer de Spetzai et dllydra, il sait lui donner à cette langue, les intonations i-au([ues de la voix du capitaine à riieure de la tempête, comme il sail aussi l'iulléchir délicieuseineut ])Oui* la niélo|)ée de la paysanne qui revient de la fontaine liyeii — l'onduleuse à la taille flexible sous la ciuclie de terre qui a conservé la forme de l'amphore clas sique. Chez Karkavitsas, même les élans d'imagination, le rêve s'éj)anchant en dehoi'sde loute réalité ont leur point de départ dans la glèbe de celte Grèce à bupielle il demeure loujours attaché. »
Un autre auleur dont on me paile avec admiration, est Episcopopoulos, Fauteur des Ames solitaires. Et n'allez j)as penser à Suderman... L'œuvre grecque est loute autre, et si j'en crois l'analyse faite par M. Phileas Lebesgue elle est fort belle. — Il s'agit d'un roi et d'une mendiante. Le roi se promène sur une route. Tout d'un coup il heurte avec le pied une forme (pii est par terre. Le roi baisse les yeux et il voit une mendiante. Mais quand je dis une luendiante, je m'exprime mal. Pour lui la [)auvre femme est l'être qu'il cherche, l'élue, l'espérée... L'analyse dont je me sers, linit ainsi : « Le
T.ITTKRATURE XOUVEI.r.E 289
monarquo, entiin'nc par la fasciiialion de cette vision, sent sa deslinee indissolublement s'unir à celle de cette femme, et en signe de dévotion et d'esclavage il |)Ose à ses pieds son épée et sa couronne. Mais la mendiante n'en fait |)oint cas, car elle rêve de la mort, comme d'un but suprême et d'unc^ suprême force, l'n mage lui avait prédit (|u'en elle seulement elle trouverait le bonheur en vain désiré dans la vie. Le roi se souvient (|u"à lui aussi pareille chose fut ])rédite par un mage, et qu'une femme le guiderait vers l'accomplissement de sa mission. Irrésistiblement aveuglés par la vision de la mort, tous deux ils entendent dans le lointain la voix impérieuse de la mer qui les appelle. La mer, la grande et primitive génératrice de la vie seia peut-être le port le plus prochain de l'idéal aii- (|uel ils aspirent, lisse dirigent vei's le rixage, et tandis (jue la natui-e autour d'eux solennelle semble s'associer à l'acte triom|)lial, là, dans le sein de la vaste mer, unis et possédés par une infinie volupté vers la mort, h^s deux tragi(|U(>s h(M"OS disparaissent, tandis (|ii<'. du fond di' la for(''t, surofit très calme la lune «grande et tcrrifiante. »
(l(;s lignes, vous l'ave/, pcut-c'-lrc dcNiMc, sont de M. IMiileas Lebesgue, le crili(|U(> (pi'il faut toujours citei- f(uanl ou parle de la jeunesse liftélaire helléni(ju<^'.
(Irâce à lui, en effet, nous avons appris à ' admirer .leaii l'oiemis, le porte amoureu\ et
i.\ (;m:(.i: kikunki.i.e
leiuli'i' (les idylles Iiuiuhles ; Jean Karnl)ysis, auteur de ee délicieux Linre des soupirs, que (|uel(|ues-uns déclarent digne de Heine; Lambros Porphiras, évocateur de languides paysages antiques ; Gryparis, le chantre apollonien des âmes sereines, et quehjues autres encore qui, tôt ou tard, arriveront à être connus dans le monde entier.
« Plaloii appelait ironiquoment la constitution d'Athènes uno « thôAtrocratie », lollernont les voix de la scène ('veillaient d'échos ot inlluenraient les esprits. »
Pi'; LA DAN.
La théâtrocratie persiste. A peine ressuscitée, Alhônes a conslniit dos nouveaux tlK'Atres, étahlissant des concours copiés de l'anti(juité. Les l»()cles ont renoncé à chanter des hymnes guerliers pour se consacrer à mettre en dialogues les grandes légendes de la race. Car en ceci, comme en tout, la proiniére chose c[ui attire l'attention, c'esl h; senlinient nalidnalisle des Hellènes. Dans un univers cosmO|)olile, ils conli-
2!)2 'A GRi;CE KTERNKl.LE
nuent d'être superbement exclusifs. Tandis (|uo les Turcs imitent (leorges Ohnct et que les Egyptiens copient ^lolière, tandis que les Japonais, eux-mêmes, semblent disposes à oublier les histoires tragiques de leurs ronins pour tâcher de s'européaniser, les Grecs, toujours Grecs, ne s'inspirent que de leurs traditions. Et c'est en vain (jue quelques jeunes internationalistes, comme Christomanos, le fondateur de la célèbre troupe (|ui s'appela : « La Nouvelle Scène », s'eft'orcent d'habiller les muses à la mode de Paris. Les tentatives dans ce sens n'ont été ni très nombreuses, ni très heureuses. Ceuxlà mêmes qui, hier encore, voulurent être fils de Dumas, de Maeterlinck, d'Ibsen, appellent, aujourd'hui, Sophocle leur père. Les œuvres les plus récentes sont aussi les plus nationales. Quand les critiques parlent des comédies nouvelles, ils ne manquent jamais de rappeler les anciennes comédies.
— Comme ceux qui contemplent les colonnades de l'Académie ou du Musée, évoquent le Parthénon... — me dit malicieusement mon ami Maurice.
Peut-être ! Seulement n'est-il pas, en tout cas, piéférable, puisque l'imitation s'impose en cette époque si pauvre d Oiiginalité, n'est-il pas préférable, dis-je, de voir (Icurir sur les théâtres athéniens les claires images de l'autan national que les ombics barbares de l imagination étrangère? Les colonnades copiéesde
LE TIIÉATKE MODERNE 293
l'Acropole |)('iiV(Mil ('lie indigentes, insigniliaiiles, voii-e odieuses. ^lais, chose certaine, les ogives iniilées de Belgique ne le sei-aient |)as moins. Et les colonnad(>s ont l'avantage de i-epi'ésentei' une tradition, de proclamer une idée, d'incarner un syndjole. Aussi n'en l'aul-il point rire.
.\u demeuraiil, nalle/. pas croire, comme le t'eignenl ([uel(|ues malicieux, (|u'il s'agisse de rénover les mvllies homéri(|ues. Parmi tous les drames grecs inléressanls (|ue je connais, il iiCn esl pas un seul où a|)paraissent les personnages (le la tragi'die classi(|ue. Ulysse, luiiuèm(\ le po|)ulaire Ulysse, sendjle oublié au ihéàlre. l*ar cou Ire, les héros by/anlins et les preux de la gueii-e d"lndé[)(Mulance, les rudes palikares et les piinces des îles, ceux quicréèreul la (Irèce nouvcdle el ceux (|ui virent mourir la ('iiè(<' anli(|ue, enfin, sont les protagonistes liHMiuenls fie la dramaturgie actuelle. \()ici, j)ar exemple, une des dernières œuvres re|)résentées au Tliéàtre-noyal d'Athènes. Le lilre : Prodrome. L'auteui- : le poète Poléinis. Au premier acte, nous xoyons ^larinos, gênerai hwaulin, (|ui charge le rimeur Prodrome d un madrigal pour son aimée. « Son tHUu ne ["inl<''i-esse pas — lui dit-il — et tu n'as uni besoin de le connaître. » Evidemnienl ! S il le sa\ail, ce luiiu, il est probable (pi il I ra\ aillerail a\«'C peu de goùl, car c'est (•(dui de ^a |tr(tpre Mlle, de la jolie Domini.
