‹ La Grèce éternelle. Traduit de l'espagnolChapitre 47 sur 48 · I-^t voici celle qu'il attend · texte numérisé non relu

I-^t voici celle qu'il attend

C'est la Strygie homicide ; l'Hic porte des boyauv d'enfants Et suce leur sani' humide.

262 LA. GRKCE ETERNELLE

0 doiilcnr! Ce nioiisli'c de l'enfer C'est la lill<; f|iril niine...

Son épée lui lonibe des mains, Puis il loaibe lui-niènic.

La Morl du Palikare, (jlic soji aul<Hir appelle conte néo-grec^ esl également une ballade — une ballade en prose» éciite ])ar un poète philosophe, on, comme disent ses admiraleiirs, jiar nn fjœthien par. Et, à dire vrai, cette fois le nom de Gœlhe n'est ])as invoqué en vain. Avec sa sérénité, son ampleur idéaliste, son amour des symboles et son paganisme lyrique, le jeune auteur grec (ait penseï- an grand écrivain allemand. Dans ce conte même du Palikare, il y a, par-dessus l'action et l'émotion, quelqne chose qui est une grande idée, au profit de laquelle l'auteur sacrifierait avec enthousiasme tout l'intc'rét romanesque de son récit. «. La seule chose qui importe en ce monde — semble-t-il dire — c'est la beauté, la perfection, l'harmonie. » Et, en effet, des deux morts (pi'il y a en ce livre, celle qui le plus nous émeut, ce n'est point celle de riiomme même qui succombe assassine'' par la fatalité absurde, nuiis celle de sa beauté qui sévanouil dans la douleui'. Sur son lit dagonie, le noble Mitros pense moins à s(»s tourm.euts ])hysi(pies, qu'à sou pauvre visage (jui se décliarn(% à ses tristes yeux qui s'enfoncent. Aussi, à ses derniers moments, a-t-il cncoi-e la force de réclamer nn

111 ri'.l!\Ti:iiK NOUVEI.I.E 2t;3

miroir. Sa inère le lui donne. Et cjuancl il contemple la ruine de sa propre beauté, il se croit mort, et, sans attendre que son cœur ait fini de palpiter, il ordonne à ceux (jui l'entourent d'entonner l'hymne des défunts. <* Il faut me pleurer, ma mère ! » Alors dans le village se produit une chose (jiic les plus vieux eux-nïèmes ne se souvenaient d'avoir jamais vue. La famille entière attaque les ihrèncs des défunts. Les gens accourent présenter leurs condoléances et trouvent le mort encore en vie. Mais cette vie (|ui lui reste, Mitros n'en veut pas. Ce qui l'inléi-essait de son être, c'était la beauté. Sans l)eaul(''. il S(; sent mort, et se fait pleurer cojume lel. L"(euvi-e termine j)ar une description de la désolation funèbre, qui est à mon sens une des plus jolies strophes en prose qu'on ait jamais écrite: « C'était — dit-il — un chant lent, rauque, ])lainlif, si plaintif cpiil emplissait l'àme d'eHVoi ; c'était un chaut (|ui faisait j)lutôt penser aux cris d'une IxHe féroce (|u à la voix humaiue ; un chant tant(H gi'ave, très grave, oV tantôt fort aigu ; un chant d'une désolation tragi([ue ; un chant composé d<' |)aroles et de sanglots ; un chant pareilà un huilement, à un cri désespéré, coujuie un ho(|uet où il y auiail du rire dément et de la lomaiice, la lomance d une âme an goissée, d une àme (l<-liraule. » VA noie/, (|ue ces phi-ases, lr;iduiles eu noire l;tugue, ont dû, foreemeul, perdre beaucoup de leur accent li;ili(jli:il.

