A. ANDRÉ ADÈS
de quais et de mines. Toutes ces institutions sont hautement appréciées par le gouvernement hellénique ; loin de leur créer des difficultés, il fera tout ce qui est en son pouvoir pour qu'elles prennent l'essor qu'elles méritent. M. Politis a fait à ce sujet à la Société d'F^conomie Politique des déclarations qui sont à retenir.
Je ne veux pas insister davantage sur le côté matériel. La France n'a pas des intérêts matériels en vue ; fidèle à la plus noble de ses traditions, elle ne poursuit, pour les autres comme pour elle, que cette justice que Gambetta a eu raison de nommer immanente. Il est cependant consolant de relever que la réalisation de cette politique altruiste qui fera une Grèce libre, lorte et unie, et rendra à la Thrace et à rionie leur antique prospérité, coïncide pleinement aussi bien avec les intérêts politiques et intellectuels qu'avec les intérêts économiques de votre pays.
Andrk Andréadès.
fx^PÔssijn^.^l^SaâSâPT'^^^^
Mesdames et Messieurs,
ENTRE tant de laçons d'envisager la Grèce, j'en ai choisi une qui exige peut-être, au préalable, quelques explications. Notez que cette façon n'est point exclusi^'e des autres. Je dirai même qu'elle les suppose. Mais enfin c'est un point de vue particulier, qui n'est pas précisément celui auquel se placent d'habitude nos contemporains et qui pourtant fut assez familier aux artistes et aux amateurs de nos siècles classiques. Je vous convie avec eux et avec MM. Daniel Baud-Bovy et Frédéric Boissonnas, dans
leurs beaux livres sur la Grèce, à considérer cette terre privilégiée non pas seulement comme un pays d'art et d'archéologie, un pays de musées et de ruines esthétiques, mais aussi comme un pays de lumière, de belles lignes, de couleur et, pour tout dire enfin, lie beautés naturelles. En même temps que les ruines des temples et les débris de statues, nous a'ous invitons à admirer les paysages qui les encadrent et qui ajoutent un cliarme nouveau à leur beauté, quand ils n'en sont pas une partie essentielle. Cette manière qui consiste à ne point séparer la ruine antique de son paysage moderne, ce fut celle de beaucoup de nos peintres depuis Le Poussin jusqu'à Hubert Robert, ce fut la manière classique par excellence. C'est aussi la méthode qui paraît la plus prudente pour le voyageur d'aujourd'hui, celle qui, en tout cas, lui infligera le moins de déceptions.
Si naturelle qu'elle semble, je crois néanmoins devoir la justifier par quelques considérations préliminaires.
Car enfin on peut me dire, — et l'on n'y a pas manqué : « Eh quoi? lorsqu'il s'agit de chefs-d'œuvre comme le Parthénon, l'Erechteion ou le petit temple
de la Victoire Aptère, ne convient-il pas de les considérer uniquement en eux-mêmes, indépendamment des circonstances de temps et de milieu? Le Parthénon, c'est le Beau réalisé, le Beau en soi ; la lumière et le paysage n'y sont rien, n'y ajoutent rien. Arrière le paysage ! Ce que nous venons voir, ce n'est pas l'œuvre de la nature, c'est l'crnivrc de l'art poussé à sa perfection suprême!... Autrement, si vous tenez compte du cadre, des colorations de l'atmosphère, des jeux de la lumière, il n'est œuvre si médiocre, ou même si laide qui ne puisse se transfigurer sous les fantasmagories d'une aurore ou d'un soleil couchant. La tour Eiffel elle-même sera belle, grâce à certaines conditions de l'atmosphère, à des féeries lumineuses d'une splendeur exceptionnelle... Non! Il faut envisager ces chefs-d'œuvre en dehors de toutes les vaines contingences, de toutes les circonstances anecdotiques qui donnent de la grâce ou de la gentillesse à des tableaux de genre. Parce qu'ils sont la perfection réalisée, ils font partie de la Grèce visible et tangible, laquelle est de tous les temps et de tous les pays. »
Vous avez reconnu là, Mesdames et Messieurs, l'idée essentielle qui anime la fameuse Prière sur l'Acropole, de Renan: « Si la perfection a été réalisée quelque part, proclamait l'auteur de la Vie de Jésus,
je suis sur que c'est ici !... » Sur quoi, Jules Leraaître faisait remarquer : a Que c'est étrange ! Cet homme qui a douté de tant de choses se déclare convaincu de cela ! Le bel acte de foi!... » Cet acte de foi, nous sommes tous prêts à le prononcer nous-mêmes. Il est certain que les débris de l'Acropole d'Athènes éveillent en nous l'idée de la perfection, ils nous donnent même T'illusion de la réaliser pleinement. Je dis \ illusion, car notez qu'il s'agit, en réalité, non pas d'œuvres intactes et achevées, mais de ruines et de fragments. Or, la ruine est tout près d'être le contraire de l'idéal de perfection classique. Qui dit perfection classique dit quelque chose de fini, d'achevé, d'harmonisé avec tout un ensemble. La ruine, le fragment, l'inachevé sont essentiellement romantiques. Une ruine, c'est une porte ouverte sur le rêve, c'est la liberté donnée à toutes les fantaisies de l'imagination. Et précisément la Prière sur l'Acropole de llenan paraît être la plus brillante de ces fantaisies. J'irai plus loin. Mesdames et Messieurs : non seulement les débris de l'Acropole ne sont que des débris, mais ils peuvent nous tromper, mais ils nous trompent certainement sur le caractère de l'œuvre d'art à laquelle ils appartenaient. Ils ont été arrangés ou disposés par le temps et les catastrophes, selon les exigences du goût moderne. Par exemple, les ruines