Mais il ne le sait pas, voiic iiiènie ne le suppose. Avec une dia]3()li(|ue él()(|uence, il éci'it, (lojic, le madrigal, eeilain (|ue la jeuntî fille à qui le fr-ingauL inililaiic le lemeLlra, ne |)ourra lui résister. Car Prodrome, (|ui manque de volonté et se laisse assez mal traiter par son épouse, Prodrome, qui est un bourgeois famélique, a, comme poète, un orgueil olympien. « Les poètes — dit-il — nous ne devons pas liavailler. » — « Parfait — lui riposte sa femme; — mais alors, vous ue de\e/ pas manger non plus. )) Et pour 1 habituer à ne se nourrir (jue de rêves, elle le condamne au jeune, fréquemment. Le général Marinos donne au poète un écu d'or, en paiement du madrigal. Se voyant riche, Prodrome court au cabaret, laissant ouverte la porte de sa maison. L'amoureux n'eût pas osé rêver opportunité meilleure. Le voilà aux pieds de Domini. D'une voix débordante d'émolion, il lui récite le madrigal. Elle se laisse enivrer par ces vers où il y a une flamme divine, un magique philtre. Quand elles ont fini de parler, les lèvres de Marinos cherciicnt |)our les baiser celles de son aimée. Sur un })iédestal vermoulu, un Eros de marbre éprouve un voluptueux frisson. Et les heures passent... On entend soudain un grand vacarme dans la rue. Les soldats du général ont arrêté Prodrome qui est gris. Le général fuit par une fenêli-e. Mais il revient aussitôt pour demander la main de Domini. Son amour n'est déjà plus un ca-
j)i-ice. Son âme s'est enflammée aux phrases ardentes du madrigal écrit par Prodrome. La poésie a réalisé un miracle. Et j'en suis sûr, le maître Catulle Mendès, s'il avait connaissance de ce miracl<\ le célébrerait lyri((uement, lui, (|ui croit toujours au pouvoii' magique du vers. Un autre drame — représenté récemment au Théâtre de la Constitution — la Casiani, de Kiriacos, est, également, byzantin. Les poètes qui, par un superstitieux respect, n'osent pas remonter jusqu'au siècle d'Aspasie, adorent la somptueuse et obscure époque de l'Empire d'Oiieiit avec ses romanesques idylles de courtisanes et de rois et ses cortèges magnifiques. Dans la Casiani, nous voyons, au lever du rideau, un délilé de vierges merveilleusement parées, qui s'efforcent de séduire l'empereur Théophile. Parmi ces vieiges se trouve la poétesse C^asiani, (|iii, non j)ar ambition ni vanité, mais par amour, veut être l'éliic. Sa pâleur ajoute à sa ])eau(('. lue llaiiuiie passionnée brille (hiiis ses yeux. Le souverain loiit puissant s'a|)|)rocha délie. « Voici la plus jolie — se dit-il; — c'est elle c|ue je ferai impératrice ! » Mais avant (h' hii reine lire la pomme d'or, symbole du Irioiuphe, il veut savoir si son intelligence es! a la hauteur de sa beauté. « P()iir(|ii()i — lui (leiiiande-l-il — la femme at-elle accablé 1 hiimanile de lant de maux? » Et la p(^étesse, (|ui esl accoiitumée à prononcer des |)lirases liiinnoiiieuses el agréables, ii'ar-
rive à trouver, en ce moment suprême, que quelques mots qui irritent et éloignent d'elle l'empereur. Se voyant vaincue par une autre vierge, elle se retire dans un couvent. Et les années passent. Et après les tentations, vient la paix. Et un jour, tandis que la jolie nonne compose une hymne où elle chante l'amour de Dieu, le souNcrairi se {)résente au couvent |)Our visiter les cellules. En arrivant à celle de l;i poétesse, il lu trouve vide. Il s'approche de la table. Il lit le commencement de l'hymne, et, se sentant inspiré, la termine, ajoutant des vers d'amoui" humain à ceux d'amour mysti(jue. Cassiani, plus taid, termine Ihymne.
Les écrivains d'Athènes criti((uent dans ce drame ce qu'il a de sentimental, de languide. Le sujet leui- |)araîl j)lus livresque que théâtral. Mais ceux qui ne s'occupent pas de division de genres, trouvent délicieuse cette aventure lointaine. D'autre ])art, ce qui préoccupe dans la littérature (lraniati(|ue grecque, ce n'est pas sa valeur scénique, mais sa significalion psychologique. En éliuliant ce (|ui passionne le peuple et iiis|)ire les [)()ètes, c'est ce (|ui intéresse la race que l'on veut voir surtout.
Byzance est un des sujets préférés, il n'en faut point douter. « Le prestige d'un passé glorieux ! » me direz-vous. — Oui, sans doute. Mais aussi, l'espérauct' de raxciiir. l illusion de
, LE THLATRE MODERNE 297
fonder de nouveau rEnipiie d'Orient... Un écrivain français f|ui assista à la première r(^présentation (l(^ la Théodora, de Tsocopoulos, après avoir vu représenler dans la luéme semaine trois autres œuvres analogues, sécrie : « Ce public est envoûté par le mirage byzaiilin ! » Sinon envoûté, du moins halluciné. Va par ma foi, même mises à j)art toutes raisons d'origine et d'illusions de grandeurs futures, celle hallucination est des plus explicables. Sans étr(^ Grecs, d'autre poètes l'ont subie. Le même écrivain franc^ais cité plus haut affirme (|ue des u'uvres comme celle de Tsocoj)oul()s I' inléressei'aicnl partout et seraient applaudies dans tons les théâti*es ». Sentimentale et hingiiide à l'i^xcès est, })Oui-lanl, cette Théodora (|ui semble une sœui- do la Casiani, dcKiriacos. Les premières scènes nous apprenneiil(|ne Jean, le pauvre Jean, qui vit à Athènes, est fils de llmpératrice et d un Athénien d humble famille. .Mais Jean ignore son orio-iiu» el si! abandonne un jour la douce .Vlhènes pour ;dler cherchei- forluue dans la capitale de l'em- |)ii"e, c'est tout simplenieiil pour rexoir les yeux noii-s d'une jeune lille(|ui, uu soii- d'axril, lui accorda un baiser. .\ sou ariivée dans By- /anc(% la lutte entre les bleus et l(»s verts en- I sanglante les i-ues. Ses goûts le portent plut(")t du côté des verts. Sa malchance le fait tondjcr prisonnier, avec d'autres rebelles, et il est con- (biil au palais ou la sou\ eraiiu', au nom de sou
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inipci'ial époux, doit le juger soniinairenienl. u Qui es-tu ? » — lui demande riiupéralrice. Jean lui raconte sou enfance, lui parle d'Athènes, lui dit le noju de son j)ère. Alors Théodora, tremblante démotion, reeonnait en lui son fils. Toutefois, craignant que les ministres qui l'entourent, ne percent son secret, elle ordonne (jue le prisonnier soit enfermé et traité avec douceur. Pierre de Capadoce, favori de l'empeieur .lustinien, cpii a remarqué la subite pâleur de l'impéralrice tandis qu'elle écoute le récit du jeune r(>belle, court vers la chambre impériale et dcinaiide au souverain Tordre de décapiter le prisonnier. « Laisse-moi tranquille, et accomplis ton devoir ! » — lui répond l'empereur. Au même moment, apparaît Théodora, fébrile, livide, tremblante, balbutiante. Aux pieds de son époux, elle parle de son passé, avoue sa faute, révèle le nom de sou lils. VjI (|iiaii(l elle obtient non seulement le pardon, mais aussi la promesse que Jean sera j-econnu comme héritier du trône, la ])orte s'ouvre et Pierre de Capadoce annonce froidement : « Les prisonniers verts ont payé leur dette à la justice. »
J'ai dit plus haut que les Athéniens ne s'enhardissent januiis jusqu'à remonter au siècle d'Aspasie. « Jamais » est de trop. Parmi les œuvres du répcrioire du Théàlre-Pioyal, il on
Lli THÉÂTRE MODERNE 299