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La mort du Palikare est, certes, une œuvre admirable ; mais ce n'est pas — et il s'en faut — ce que Palamas a écrit de mieux. Poète d'instinct, il garde pour les exprimer en vers, SCS plus nobles sentiments, ses idées les plus j)rofondes, et ne livre à la prose (jiie les anecdotes sans importance, les ijnages secondaiies, les visions sans lumière. Dans la Grèce actuelle, tous les porte-lyres le reconnaissent ])our le maître incontestable. H y a dans son attitude quelque chose d'apostolique. L'ha- ])itude de métliter donne à son front une expression de perpétuelle mélancolie. Et quand on l'entend parler de son art, on remarque tout de suite que la poésie n'est pas pour lui une source frivole de jouissances verbales, un rosier de fraîches roses parfumées, une cythare aux cordes consolantes, mais une véritable religion. D'une voix d'officiant, il dit à qui veut l'entendre : « Le poète est le mage de l'univers. Tous les mystères, il les possède. Il garde le trésor de la pensée et de l'âme. Le monde entier est son royaume. » Mais comme chacun choisit son monde, Palamas a réduit le sien à ce qu'on peut ap])eler l'Hellénisme, non pas dans le sens que les grammairiens donnent à ce mot, mais dans son ample signification

Lrrn:i!ATriJK NoiiviîLLii 265

légendaire. L'Hellénisme, en eftet, est pour lui l'idée éternelle do la race élue, de la race magnifique qui, après un sommeil de dix siècles, va s'éveiller aujourd'hui avec l'énergie nécessaire pour mener à bout un nouveau cycle d'épopées. La petitesse de son j)ays natal ne riiumilie point. Avec orgueil d'Hellène il voit sa race se répandre |)ar \o uionde entier, et, la considérant comme une ])ohéniienne, capable (!(^ Nivre n"im|)oi-te où sans |)ei'dre aucune de ses vertus, il la salue connue une mère et lui demande d'animer ses strophes. « O, magicienne ! dit-il — ô, magicienne ! qui parles la langue en laquelle on donne les ordres aux astres nocturnes — enseigne-moi à conuailrc les destins des mortels et des peuj)les — le mystère des cycles et des cieux — enseigneluoi à ressusciter (Ml miroirs uivsli(|ues la beauté (lu luontle. )) Cette voix ai-ave est la voix de loujoui-s. Même quand, recueillant les images campagnardes, il s'amuse à composer d'éphémères chansonnettes, son verbe a une gravité |)rofonde, une grâce austère. Ses sourires sont majestueux. — Des deux éléments du génie helléni(|U(', l(d ^\iio l*aul do Saiul-X'iclor et Niel/sche le (•om|)rii'eut, ou diiail f|ue seul, l'apolloiiicn existe dans sou àuie. (huiutaudyoiiisi;i(|ii(', jamais il u'apparail daus ses (l'uxres. V Artiste avaul loiil, dil un de ses biographes — mais artiste d'espril (iili(|He, il ne s adresse (|n à l'intelligence et prête à |)eiue d'alleiilion

2r)(; I.A Glii:CE KTEItNELLi:

au sentiment. » Cela, pour quelques-uns, est un signe d'exotisme clans sa race. « Ce n'est [)as un Gi'ec — s'écrient-ils — c'est un fils de Sully- Prudliomme, un pclil-lils de (nrlhc. » Mais, en réalité, il est Grec autant (|u"()n peut l'être. jMème dans ses slroplies |)urom(>nt |)liilosopliiques, le souffle national l'ail pal|)iler les mois d'un trembienuMit anti(jue. « Parmi les ténèbres — dit-il — il n'est pas tle ténèbres plus é|)aisses que l'homme. — L'homme est lénig-jne de l'humanité, et la femme est l'énigme de l'homme. — (), cœur gonflé de soupirs! la nuit a étendu sur toi son voile sombre. — (lémis, car personne ne t'entend ; gémis car pcMsonne ne te voit ! » N'y a-l-il pas dansées accents comme un écho de la voix d'Eschvle ?

La seule chose en laquelle les adversaires de Palamas pourraient peut-être trouver un argument contre son nationalisme absolu, c'est sa langue. « Des façons de nous exprimer que nous possédons — pourraient-ils, en ell'et, lui dire — il en est une, la classique, que vous paraissez tlédaigner, encore que ce soit celle qui représente la tradition de Sophocle et de Pindare. » Mais, sur ce point, le poète répond qu'en préférant au langage des classiques le langage du peuple, il ne fait que se plier à l'idée antique et suivre l'exemple de ses glorieux ancêtres qui employèrent toujours la langue poi)ulaire.

MTTEliVTLRi: NOUVEI.I.K

Les Grecs qui, suivant About, n'avaient, il y a un demi-siècle, aucune j)assion violente, en ont au moins une aujouiJ'hui et c'est celle de lidiome. (Quelle ardeur, en ed'et, dès qu'on parle de koiaïstes et de romaïques ! (^uel feu, (juand on compare le système « démolicjue » au système « épuré ». Et ne croyez pas que cela soit simple incendie de cafés littéraires et de cénacles juvéniles. Non ! Au Parlement même, (|uandils'agit(lu grand problème, tousles espiils perdent leur sérénité. Il y a (|uelques jours, au milieu d'un débal polili(|ue, il suflit que (|uel- (|u lin parlai de riiillueucc lielléni(|U(» à rélianger, pour (|u"un ex-ministre de Tlnstruction l*ubli([ue, le député Mavromichalis, prononçât les paroles suivantes : « Il existe à Paris une cliaire de orec moderne à l'Ecole des lano^ues orientales, et cela est flatteur j)our nous. ^Slais pour ([uun tel enseignemeiil donnât les fruits (pTonenespère, il faudrait (ju'ony enseignàtréellement la langue helléiii(|ue ; tandis qu'on enseigne une chose fort distincte : un })atois liorj'ible et trivial, une monstrueuse invention du j)rofesseur. Cette invention n'a licii de commun avec l'idiome grec. Ce n'est ])oiiil la langue de nos joui'iiaux ; ce nest poiiil la langue (|ue nous parlons ici ; et' n'est point la Imigiic de la bonne société, la langue de nos ^al(»ns ; ce n est j)as da\"anlage celle de nos tribnnaiix ni de noli-e l niversité. » ICIi bien! sa\ cz-noiis à cpiel prt)fesscnr l;iil iiliii'^ioli .M;i\ roiniclialis .' .le \ oiis le

268 LA GUliCE ETERNELLE

doniip en mille... A M. Jean Psichari, c'est-à-dire à un des écrivains grecs les j)lus respectés et les plus aimés des jeunes poètes. « C'est le véritable maître, » dit Philéas Lebesgue. Et il l'est, réellement, sinon de tous, au moins de beaucoup. C'est lui (jui, convertissant en méthode les idées flottantes et contradictoires des vulgaristes, a donni' aux innovatoui-s, iu>n seulement (les armes |)Our le combat, mais encore des motlèles pour le travail. Ses livres en prose onL été écrits en langue populaire et, quoique cela paraisse ^impossible, ont semblé une révélation à Athènes même, car si beaucoup y |)roclanieut, depuis plus d'un siècle, la nécessité d'éci'ire, non comme les vieux livres, mais comme le peuple nouveau, fort peu se sont hasar'dés, avant Psichari, à mettre en pratique le conseil dans leurs œuvres en prose. Je dis en prose, car en poésie, la langue vulgariste est déjà d'un usage ancien. Le plus grand poète moderne grec, Solomos, écrivit de façon « que les mariniers du Pyrée peuvent com|)rendre ses stroj)hes ». En outre, presque tous ceux qui, s'inspirant des anciens chants klephtes, ont cultivé la romance nationale et la ballade légendaire, ont employé le langage vulgariste. Mais il n'en est pas de même pour les prosateurs, les historiens, les philosophes (jui, même partisans en théorie du démotisme, eniployaienl, l'idiome épuré, jus(|u'à ce (|u'en 1888 j)arul le Ta.i'idi, de M. Jean Psichari, (|ui, suivant l'ex-