est qui s'inspirent direcleiuent de la tragédie classi(|ue. Mais, en vérité, ce ne sont pas celleslà qui obtiennent les plus grands succès. Dès que l'auteur s'éloigne des modèles, les critiques le taxent dinipiété. S il s'en approche, on l'appelle plagiaire. Dans Y Aristodème, d'Anglielopoulo, il sul'lil dune fcninic immolée, pour que les commentateurs aient dit: a C est une Iphigénie d(>guisée ! » Et cependant, Artémise sait qu'il n'en est rien. Dans Arislodème, les victimes sont très nombreuses. Au premier acte, nous voyons Damis (|ui, désespéré de n'avoir pu se faire aimer d'une femme, projette de tuer par Iraliison le roi Polydore, de Sparte. En même lejnps, un oraeb^ l'avertit que, pour obtenir la protection des di(Hix dans sa terrible lutte contre les Spartiates, il lui faut sacrifier une viertje d'Athènes sur les autels de Pallas. Le vieil Aristodème s'écrie : « J'oflVe ma fille Divope. avec joie ! » Au second acte, Polydore voit ar ii\('r dans son campement la belle Arsinoë, (|ni fuit sa maison dans la ci'ainte (|ue sa famille, connaissanl les paroles tle l'oracK» sanguinaire, ne pense a I immoler |)ai paliiolisnie. P(jlydore, (|ni adore rAllienienne. I accueille avec allégresse et en fail secrètement son épouse. A ce moment |)arait Damis (|ui porte lin poignard cacln''. L(;s gardes l'aperçoivent et 1 arn-leiil. Peu a|)rès, Damis se suicide. An troisième acte, Aiislodeme sacrilie sa (ille |)r\<ipe dexaiil le |)(Miple assemhle. cl Al^ilioë
l'ctoLirnc à Athènes, pour y attendre son époux. Au (|u;Urième ju'te, uous voyons Arsinoë (|ui pleuic r;il)sencede Polydore. Soudain, son pèi-c se dresse devant elle, rugissanl et hirsute : « J<^ le maudis — lui dit-il — parce (jue lu as fui lâchement devant la perspective sacrée du sacrifice. » Elle s'écrie : « Ce n'esl point pai- amour de la vie, mais bien par amour (Tuii homme, dun Spartiate. » La fureur paternelle (h'vient de la rage. S'ari-achantles cheveux (h' désespoir, le rude |)alriote tue son enfant. Le cinciiiièiiie et dernier acte nous ramène tlans le foyer dWristodème. La solitude est angoissante. Le vieux guerrier n'a ])onr toute compagnie c|ue le spectre rouge de la pauvre Dryope, de la vierge sacrifiée. Instinctivement, il se regarde les mains à cha(|U(' miuiile pour voii' s'il n'v est pas resté une tache de sang, une tache horiible. Son coi'ps tremble. Ses yeux se dilatent. Et dans sa penr, il ne se sépare jamais de son épée. Mais le spectre s'appi'oche et, lui ariachant l'arme de la ceinture, lui crie : « Maintenant tu es seul, seul, seul ! » Alors, voyant (pu' rien n<' lui reste |)our se défendre, le héros se pi*('*cij)ite dans labime de la mort, suivi des chiennes hurlantes d'IIadès.
L'œuvre d'Anghelopoulo ne mancpie ni de grandeur, ni d'émotion. Mais les comparaisons s'imposent à chacune de ses principales scènes; et, au souffle des comparaisons, son prestige s'évanouit. Anssi, la plupart des auteurs di-a-
r.E THEATRE MODERNE 301
matiqiies grecs ont-ils gi-aïul soin d'éviter les sujets et les situations du théâtre classique, et se réfugient-ils dans le ])y/antinisnu' et autres champs U'genchures.
Encore que les auteurs dramaticjues fuient de leur mieux les sujets (|ui rendent néces- ; saires les évocations, la critique s'entête à rap- ■ peler, (|uand elle rend compte des œuvres nou- ; velles, les noms glorieux et formidables d'Es- ! chyle, de Sophocle, d'Euripide et d Aristophane. - Ecoutez ce ([ue dit à j)rf)j)os de Paul Nirva-
nas, auteur de \ Architecte Marthas, \v docte Demetrios Asleriotis : « Ce dramaturge trouva sur son chemin le vieux Soj)hocle d'Antigone I et d'OEdipe h (]olonne. » Fuis, au suj(4 de Spiron, Mêlas, dont le FUa de l'Ornière est considéré comme un chef-d'o'uvre, il s écrit : « On a reproché an jeune di-amaturge de u'aNoir pas fait une u'uvre d'ohservalion pure. Il a fail (|uel(|ue chose de mieux, cai", dun ])ond, il s'est liaussi' jus(|u à l^schylc et aux gi-ands tragi{|ues de sa race. » N'oulc/.-vous, maintenanl, nous former une idée de ce que sont ces deux auteurs modernes ? Tne succinct*' analyse des o'uvres \ citées peut nous montr-er la nature poéti(|ue de ces fantaisies h^gendaires. Le héros du Fils (le l(}/nl)/-t\ le fougueux N'angos, est amoureux (I Aurore. .Mais \angos est pauvre, très pauvre; \ angos n a ni l);ir(ni(' propr<\ ni foyei' familial ;
N'angos n'est qu'un pécheur mercenaire, tandis (|u' Aurore, dans le village, avec sa maison magnifique et sa galère à douze rameurs, est le symbole même de la richesse. Aurore, donc, éconduit dédaigneusement son prétendant, en lui montrant la dilîérence de leurs situations. Vangosnese sent pas humilié. Sa passion tendre se change en passion furieuse. Avec un instinct pratique bien digne de sa race, il comprend (|ue ce (|u'il y a de j)lus indispensable est de su|)piimer C(>s dill'érences de situation (|ui les sé|)arenl. Mais, comment faire ? L'idée d'ari-iver à la richesse et d'avoir une barque et une maison ])ien à soi, ne se présente même pas à son esprit. Construire est fort difficile. Détruite, par contre... Et^^angos, ramant, un jour, fait couler à pic la barque de sa dédaigneuse idole. Elle le repousse encore, car il lui reste sa maison, et, avec sa maison, tout son orgueil de femme riche, ^'angos allume alors une torche. La maison ])rûle. Aurore, pauvre, se marie, à la lin avec lui. Et le drame de l'elfort termine là. Aussitôt commence la tragédie du remords. Le fier con(|uérant, le rude homme de proie n'arrive pas à jouir en paix de sa conquête. Chaque fois (|ue l'ombre emplit l'espace, son âme tremble, obsédée par le cj-ime. Et la torture du remords est Icdle, ([u'un jour, ajjrès avoiiavoué à sa femme ses deux forfaits, N'angos se précipite, du haut d'un rocher, dans la mer furieuse. Tel est le Fils de l'Ombre, — Quant à
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r Architecte Martlias, {juoi(|iie moins poigiianle, c'est une (puvie de forte facture dramati(|ue. J.c protagoniste, Paul, adore Mina, et comme son jx'ie s'oppose au mariage, il s'enfuit avec elle. l'nseml)le,ils vivent dans un complel isolement. -Mina, rouiaues(|ue, sentimeuLale, l'èveuse, sensilive, vil)re au moindre choc de la réalité. Ce qui est vulgaire, l'attriste comme un deuil. Ce (|ui esl bas la fait souflVir. Heureusement pour elle, Paul a de l'existence unc^ conception d un paganisme somptueux. Sans l)eanl('\ il prélerejait mourir. La beaulé lui est plus nécessaire (|ue l'air, plus indispensable f|ue la lumière. Dans la littérature grecque, cette adoration fanatique du beau n'est point rare. Le héros de la Mort du Paliknre, de Palamas, a, comme Paul, la magnificpie folie du beau. « Sans le remar- (|uei- — dit Palamas — Milros Roumeliotis n'adore (ju une d ivinit('> : la iîeanlé saint<\ noble, saine, la Peauté cpii a son temple danslecorps linmain. Ponr lui, peu im[)ort<' f|ue toutes les jualadies de la terre minent son cor|)S, pourvu <|u'il nen reste pas de traces dégradantes. » Mais ce cpii, elle/ le sim|)lc Palikare, n'est (|u'nu(' lalnil('' ('goïste de beau garçon amoureux de soi-m(''me, esl chez larcliilecle Marthas un idéal \aste o\ sublime. La I5<'aiil('', pour lui, ( •' n'est pas seulement la fornic, l'extérieur; c'est tout, même l'invisible. Afin d'épai-gnc^r la moindre soulfrauce à sa compagne, il l'entoure de belles apparences, inventant de chiméri(|ues
:?(U t. A GHiicF. i;terni:i.le
ncliesses. Et (|uan(l un jour, la liiUo contre In réalité devient insupportable, il se décide à ouvrir la porte toujours olîerte aux désespérés : la porte de la morl. Avec sa Mina, (|ui cioit partir pour une île lleurie, il s'endjarque dans une bar(jue légère et disparaît au sein des flots (n.