LITTKRATUnn N'OIVKI.LF. 2fi9

pression (run critique, fut « connue une liéroïqiie révélation ». Fort paye cher niainlenanl son liéroïsme, le pauvre ri'novaleur ! Les partisans du classicisme Tappellenl Tenneniide l'anti(|inlé. Et, cependant, s'il existe c|uelc[u'un qui ail su exprimer d'une façon ardente et somptueuse son admiration pour la littérature ancienne, c'est bien ce révolutionnaire. Dans une de ses conférences d'Athènes, répondant à ses di'tracteurs, il dit: " Oh 1 la (irèce ancicMiue ! Comme il me j)lairait vous parler d'elle longuement, comuu^ il jue serait agréable de vous faire comprendre 1 amour (|u"<dle m'iiis|)ire ! Nos ancêtres créèrent, non pas la poésie cl la ])ensée qui sont éternelles, mais la valeui- d(> la pensée et de la poésie. Et cette création fut défiuiti\(% car elle fut éternelle. Dante se trouve déjà eu |]s(liyl<', et la méthode de Claude lîei-iiai'd eu llip|)ocrale. » Tout C(da est, sans doute fort beau : et les professeurs de 1 ruiv(M'sit<'', comme les députes au Parlement se fussent em[)i'essés dapplaiidii- ces paroles si un autre les eût prononcées. Mais des lèvi'es de j*sieliai'i ou d un \ uigai-iste (|iielcou(|ue, ri'\angile bii-ni(''me paraîtrait détestable.

l/|]vangile lui-même, oui...

Il suflit de se ra|)|)eler les scandales scolaires d'il y a (pndipies anut'es poui- s'en con- \aiucre. Les étudiants et les professeurs atiu'niens protestèrent avec tant de violence contre le « labeur néfaste » de l'allis, (|ne le CouNcr-

270 1-A Clil-Cl'; inKIlNlCLLIi

nemeiit finit par craindre que les puristes troublassent rortlr(5 pul)lic. Le seul crime qu'eût commis le compagnon de J^sichari, cependant, c'était un lra\ail de restauration ou de rajennissement [)liilosophique. Sans clianger le sens d'un seul verset, il avait mis les Evangil(>s en grec vulgaire. .\[ais cela, (|iii nous laisse si indifférents, ne pouvait point ne })as paraître aux sujets du roi Georges un acte d'importance foimidable. Toucher à un livre ancien, le plus populaire de tous les livres, le livre de la foi chrétienne ! Les nuiîtres d'école sentirent confusément (|ue si une telle chose était acceptée sans protestation, c'en était fait pour toujours de la science philologique universitaire. Et la science universitaire est, pour les Grecs studieux, un des plus Idéaux piliers de l'hellénisme.

Interrogez un puriste.

— Notre langue — vous dira-t-il — ne peut pas s'éloigner de la langue ancienne sans courir le risque de s'égarer. Ceux (|ui essavent de la rajeunir, n'arrivent qu'à l'enlaidir. Pour cherchei' des mots de saveur populaire, ils remuent la J)Oue des ruisseaux, et recueillent les termes les plus grossiers, et les plus sots barbarismes. Un quelconque mot levantin ou turc, dès qu'il conrtsur les lèvres de nos mariniers, parait digne à ces profanateurs de remplacer un autre mot de noble orierine. En leurs ab-

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siirdcs désirs de moderiiismo, les romaïstes ne tiennent point ooniple (|ne le grec f)()Ksède une longue ascendance f|u'il ne peut point renier et que cette ascendance se conserve dans les poèmes, les histoires, les tragédies, et non pas dans la ])ouche de la plèbe. Nous autres, les cultivateurs de la langue pure, nous devons lutter contre l'invasion des barhai'isnies. Notre tâche est ai-duo, mais iiol)le. l/idole que nous servons est une des plus belles (|ui exislent, c'est l'idole devant laf(uelle s'inclinèrent l'ialon <'t Euripide, Thucydide et Findare, Thèocrileet l']picure, Mëléagre et Isocrate, Lucien cl l*lular(|ue. l']t il n'existe au(Mine raison de croire qu'il y ait la moindie rupture dans la tradition liellèiii(|ue de l'idiome. Notre langue (|ui commence à I loinèr*', suit son cours jus(|u"à aujouid'Iiui, par le uiowic lit. Ses \ariations sont les variations logi(|ues (|ue subit toute langue. Com- |)arez, par exemple, un sonnet d'Ilérédia à la Chanson de liol(in<L puis comparez une strophe de Koraï, à (|uel(|ues hexamètres de Pindare, et vous remar(|uere/. (|u'il n'y a pas plus giande différence entre le IVancais (raujourd'liiii et cchii d'il y a quel(|ues siècles, ([u'enlre noire gi-ec et le giM^c d'il y a d^yw mille cimi cents ans. Mais cela, les \ ulga risles, les « |)oibiS)), le jugent détestable. Ils prélèient |)arler un ad'renx jargon, moiti('' liii-c et nioiti*' italien, à conserver notr(^ idiome. Ils r(''pondent à nos ar-giinietils par 'des faci'lies de mauxais gonl.

272 i.A (;ri:< i; i:Ti;RNi:i.i.t:

Ils nous (lisent (pie nous voulons donner aux inventions modernes des noms liomcri(jues, que nous ;i|)|)elIons le li-am\vay : « hipposiderodromos », le revolver : « polici-oton », le mouchoir : « i-hinoinaktron »... Tout cela est ridicule. Ce (jue nous voulons, c'est conserver au grec son caractère et son harmonie, el lui rendre un peu de la pureté c|u'il a perdue.

Tnterroofez ensuite un romaïste, et vous Fentendrez s'écrier :

— Notre langue populaire est la seule véi-itable langue helléni(|ue, la seule langue (|ui mérite d'être appelée le grec moderne. Quant au langage pédant des puristes, il n'est cju'une imitation de l'idiome mort. Partout, la première chose dont on a besoin, c'est (|ue les livres écrits par les littérateurs puissent être compris par le peuple ; et pour cela il faut, non pas ([ue le peuple apprenne une langue artihcielle et savante, mais plutôt que Técrivain se serve de l'idiome populaire, de l'idiome national, pour mieux dire. Chez nous, cet idiome existe et a servi. Non seulement il a permis à la muse anonyme de chanter ses magnifiques et ingénues idées de liberté, mais encore aux plus doctes poètes d'exprimer leurs visions subtiles et somptueuses. Un personnage de Karkavitsas dit : « Le grec des puristes et celui des vulgaristes sont frères; le premier eut pour héritage

lutkiîa iiRi; nouvki.i.e 273

les livres de nos aiicèlres; le second, leur ànic. (iardons les livres pour les étudier car ils sont immortels: mais n'allons pas pour cela détruire Tàme ». Ces paroles sont notre devise. Ce (|ue nous voulons, c'est nous inspirer de l'exemple ancien en nous servant {\ii langage des gens ({iii passent dans la rue et non pas de celui des niorls. S'expli(juerait-on que Uéniosthènes eût (enté de s'exprimer en une langue qui n'aurait pas été celle des Athéniens qui Fécoutaient et l'applaudissaient ? Nous prétendons faire de même, et nous sommes sûrs qu'en agissant ainsi, nous servons mieux ([uc les puristes notre tradition, noire génie et notre idéal national.

( kiL'hjues <>spiits libics et pondérés, comme Spiridon Pappas, ont essayé de conclure un pacte entre les deux camps ; mais, loin d'obtenir de mutuelles concessions, ils n'ont fait (|u'exaspérer les adversaires. « Nous sommes iiicdiiclibles » — ont dit les uns. l']! les aulres oui l'époudii : '• Nous sommes in-éductibles. » Mais, il n'importe ! Ce ([ui en tlu'orie semble impossible, commence à être (bins la prali(pM^ une réalité. Les poètes nouveaux de plus grand lalent et prestige forment déjà, sans le dii !■ — |)eut-ètre sans le savoir — ce qui s'appelle IV'colc uiixlc, soil le grou|)e de ceux (|ui, sans pi('jug(''s stériles, (|u'ils soient puristes

is

274 L\ GRKCI-: etehnelle

ou qu'ils ttoieiiL populaiisLcs, ne peiisenl (|u'à être harmonieux et clairs.