J'ensuis sûr: à présent f|ne vous connaissez les deux (iMivres justement louées par Astériotis, plus (|u"à Eschyle, plus c[u à Sophocle, vous pensez à Ibsen et à dWnnunzio, et peut-être aussi à Nietzsche... N'est-il pas vrai ? Pour ma part, du moins, je crois que si parmi les oeuvres nouvelles de la (jrèce il en est quelques-unes c[ui puissent nous obliger à évoquer les ombres augustes des tragiques anciens, ce ne sont point celle de Nirvanas, ni celle de Mêlas. L'angoissant symbolisme ibsénien dont tous deux font étal, est moins classi([ue que la simple inconscience de ceux qui, sans aucune idée fixe, cherchent en une chanson populaire, ou eu une ancienne
(1) Après cette reiivre si belle. Nirvanas a donné un nouveau drame intitulé l'Hirondelle, dont je trouve dans un journal d'Athènes la suivante analyse :
<• André Loris, un savant doublé d'un homme «jui a con serve un idéal et des illusions, a épousé une jeune fille qui l'adore et(|u'il adore. Cependant Lily (c'est le nom de l'épouse) s'éprend d'ini bellâtre. André la surprend, avant cependant qu'elle ait commis la moindre faute, en train d'échanger de tendres poignées de mains avec celui ((u'il lient pour son amant. La douleur l'alfole. Elle a donné une partie de son cœur, il importe peu (juclle ait ou non donné son corps. 11 lui pardonne et la (luillc. Une autre hirondelle pourra bâtir son nid dans son fover. »
légende, quel(] lie chose ((iii leur parle de la race il de la terre. Car préparer des recettes esthéli(|ues pour recréer l'antique émotion, n'est (|ii'iine frivole pédanterie. Commentant Péladan (|iii voulut, il y a quekjiies années, combiner I ('\em|)l(' (le \\ agiier avec la leçon d'Euripide, ( iasloii Uoissy la fait remarquer en ces termes : (' l'oiir ariivei- à la grandeur tragique, les moyens littéraires ne suffisent pas. » Non, en elTel; ils ne suffisent pas. Si merveilleusement (loclefùl le poète qui aspireraità impressionner autant (|u"Kscliyle, ses œuvres ne cesseraient d être de purs exercices de rhétori(|ue, à moins «pi'il n'y eût en lui, en dehors de la science, I inconscience, 1 ingénue et divine inconscience (lu satyre dyonisiaque dont les cris déchirants iiisj)irèrent le cIkimii- anti(|ue.
L<'s dramaturges atliéiiiens, en général, n'aspirent pas, de nos jours, à être comparés au \ jeux Sophocle. Ce a (pu)! ils aspirent, c'est à conserver et embellir les légendes nationales et les souvenirs l)istori(|U(>s. La (ialalhée^ de IJasiliadis, (|ue Madra \ient de rajeunir en ra(la|)lantà la scène actuelle, est un beau mo dèle de traoédie mo(ierne. T^e héros, c'est l'vi»'malion, roi de Crète, (|ui (Muploie ses nu)ments (le loisir à sculplcr une statue de Galatée. La slatue est si b(dle, si \ ()lu|)tueiise, (|u'elle inspire un sublime amour à son auteur.
— Si les dieux m'accordaient de la pouvoir animer — s'écrie-t-il en son exaltation — je mettrais sur la tète adorée ma couronne royale !
Une prêtresse du temple de Minerve, ((ui entend ces paroles, conseille à Pygmalion de ne pas continuer plus longtemps à divaguer.
— Prends garde! — lui dit-elle. — Les divins habitants de l'Olympe ne voient pas d'un œil favorable que les mortels songent à donner la vie aux corps inanimés. L'aventure d'un certain Proniéthée, dont tu as sûrement ouï pai-ler, devrait calmer tes désirs fous... En outre, remarque-le : ce qui te plaît de Galatée, c'est son silence, son idéalité, sa promesse impossible. Si tu arrives à la posséder, tu te fatigueras bientôt de ses caresses... Ou elle, des tiennes...
— Non, jamais ! Est-ce que tu te fatigues, toi, d'adorer le ciel?...
— Fort bien ! Que les dieux te protègent !
Les dieux, en effet, le protègent. Galatée devient une statue vivante. Pvo-nialion, fou d'amour, la fait reine. A ce moment, un frère du monarque, nommé Remo, revient d'un longvoyage en compagnie des Argonautes. En le voyant apparaître, rayonnant de jeunesse, avec son bouclier glorieux et son épée victorieuse, le peuple lui demande de délivrer le pays des pirates qui infestent les côtes.
— Allons-y ensemble ! — s'écrie le roi.
— Partons — dit Remo.
Et tous deux prennent congé de la reine qui donne à son époux un baiser sur le front, et à son beau-frère, un ])aiser sur la bouche. Peu de jours après, une dame mystérieusement voilée, se présente au campement de Remo et lui déclare :
— Je t'aime !
C'est Galatée. Remo lui |)aie généreusement le baiser du départ de mille baisers ardents. Mais soudain il se rappelle que celte statue vivante n'est pas libre, qu'elle a un maître et que ce maître, c'est son propre frère.
— Malheureuse ! — gémit-il. — Je ne peux plus revoir mon roi, mon frère !...
— Non — lui murmure la reine adultère, à l'oreille. — Tu ne peux et ne dois le revoir. Il faut qu'il disparaisse afin que nous vivions libres en la perpétuelle ivresse de l'amour. Tu seras roi. Tu le mérites. Tu es le véritable vain(|ueur des pirates, et c'est à toi que la patrie doit sa liberté. Demande-lui la moitié de l'empire, et s'il Ui la refuse, tue-le !... 11 te la refusera... Tu le tueras...
Fou d'amour, liemo obéit.
— Donne-moi la moitié de ton empire — dit-il.