Harmonieux et clair, tel esL l'appiuliamaiili le l)oète au(|uel les Athéniens rendirent, il y a peu (le temps, un maoïiKuiue hommage. Dans son tableau de la litléralure hellénique, Philéas Lebesgue le place entre Roidis, le subtil et ironique évocateur d'aventures médiévales, et Paulos Nirvanas, le poète auteur de V Architecte Marthas. Comme je ne suis pas initié aux arcanes du purisme grec, j'ignore si la langue de Un rêve sur tes vagues est comparable, philologiquement, à la langue, si pondérée, de la Papesse Jeanne. Mais je sais bien que Pappadiamanti est plus tendre, plus profond et plus simple que les deux littérateurs entre lesquels il ligure. Son art n'a point de précédent. C'est un art de rêveur solitaire (jui voit passer les chimères avec un peu d'épouvante. Le plus naturel, le plus simple, lui semble parfois étrange comme une monstruosité. Dans son nationalisme ingénu, il arrive jus(ju'à confondre les hommes avec les animaux, les plantes avec les pierres. Parlant d'une jolie jeune fille, il dit : « Je la trouvais fort pareille à une chèvre de mes troupeaux, petite de taille, biillante de poil. » Et cela, dans ses poèmes, dans ses contes, ne clio(|ue |)oint. La vie entière se conloiid dans Tàme (hi poète.

LlTTEHATURi: NOUVELLE 2Î5

Son |)aiilhéisme est d'une antique simplicité. L'eau est sa sa^ur, et les oiseaux lui content d'extraordinaires histoires. Mais quand je dis cxliaoïtliiiaires. je ne veux [)oint dire stupéliantes, ni sinq;ulières, ni étranijes seulement. Rien d'aussi dénué d'importance que ses inventions. Dans un port bleu, une enfant se baigne parmi les vagues écumeuses; soudain, un berger croit la voir qui se noie, et se précij)ile à son secours : c'est le Rêve sur les vagues... In marinier vieilli ([ui s'enivre en se remémorant des intrigues de jeunesse et C|ui, dans sa dernière aventure, s'endort sur la neige : c'est \e Rêve neigeux... Mais si le sujet n'est rien, ainsi décharné, il devient d'une intensité infinie (|uand c'est le poète qui nous l'expose. Les moindres choses, les plus petits détails, les ])ruits les plus légers, les silhouettes les plus vagues — et les ciels mêmes — et la campagne — et les mers — tout ce cjui forme l'uuiveis de ses fantaisies, en un mol, [)alpite et tremble, et souffre, et sent. Demander à un poète plus grande sensibilité, serait folie. — Ce Grec voit au delcà du perceptible. Les fantômes animent ses paysages. Seulement, ce mot de fantômes est peut-être trop grossi(>r, qua ud on parle d'un (ils lumineux de 1 llellade. I*lul(')t (|ue fanl(')mes, il l'aiil dire : es|»rils. Derrière un \(iile lort tenu, parmi des snaves et cr(''|)nsculaiies Iransparfîuces, les rêves défilent, agitant h'urs blanches ailes. Et parfois, les r(''alil(''s p;'.ssent

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aussi comme des rêves. Il faul lire, dans un de ses contes les plus fameux, la description de la jeune fille qui se baigne, pour se faire une idée du style de Pa])padiamanli : « Dans les intervalles d'ombre et de lumière, dit-il, je distinguais son corps frêle, ses hanches ([uasienfantines, sa j)oitrine couverte de perles marines, que l'eau caressait. C'était un souffle de beauté, une forme à peine existante, un rêve parmi les vagues, une néréide voguant der- | rière le vaisseau magnifique de l'irréel ». Presque toutes ses héroïnes, paraît-il, sont aussi belles. Impossible de les confondre, quand on les a vues, ne serait-ce qu'une fois. « Elles sont à moi — semble-t-il dire — à moi seulement, et malheur à qui me les voudrait disputer. » Personne ne le tente d'ailleurs. De tels êtres éveillent l'admiration, non l'envie. Aussi, Pappadiamanti, seul, isolé, est-il comme un artiste (|ui n'aurait pas eu de parents et ne songerait pas à laisser de fils.

Il est tout simple, dit-on. Et c'est vrai. Mais sa simplicité est terriblement compliquée. Dans une de ses œuvres les plus populaires, la Tueuse, on aperçoit un peu cette façon étrange d'être simple. L'héroïne est une vieille camj)agnarde qui veille près du berceau de sa petite fille. Par la fenêtre de sa chaumière on voit rentrer les ombres de la nuit chargées de fantômes. Au loin on entend la plainte infinie de la mer, de la noire mer dévoratrice d'hommes.

Va la vieille j)eMse à sa liile c|ui a un enfant et (|iii n'a j)as de mari. Et Tavenir, avec ses misères, remplit son âme fruste crëpouvante. « La femme — ])ense-t-elle — est bien malheureuse quand elle n'a pas d'homme. » Sa fille qui n'a pas d'homme n'a pas de pain... Et c'est elle la pauvre vieille (jui est forcée de la nourrir, elle (|ui a tant travaillé, elle qui a amassé centime par centime son petit maoot... Et maintenant il faudra aussi nourrir la petite, la nourrir pendant des années et des années... puis lui chercher un fiancé, lui chercher un homme, telle une entremetteuse... puis lui acheter des meubles... puis la marier... Et cela pour (pioi api'ès tout ?... Pour la voir souffrir, pour l'entendre pleurer... La vieille sent l'angoisse terrible du mystère futur. Et peu à peu une idée rentre dans son cerveau primitif, une idée toute simple, une idée sinistre. Elle pense à tuer sa petite-fille. Car en la tuant elle lui éviterait toutes les peines, elle lui donnerait le ciel. En tremblant, elle la tue. ^lais son idée devient une obsession et après, cha(iue fois (|u"(>ll(' tiouve un enfant dans un berceau, elle l'étoulle doucement par pitié, par suprême et terrible pitié...

Cette histoire, je la considère comme un symbole. La simplicité de la tueuse est comme la simplicité de son poêle. Et si vous me demande/: «Mais est-ce cpi'il n'y a pas un peu de folie dans tout cela ? » je vous répondrai (pic

278 l'A fiUlCK t:iEl{M:i.!.K

oui. Dans les rèvcs d'un hoiniiio qui vit, comme Papj)a(liamanti, éternellomonl dans un mon(l(3 (rinui^'os étranges et de mystérieuses rêveries, ce que l'on appelle l'équilibre ne peut pas exister. En ouvrant les yeux il voit des choses extraordinaires. Et cependant il est tout siinjde...

Gomme cet homme m'intéresse beaucou|), j'ai demandé à mon ami Spiridon Pappas (pioi- (|ues renseignements sur sa vie.

— Il a soixante ans — me dit-il — et il est originaire de l'île de Skyalhes. Son père était ])rètre et le forçait à assister lous les malins à la messe. A présent même, peut-être sans avoir gardé la foi, il conserve cette })ieuse hahitud(\ En se levant il s'en va vers l'église de son quartier et il se met à genoux pour rêver, Dieu sait à qui! pendant vingt minutes. Puis il se met à marcher par les rues, silencieux, doux, tran- ((uille. En marchant il médite, et en méditant il oublie la léalité. Parfois il se rend compte, néanmoins, que l'homme ne vit pas que d'images et alors il rentre dans un restaurant très modeste. Mais ceci ne lui arrive pas tous les jours. Un soir, en me parlant de sa pauvreté, il me disait que le carême est une des plus belles inventions du christianisme puisqu'il permet aux poètes d'avoir faim avec dignité. Mais vraiment il n'a jamais eu faim. Le monde matériel n'existe })resc|ue pas pour lui. Dej)uis sa jeunesse, il oublie souvent de manger. Après avoir été étudiant, il se mit à travailler. Il apprit le

LITTKHATUKE NOLVELI.E 27Î)

français, raiiglais, Titalien et ralleniaiid, je ne sais où, ni comnicnl. Il fut tradiiclenr. Il fut journaliste. Il parcourut toutes les rédactions et toutes les librairies. Il vécut. Et c[uand, tout tlernièrement, on initia rhonimage national en son honneur, il se mit à pleurer d'émotion,

— Et le jour de Tapotliéose ? — deuiandé-je à mon ami.