— De grand cœur, je te la donne. C'est juste, et c'est agréabh' poiii- moi. [/empire est à nous deux.
— Non... Non... La moitié ne me sidlit pas. Je le veux tout... Je veux tout I (Miipirc...
— Prciids-lc, puis(]ii(' lu y tiens. Moi, je
n'ai d'autre j)laisir que de sculpter des statues... Prends tout l'empire... Mais, pourquoi pleurestu ?
— Parce que je suis un misérable (|ui ne mérite pas de pardon... Mon exigence est inique...
— Non... Non... Tout est excusable... Ne pleure pas... Viens dans mes bras.
Alors Remo, humilié, fait le projet de donner la mort à radoia])le Cialatée, déloyale et séductrice.
— C'est la fatale sirène cjui attire les naufragés de la volonté pour les empoisonner du parfum de son sein — s'écrie-t-il; — c'est la diabolique divinité de la luxure et de la tromperie; c'est la fleur de la fange, fiairlie d'aspect, mais dont le suc est infâme.
Avant de la tuer, il la prend dans ses bras, et lui dit :
— .l'ai tué mon frère, ton époux.
— Tu as bien agi.
— Tu n'éprouves pas de remords ?
— Non.
— Tu ne ressens pas une angoisse terrible en pensant que pour toi j'ai donné la mort à l'être (|ui te donna la vie, à celui qui était à la fois ton dieu, Ion pèie, ton roi et ton mari ?
— Non... En vérité, non...
Alors Remo tire son épée et la tue. En juourant, la femme adultère donne à son amant le dernier baiser.
Pyo-malion coiiipreiid cotnii s'est passé. Toujours bon, il pardonne.
Cette œuvre, d'essence véritablementgrecque, n'a ni la pédanterie des imitations de l'antiquité, ni les angoisses nébuleuses du symbolisme ibsénien. Aussi, quoique n'étant plus précisément récente, est-elle applaudie avec enthousiasme par les Athéniens, à l'égal des tragédies de lîangabé et des drames de Wrnardakis. C'est pourquoi l'acteur Madra a-t-il cru devoir l'adapter aux besoins actuels de la mise en scène, en supprimant quelques détails.
A'oici encore une œuvre — toute récente celle-ci — que les Grecs tiennent pour un modèle de tragédie moderne : Les Peirochari de M. S. Charli. « C'est — dit un critique athénien — un magnifique tableau de mœurs grec(|ues d'une vérité incomparable. Et ce n'est pas un mince méiite pour l'auteur d'avoir étudié des types (b' son pays, de s'èti-e inspiré (b^ cei-laiues traditions locales, de nous avoii* donné une pièce vraiment grecque. » Vraiment ore((|ue !... L'éh)ge est beau dans une bouche alhénienne. Malheureusement nous ne pouvons pas le contrôler. La pièce de M. Charli n'a |)as été imprimée et nous ne la connaissons (|u<' pai' les analyses et les fragments publi(''s dans les journaux. Tâchons, néanmoins, de la icconslilucr avec ses matériaux. Il sa<^it
310 l'A GltECE ETEUNEI.I.E
de nous faiio voir la vie d'une famille de rudes Klephtes, (|iii a conservé, dans la société polie et élég'aule de la (li-ècc^ actuelle, les farouches façons de sentir de la Grèce <^-uei'rière d'il y a cent ans. Au coniniencement du premier acte nous voyons le vieux Petrochari cpii se plaint de la veulerie de ses contemporains. La vie, pour lui, dans une ville policée et tranquille, jnan(jue d'intérêt. Mais voilà que tout d'un coup on vient lui dire que sa nièce a été violée par un jeune Palikare. Et ceci n'est pas tout. Le même jour, j)resqu'à la même heure, il apprend (|ue son fils a escaladé la maison d'un usurier qui a ruiné la famille Petrochari et lui a volé une forte somme d'argent. « La scène — dit le critique du Monde Hellcnitj ne — est d'une grandeur vraiment tragi(|ue. Petrochari ne se doute de rien. Au contraire, il voit dans ce vol une vengeance du ciel et s'en réjouit. Aussi sa douleur est-elle sans hornes quand au second acte, Manthos revient, traqué par les gendarmes, couvert de boue après une course folle à travers champs, et qu'à son tour, le père comprend tout. Cependant, comme les gendarmes viennent fouiller sa maison où ils ont vu entrer le voleur, il dissimule son fils dans une cachette connues de lui seul. Il est bien capable de tuer^Ianthos pour le punir de l'acte que celui-ci vient de commettre, mais il ne veut pas le livrer à la justice, car le déshonneur serait alors public. » Ainsi il prouve qu'il est
l)ien crime lignée féodale. On doit noter que |)as un instant, malgré les supplications de sa femme, le vieux Pctrochari n'est arrêté dans la décision qu'il compte prendre, j^ar la bonté, par la tendrese paternelle. Les âmes de cette trempe ignorent les sentiments du commun des hommes. Il parle volontiers avec amour et lespect de son père qui a pris une part active et brillante aux guerres de l'indépendance, mais il ne veut pas qu'on lui rappelle que ses aïeux ont été des klephtes et des pirates. Cela n'est pas possible, si on veut l'en croire. Cependant, et ici encore il montre qu'il est bien de sa race, je ne crois pas cju'il soit fâché de ce que son tils ait volé. 11 ne peut pas admettre seulement ([ue Manthos soit descendu au rang du vulgaire lilou. Si ce vol avait été accompli au milieu des dangers dune action d'éclat, Petrochari l'aurait excusé et même approuvé. T^e jour approche (•(q)endant; il ne reste |)Ius à Manlhosque bien |)<'ii de Iciiips j)oiir la fuite et sou père ne se décide ni à le punir, ni à le laisser partir.
— Pourquoi as-tu volé ? — lui demande enfin le vieux, espérant peut-être qu'il lui i(q)()iidia (|U(' c'est pour le venger, lui, le vieux héros, de liisni-ier entre les mains du(|uel tout sou patiimoiiie est tombe''.
Mais hélas ! ce n'csl pas pour cela. C est j^ar auKtur. C'est j)our fuir axcc sa cousine.
— .\\('C ta cousine, mais tu ne sais j)as... lu ne sais pas cju'elle a été vioN-e ?...
— Par moi — leriniiie Maiilhos.
Alors dans l'âme du vieux Klephto toutes les passions traditionnelles bouillonnent... « J'ai juré — dit-il — de tuer le séducteur de ma nièce. » Et voyant son fils qui se prépare à fuir, il le tue.
Que cette tragédie ait eu un grand, un très grand succès, cela ne doit pas nous surprendre. Car n'est-elle pas une œuvre bien grecque et bien moderne à la fois?...
« Donnez-nous des œuvres nationales — dit le bon peuple; — mais ne nous présentez pas de ces imitations qui semblent des parodies. » Et quand le poète a du talent comme Basiliadés, comme Charli, ce peuple l'applaudit, même en des circonstances où tout autre peuple d'Europe le sifflerait, ('ar les Athéniens ((ui, autrefois, écoutèrent, entliousiasmés, le langage des oiseaux, sont peul-èLre aujourd'hui les seuls hommes capables d'entendre, sans sourire, les dialogues des idées abstraites et des images poétiques. Voici par exemple, la Chimère^ de Ney. En France, tout directeur à qui l'on présenterait une telle pièce ne l'accepterait que pour la « monter » comme féerie. En Espagne... A (|uoi bon parler de l'Espagne quand on parle de théâtre poéti([ue ?... Par contre, à Athènes, simplement jnonlée, elle obtint un succès éclatant. Cette action dans laquelle nous voyons la princesse Chimère, épouse du roi Chrysos, s'échapper avec son
T.K TIIKATRE MODFBNE 313
amant Cai'os, nialgrf^ les cris d'Eros et de Croiios; cette action, légère et significative, dans laquelle les symboles reprennent leurs anciens masques transparents et parlent leur langue harmonieuse, ne pouvait que séduire le public subtil de la blanche Athènes.
(Quelqu'un me demande:
— Et le rire, est-il mort dans l'Hellade aux éclats aristophanesques ?
Non ! Le rire vit toujours, grâce aux vieux Souris, surnommé par ses compatriotes :
« L Arisl(»|)]iane moderne». Le rire vif, intentionné et j)hilosophi<|ue dans les Guanakoft, de l'sichai-is; le rire vit, joyeux et sans mécliancelé dans les farces d'Annicos, de Tsicopoulos, d autres. Et à côlé du rire lleiirit aussi le sourire avec toutes ses nuances, toutes ses délica- I esses, toutes sessuavilés.l'^n une étude complète sur le niDiivemeiit (lramali(|ii(' grec, il faudrait parh'r de I élégauce incpiièlc de Kambisis qui sait, comme son maitr(> Heine, uxder, en la même slr^plic, la malice et raiiierlume ; du lalent nerv(Hix de Folémis; di^s lines comédies de Xéiio|)f>ulos, (|ui semblent écrites par un Parisien; de la grâce disci'ète de Zoi-ras dout \eH Provinciales oblitMinent un succès méi-il('; de Kat/.antsakis, l'ibsénieii hardi deVAtibe luil : de .Moraitiui (|U(' les Athéniens appellent \e Icydcau \x,vec , cl (|ui esl, en rc^dilc, (|U('l([u«'
314 'A CniXE ETEnNEI.r.E
chose <Io plus, el(|uol(|ue chose de mieux et de plus noijh' ; de J^ad()pouk)S, ([ui connaît une ingénieuse manière de poi'lei- à la scène les sujets romanes((ues ; de beaucouj) d'autres, enfin, car hi Grèce moderne est fécond(» en génies dramatiques. Mais mon intention n"a pas été d'étudier le mouvement du théâtre grec dans son ampleur complexe, mais uniquement en ses manifestations légendaires et nationalistes. Le sens du légendaire, surtout, m'intéresse, et me doit intéi-esser, cai' je crois (|ue si, en une époque plus ou moins lointaine^ Athènes arrive à |)i'(Kluire de nouveau (|uelcjue chefd'œuvre digne de passionner le monde entiei-, ce sera, sans doute en sinspii-ant de ses léfifeiules. Philéas Lehesoue lui-même, o-iand défenseur du modernisme de Ghristomanos et du cosmopolitisme de « La nouvelle Scène», ])roclame cette vérité helléni(|iie, en disant : « Ce (pii constitue virtuellemen t le mystère des âmes et des vies ne se condense-t-il pas en la légende ? L'âme nationale n'est-elle pas comme un lac de rêve où se reflètent les rayons divins de l'essence des choses? Appliquei* les faits de la légende à l'expression d'un sentiment conforme à ses évolutions, c'est rendre à la tradition son véritable sens. » C'est certain. Et je dirai davantage. Je dirai que grâce à cet amour d'un passé légendaire, la race nouvelle a retrouvé, sur-le-champ, son âme antique.
Et il ne faut pas craindre, comme (pielques
pessiiiiisles, quo le vent inlernational arrache de ce sol, un jour procliaiii, la Jjelle lleui- des traditions j)atriotiques. ]']ii (Irèce, l'idée de patrie est une religion populaire. Gaston Deschamps nous a dit cju'a côté du théâtre des élégants — tiés parisien et sans caractère — il n'existeeu Athènes (juc la paiiloiiiiinc patriotique et guerrière, daus la(|U('ll<> une poignée do palikares, conimandéM' par IJotzaris, ]net en déroute tous les Turcs du monde. En sa brièveté paradoxale, cette observation renferme une |)rofonde véritc'. Les Hellènes, aujourd'hui comme hier et comme toujours, ont besoin de jouir du spectaie merveilleux de l(Mirs propi'es pi'ouesses. Jiot/aris est l'Achille des temps mo- (Umiics. Ses compagnons, les bra\<>s Klephtes révolutionnaires, sont les héros de la nouvelle épopée. Le peuj)le lesa|)plaudit ([uand, dans les pantomimes, ils font leurs gestes magnifiques et fous. Et les poètes ne se mo(pient j)oiut de c(»s pauloniiiues, car ils sa^■ellt (|ii('c('st en elles que r»angab('' apprit la i]i('lori(|U(' admirable de son art.
Quand j'ouvre ma fenêtre, le matin, la première chose qui apparaît à ma vue, c'est la colline sacrée. Là-bas, très loin, par-dessus les colonnes éparses du temple de Jupiter Olympien, par-dessus les murs énormes de l'Odéon dMlérodes Attique, par-dessus les maisonnettes neuves et les jeunes cyprès, la ruine millénaire émerge dans rapotln'ose du soleil naissant... Le marbre s'anime sous la caresse de la lumière matinale. Dans le clair ambiant une poussière Hotte, dorant tout ce qu'elle touche. Et c'est une apolhi'oso clia(|ue jour renouvelée que cette aul)e athénienne !... Mais je préfère hi prière du soir, l'Ave Pallas du crépuscule, la mélancolie du recueillement vespc'ral. Au milieu des dernières flamljées du couchant, le Temple de la Déesse se détache, et l'on dirait que l'incendie qui consuma, il y a plusieurs
siècles, son flanc sacre», se rallunu' pour un instant. Gomme j'iiahile sur les bords secs de rilissos, entre le Stade blanc et l'Académie llambaiil neuf, je ua puis voir du haut de mou petit balcon ni les Propylées, ni le temple de la Victoire, ni le sanctuaire (ri']recht(''e. Je ne vois (|ue le Parthénou, la maison de la vierge Atliéna. JJans la lumière agonisante, je distingue sa colonnade incomplète. Puis, quand l'ombre envahit tout l'espace, (|uand les cimes de l'IIym<'tt(> deviennentt(''nébreuses,et qu'au ciel comm<Mice à clignoter les premières (^toiles, je vois encore, en fermant les yeux, le saint cdilice. Mais alors, il ne m'appai-ait plus t(d que les siècles l'ont rendu, mais tel (|ue le virent les contemporains de Phidias et d'Aspasie. Oh ! la bi^iuté de ces nocturnes rêveries durant les- (juelles le j)assé auguste devient réalité présente ! En évo(|uant une estampe faite suivant les plans tie Marcel Lambeit, je contemple rAcro[)ole en son animation juvénile d'il y a deux mille cinq cents ans, avec les six colonnades immenses des Propyh'es, avec la chapelle liarmoni<'use de la Victoire sans ailes, avec ri>r(uhtei(»n intact et le PartluMion neuf... Et, [)lus haut, je vois Pallas (jui, appnvc'C sur sa lance, domine la citadcdle, tandis (|ue les |)euples (lelilent à ses pieds, disant: Pc'nie sois-tu, dé(îsse aux y(!ux claiis, en Ion éternel pouvoir oA en ta di\ inile etei-nelle 1
318 LA GHECE ETERNELLE
Les biographes de Renan qui ont lu les notes de Gebhardt s'étonnent de ce que « la Prière sur l'Acropole » n'ait pas été un chant spontané, quelque chose comme un cri sublime, arraché au cœur du grand artiste par la présence soudaine de la déesse aux yeux glauques. « Nous avions cru, jusqu'à aujourd'hui — dit Spiridon Pappas — que le philosophe français, en mettant le pied sur la colline d'x\tliéna, devait avoir éprouvé un vertige semblable à celui de saint Paul sur le chemin de Damas, et que de ce vertige était née l'admirable Prière qui est l'hymne, la litanie, la glorification de la Raison, de la Vertu et de la Beauté : c'est-à-dire du génie grec. Eh bien ! rien de cela » En effet, quand Renan, en compagnie de l'auteur des Contes florentins, visita la citadelle de Pallas, au printemps de Fan 1865, il ne sentit dans son âme ni chocs inespérés, ni révélations soudaines, ni effervescences miraculeuses. Rien de ce (|ue voyaient ses yeux n'était nouveau pour lui. «La visite — dit Gebhardt — dura deux heures. Renan connaissait d'avance tous les mystères archéologiques. L'incomparable ruine se déployait à sa vue tel qu'un livre ouvert où il lisait à haute voix, sans hésiter jamais. A aucun moment, il n'eut l'émotion dont témoigne sa prière. 11 admirait,
et expliquait comme il eût fait à une séance de l'Académie. Mais il ne fit entendre ni Magnificat ni Gloria in cxcelsis en l'honneur de Minerve. » Cette anecdote présente-t-elle quelque particularité étrange ? — « Oui ! », répondent les admirateurs de Renan... Quant à moi, avant même d'avoir lu les notes intimes de Gebhardt, je connaissais déjà la vérité sur ce point. Car je sais que s'il existe au monde un sanctuaire qui n'impressionne pas avec une brusque exaltation, c'est bien l'Acropole d'Athènes.