— Ce jour-là — linit-il — le j)oète avait oublié qu'on l'attendait pour le couronner, et il fut nécessaire d'aller le chercher dans sa petite église où on le trouva en train de chanter une hvmme païenne devant le Christ...

Un poète dont le nom est souvent prononcé en Europe, c'est Pallis. Ses amis le considèrent comme un apôtre, comme un précurseur. C'est lui qui a donné une vie nouvelle aux Evangiles et à {"Iliade^ en mettant les deux (i-uvres en langue vulgaire. Combien la première de ses tenlali\es fit ciicr les |)uristes, tout le uioude s'en souvient... Toucher aux livres sacrés avec (les mains j)lél)éi('nnes !... 11 n'en a pas moins continué son laljeni', Irancinillc et biaxc. « Mon biil dit-il — c'est (h' mettre à la poi-tée du penpie l(.'s (l'uvres (|iii coniposenl le li'(''sor de n(»tre patrie. » l^n jinneipe, lien de |)Ins in)l)le. Mais cenx <|ni connaissenl a l'oinl le |)rol>lènie se demainlent si, en i-ajennissant ainsi les textes, on n en détruit j)as la beanté. D'autres ajoutent :

280 I'\ GRKCE KTKRNEI.I.E

« Peuple, peuple, que de erimes lilIcMaircs on commet en ton nom ! «

Vn ei'ilique distingué, !M. Astéi-iolis, dit vn j)ailanl des poèmes de Pallis (|ii"ils pourraient être empruntés à quoique recueil de folkloi-(>. «Langue et style, choses et sentiments, tout est essentiellement grec, ajoulc-l-il, comme si la lumière (jui baigne les montagnes d'Ilellas s'était ti*ansmuée à travers ces rimes légères, proférées |)ar la gorge de quel(]ue i-ossignol du Pind(\ Par miracle, les pièces (|ui sont em])runtées à (|uelque texte étranger prennent le tour gi'ec, et pourront demain être j-etenues par conir, comme des productions autochtones. »

Et Pol Arcas ?

Pol Arcas est à la mode. Le patriarche Mistral a salué son effort en les strophes sui- A'antes:

Dins toun gran d'azur, dins toun panlai divin

Fas bén d'ama toun Increado, Que tu pos Tembrassa, poutounc ja sens fins

Tenso que fugue dosflourado.

Neutre à la mortcourrén, entre que sian nascu :

Sout ço qu'avén, fau que se laisse !

Soulet tenon laVido, aqueli du au viscu

Em'aqueli que dévon naisse.

Et comme Pol Arcas se traduit lui-même en français et en italien, il est probable que, peu à peu, sa poésie arrivera à être celle qui, plusgé-

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iicralement, représentera dans le monde le génie hellénique. Cependant Pol Arcas est à peine un poète grée. De même que Stendhal disait: ".l'écris en langue fi-aneaise, mais non en littélature française «, il pourrait s'écrier : «J'écris en langue grecque, mais non en littérature grecqu<\ » Plutôt (|u'un fils de l'Attique claire, il s('iiihh>, en ell'cl, un ha])ilant de la froide Xor'végc. Sa poésie esl |)omp(nise et néhuhMis<\ Il y a dans ses poèmes une imprécision syml)(>li(ine (|ui l'ail penser au génie des symholisles septentrionaux, (lomme il a mis luimême ses odes en français, aucun moyen ne me parait lueilleurde faire connaître son caractère ([ue de citer une de ces versions :

() muse des Muses ! ô grand esprit des siècles

Iiiunoiiel et divin, qui porte sur tes ailes

Les germes inépuisables et fécondateurs

Dont on pétrit les llanibeaux de la vie !

0 toi dont le regard refoule les ténôhres massives,

Toi qui gardes en tes yeux

L'essence vive de toutes les lumières,

I/essence fulgni-aide d'où ])artit

La première étincelle de vie iiu-xlingnible !

0 Muse des Muses, porte avec Ion linbMiie prinlnnière

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