Les âmes romantiques, elles-mêmes, sentent en présence de la déesse athénienne une inquiétude infinie et un indicible malaise. « C'est cela .' — semblent-ils se demander, — Ce n'est que cela ? »... Et ne pouvant trouver le cri magnifique, le cri ingénu qui monte de la poitrine aux moments d'extase ou de surprise, ne pouvant éprouver le sublime treml)lement du contact divin, elles se recueillent, silencieuses, pour méditer longtemps. \ oici Chateaubriand (|ui visite la Crèce entière, comme le faisaient les voyageurs d'autrefois, s'arrêtant dans chaque village, interrogeant chaque ruine. Dans la campagne désolée de Sparte, en contemplant le sol nu de l'anticjue j)atrie de Lycurgue, une émotion profonde envahit son ame ; et avec des larmes dans les yeux et dans la voix, il ap[)elle Lconidas ! ^ J'étois hors de moi », écrit-il. Puis,
320 LA GUKCIi ETERNELLE
à Argos, à Corinthe, quelques exclamations lui échapjx'iit. Mais, un jour, il arriNO à Alhènes, il visito le sanctuaire de la déesse, il touche de ses mains les colonnes vénérables et il se tait. Le soir, tran(|uille, il note sur son Jlinéraire : « Le lendemain, 2/i, à quatre heures etdemie du matin, nous montâmes à la citadelle... Le temple de Minerve est, ou plutôt étoit un siiu])le parallélogramme allongé, orné d'un péristyle, d'un pronaos ou j)orti([ue. »... Et la description continue ainsi, précise, aisée, sans exaltation, sans enthousiasme, sans lyrisme. — Après Chateaubriand, arrive un autre poète plus impressionnable, plus tendre, plus sincère. 11 s'appelle Alphonse de Lamartine. La première chose (pi'il demande aux amis qui le reçoivent, c'est d'être conduit au l^artliénon. Comme il est trop tard pour monter à l'Acropole, les Athéniens le conduisent d'abord au Temple de Thésée, un des plus beaux de l'Antiquité, et le seul complet de Grèce. (( En approchant, dit Lamartine, convaincu par la lecture de la beauté du monument, j'étais étonné de me sentir froid et stérile ; mon cœur tâchait de s'émouvoir et mes yeux d'admirer : rien ! » Ce n'est que plus tard, en effet, quand son âme s'acclimate, que la beauté hellénique le saisit et l'oblige à se prosterner devant le temple de la déesse. — Fort longtemps après J^amartine, voici Gautier, le pèlerin de tous les sanctuaires, le croyant de toutes les religions,
LA PniKHE SUH I. ACIHOPÛLTÎ 821
le poète de toutes les beautés. Sans même se débarrasser de la poussière du chemin, il court vers l'Acropole par un sentier qui passe sous le toit du temple de La Victoire sans Ailes, et qui conduit au pied des Propylées. Un enthousiasme l'ail de souvenirs et d'évocations embrase son àme. En arrivant à un endroit où les vestiges de la cite antique sont perceptibles, il s'écrie : « En marchant au milieu de ces décombres, je foule peut-être le palais d'Alcibiade et la maisonnette de Socrate. » Puis, il s'arrête (levant le théâtre de Dionysios pour tâcher d'entendre la voix formidable d'r^scbyle et l'énorme rire d'Aristophane. Enfin, il pénètre dans le clianip sacré par le grand escalier de marbre, l-^t quand nous prêtons l'oreille dans l'espoir d'un chant ardent, ce que nous entendons, c'est un docte discours archéologique où l'on trouve jusqu'à un patient résumé des travaux de Beulé, un discours de grande valeur comme discours, mais (|ui, comme prière, manque un peu de ferveur religieuse et de folie dithyrambique. « Le Parthénon actuel — dil-il, avec un (legme de professeur anglais — n'est j)as le Parthénon [)rimitif qui fut détruit lors de l'invasion des Perses et dont les ruines gisent enfouies sous des constructions plus récentes. » — El si nous passons maiiilcnant de l'époque <bi l'ouianlisme à nos jours, c'est un pareil ('\cmpl(! ((ue nous découvrons, chaque fois f|u'il est (|ncs|ioii (V[i]\ arlislc siucère, d'un
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poète incapable de se mentir à lui-même. Afin de n'être point prolixe je citerai seulement Maurice Barrés. Avec quelle sincérité le grand écrivain confesse la désillusion qu'éprouve tout son être sensitif en se trouvant pour la })remière fois sur la colline sacrée ! « Qu'ai-je donc rencontré — se demande-t-il — au milieu de cet horizon sublime et sur cette roche fameuse ? Quelque chose de dur et de singulier, une âpre perfection sous laquelle j'ai cru entendre un gémissement. » Et plus loin, analysant son état d'âme hostile, il écrit: « En explorant ces vestiges, je ne repasse point par des sentiments éprouvés familiers et chers. Le Parthénon nous oblige à le rejoindre dans un passé qui nous désoriente. Entre lui et nous, il y a dix-neuf siècles de christianisme. Tout en me paraissant très élevée, l'interprétation hellénique de la vie ne trouve dans mon âme aucune résonance ».
Entre l'Acropole et nous, en effet, il y a force siècles et force idées. Le grand silence de la citadelle nous déconcerte. Ce qui fut seulement une idée, ou seulement un^idéal, n'a pas laissé de marque suffisamment apparente pour que nos yeux la distinguent au premier regard. Dans d'autres endroits de ce même pays, nous voyons la trace des guerriers et nous sentons l'odeur du sang, Marathon et Salamine nous émeuvent,
Le Pnyx lui-même, où nous croyons percevoir un murmure d'éloquentes oraisons, nous intéresse. Mais la roche du sanctuaire ne fait que nous inquiéter en nous obligeant à nous recueillir pour un interrogatoire mental et pour l'examen des motifs de notre désillusion momentanée. Car, bien que nous ne voulions pas toujours nous Favouei', la désillusion existe, la désillusion est une douloureuse réalité. Et il ne faut point Tattribuer à des causes architectoniques. Même si le Partliénon n'eût pas été bombarbé pas les Vénitiens et pillé par les Anglais, même s'il ne manquait une pierre au Temple de la victoire aphtère, et à l'Erechléion, et aux Propylées^ nos sensations n'en seraient guère moins toutessemblables etpareil notre trouble. Car ce champ n'est pas un lieu de promenades esthétiques, ni un musée de souvenirs historiques, mais un temple, et non point un temple vide, comme l'assurent quelques-uns, mais bien un temple toujours habité par sa déesse. Atliéna est ici vivante, et tient sa lance en la dextre. C]e qui nous surprend c'est elle, et c'est elle encore qui nous éloigne de ses autels, elle seule. Vous demandez si sa formidable antiquité est la cause de ce phénomène.'... Non! Des déesses plus anciennes existent, dont on dirait (ju'elles sont des parentes lointaines de noti'c Dieu. — C'est donc qu'elle nous est étrangère ? Non plus. IHrangère '.'... liouddha Test davantage et j)i)nrtanLsa
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pieuse Icgendo nous attendrit. Ce qui d'Athéna nous choque, c'est la perfection même.
Entre toutes les divinités, elle est Lini([ue. Elle est ridée, l'Abstraction, la Conscience, l'Harmonie. Les hommes qui la créent à leur image et à leur ressemblance, sont des êtres dépourvus de vaines craintes d'un au-delà ténébreux. Les fronts qui se courbent devant elle, sont des fronts libres de préjugés obscurs et de nébuleuses chimères. « ^'ierge vénéral)le — dit un hymne homérique — tu es la gardienne des cités. » Elle est la patronne des peuples (|ui pensent librement et qui acceptent l'idée divine sans angoisses. Ses yeux verts sont comme deux phares dans la nuit des théogonies éternelles. Les penseurs, les artistes, les argonautes trouvent, grâce à cette lumière divine, la voie siire. Du fond des siècles, tous ceux qui pensent s'acheminent vers elle, dès qu'ils réussissent à comprendre la vertu infinie de ses mains miséricordieuses. Mais avant d'atteindre à cette compréhension, combien il est difficile de pénétrer les arcanes de son temple! Etant la plus pure des déesses, elle est aussi la plus distante. Sa gravité nous étonne, son silence nous effraie, sa superbe nous inquiète. Et qu'y a-t-il d'étrange à cela chez de simples mortels, lorsqu'il arrive même aux dieux de la craindre ! Elle est l'unique qui, obéissant à un principe supérieur à
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toute autorité et même à toute divinité, s'en- Iiardit au point d'absoudre, au nom d'une justice éternelle, ceux qui ont été condamnés par ses frères. Grâce à elle, l'Aréopage pardonne à Oreste. Elle lutte contre Neptune pour rendre son île à Odysseus. Elle apparaît parmi les violents seigneurs féodaux de TOlympe, parmi les ravisseurs de vierges, parmi les destrlicteurs (le peuples, parmi les dévora teurs de mondes, comme un être d'essence diflerente. Sans le dire, elle est la déesse de la Raison que le peuple de France, ivre de grands idéaux, s'efforcera de créer beaucoup plus tard. Et elle est la raison sereine, la raison suave, la raison rythmique, la raison universelle. Son auguste père, qui eût pu la faire naître d'un baiser, préféra la créer d'une idée. Elle est lille de la pensée diî vine. « Quand elle naît — dit le grand hymne en son honneur — le temple frémit et la terre entière retentit de clameurs ; la mer trouble enfle ses vagues profondes; le fils d'IIypérion retient pendant longtemps ses rapides coursiers. ') Devant elle, en eflot, toute la conception des religions s'ébranle. I-^le, (|ui est déesse parmi les déesses, n'exige ni larmes, ni frémissements, ni ténèbres. Elle peut régner en pleine clait(', et en pleine clarté elle règne. Ses commandements sont des maximes d'harmonieuse simplicité, qui conseillent le travail, la pureté, l'énergie, le raisonnement et rér[uite. Elle dit à rai<cle de l'idée : \'oIe ! Elle ordonne
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au hibou de la science de fouiller Tombre. Elle met sur les lèvres des hommes le miel de l'éloquence. Elle pose sa dextre protectrice sur l'épaule de l'ouvrier. Elle est l'Action et l'Abstraction...
Elle est l'abstraction surtout. Et voilà i)Ourquoi, quand nous pénétrons aujourd'hui dans son temple, (pielque chose nous impressionne et nous angoisse. Nous sommes si habitués à des dieux qui pleurent, (|ui menacent, qui émigrent, (jui changent, qui soull'rent, qui saignent, qui agonisent!... Les saints eux-mêmes devant la sublimité incompréhensible du Christ lèvent les bras au ciel et s'écrient comme Augustin : « Tu es fou ! » 11 y a une surhumaine folie, en effet, chez l'Homme-Dieu des chrétiens, chez notre doux Jésus aux pieds blessés. Pour bien voir la divinité de la Raison, il faut s'écarter de l'autel catholi(|iie. « Derrière ce fou sublime — dit Michelet — j'aperçois la déesse éternelle. » Comme Michelet, llenan la voit à travers le fils de Marie. Mais il ne la voit pas tout d'un coup. Personne ne la voit tout d'un coup. La sagesse ne surgit pas telle une apparition. Lentement, pas à j)as, sans hâte et sans sursaut, elle s'approche. L'homme la l'egarde venir : il doute, il ne la reconnaît pas tout d'abord. Tik^ immoitelle, cette dame superbe, qui ne se cache point parmi des voiles, ni n'agite des
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palmes énigmatiques ?... On dirait plutôt une statue animée. ^lais petit à petit, la statue se change en image. Et Timage poursuit son chemin tran([uille, pendant longtemps, juscpTau moment où elle pose sur notre front son doigt de neige, et nous sourit. Alors nous jetons un regard en arrière. L'Acropole apparaît enfin à nos yeux éblouis. Une clarté magnifique illumine le temple blanc. Et de nos lèvres, monte l'oraison définitive.
C'est la « Prière sur l'Acropole », qui dit : « Oh ! noblesse ; oh ! beauté simple et vraie ! déesse dont le culte signifie raison et sagesse; toi, (U)nt le l(Mnj)le est une leçon éternelle de conscience cl de sincérité... »
Heureux riiomme (|ui peut gravir la colline I sainte, déjà préparé pour limmédiate initiation! Bienheureux le mortel qui, devant la colonnade des Propylées, n'éprouve aucune angoissante désillusion ! J'avoue humblement n'être point ccdiii-là. .1 ai subi, là-haut, les terribles sensations (h' \\i\o et de solitude <|ue tant de poètes ont (>x|)rimées dans leurs noies aliu'niennes. Je me suis demandé, plein de mélancolie, comment mon àme pouvait rester fi'oidc dans ce sanctuaire — ma y>auvre Ame f|ui pleura au pied i\u Ciolgollia, mon Ame (|iii, sur le Sinaï, se sentit affitce (hi Ircmbb'iiiciil Icrribb* (hi iu\stère ; mon Ame (ju'à (icylan, en voyant la trace
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de Bouddha, s'emplit de douces larmes; mon âme qui, sur la sainte montagne de Nikko, devant des dieux aux noms barbares et aux légendes obscures, eut un frémissement de foi. . . Je me le suis demandé, sans pouvoir me répondre. . .
Mais, plus tard, en contemplant, du haut de mon petit balcon lointain, l'apothéose du tem- ])le dans la clarté de l'aurore, je suis arrivé, peu à peu, à comprendre la divine grandeur de la pauvre colonnade en ruines. Et alors, de même que le grand Renan, j'ai dit à voix basse, sans m'exalter, ma prière devant l'Acropole :
Déesse aux yeux verts, bénie sois-tu !