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(lu Parthénon ont été dégagées de toutes les bâtisses qui les offusquaient, allégées des murailles qui masquaient les entrecolonnements, nettoyées de leurs polychromies et d'une foule de détails ornementaux qui nous eussent peut-être contrariés. Certaines colonnes ont été remises sur leur socle, d'autres sont couchées par terre dans un beau désordre qui est un effet de l'art. Certains édicules, comme le temple de la Victoire Aptère, ont été reconstruits de toutes pièces par des architectes allemands, comme on reconstruit un jeu de patience, auquel il manquerait d'ailleurs une foule de morceaux importants. Et je vous rappelle en passant qu'aucune des statues célèbres de l'art hellénique, telles que nous les voyons aujourd'hui dans nos musées, ne donnent une idée exacte de ce qu'elles furent pour les yeux des anciens. Les bijoux dont elles étaient chargées, les colorations visant à donner l'illusion de la chair, la polychromie, les accessoires métalliques, les yeux d'émail, les lèvres peintes, les joues fardées, — • tout cela a disparu.
Il est bon de le rappeler à ceux qui, comme Renan, professent en bloc, — et sans préciser d'ailleurs s'il s'agit des fragments que nous avons sous les yeux, ou des œuvres mêmes dans leur intégrité primitive, — que l'art grec, c'est la perfection absolue. Néan-
moins — et ces réserves faites, — il faut reconnaître que les meilleurs de ces fragments et les plus célèbres de ces ruines éveillent dans l'esprit l'idée de la Beauté parfaite et que, à ce titre, ils font partie de ce qu'on est convenu d'appeler «la Grèce éternelle».
« La Grèce éternelle », c'est un pur idéal, — l'idéal qui se dégage de l'art, de la littérature, de la philosophie et de la science helléniques. C'est le sens d'une perfection si achevée qu'elle semble se suffire à elle-même, qu'elle ne tient à rien, qu'elle existe en soi et par soi comme l'absolu. C'est aussi le sens de la mesure, de la force soumise à la grâce et à l'harmonie. Et c'est encore et surtout une méthode intellectuelle, celle du bien-penser et du bien-dire, — une rhétorique et une logique. C'est le plus grand et le plus heureux effort qui ait été tenté par l'esprit humain vers la pure lumière de l'intelligence, c'est l'affranchissement des ténèbres et des mirages de la sensation, — la conviction enfin qu'aller vers l'inintelligible, c'est aller vers le non-être...
Tous ces traits composent l'image d'une Grèce idéale, qu'on peut bien appeler eVerwe/Ze, parce qu'elle répond merveilleusement aux aspirations les plus profondes et les plus durables de notre humanité occidentale. Cette image peut s'éclipser partiellement ou même totalement à de certaines époques de lassi-
tude, OU SOUS l'assaut de la barbarie, — qui est éternelle, elle aussi, — mais elle est toujours sûre de renaître, dès que l'esprit occidental arriA^e à se ressaisir.
Or, cette Grèce-là, pure conception de l'esprit, il est bien inutile de se déranger, de passer l'eau et de faire le voyage pour la contempler. Nous pouvons l'évoquer à loisir dans notre cabinet, au milieu de nos livres, de nos moulages et de nos photographies. C'est même la manière la plus sûre et la plus commode, celle qui nous garantit le mieux contre les démentis désagréables de l'expérience.
Mais, si nous nous dérangeons, si nous allons voir de nos yeux la Grèce visible et tangible, c'est que nous prétendons à quelque chose de plus, c'est que, — cet idéal grec — nous voulons le voir réalisé dans quelques-unes au moins de ses œuvres les plus fameuses. Et dès lors le milieu et l'atmosphère importent extrêmement. Car l'œuvre a été composée en vue de ce milieu et de cette atmosphère. Otez le ï^arthénon de sa colline et de son ciel lumineux, ôtez le Louvre de son fleuve, de sa lumière fine ou voilée de brumes, — et vous détruirez une bonne partie de l'effet qu'ils doivent produire. C'est un caprice de dilettante de ne vouloir considérer dans un temple grec que le profil d'une colonne ou la ligne d'une archi-
irave. Le temple a été fait pour être contemplé dans son ensemble et pour s'adapter à un climat, à un paysage, à une atmosphère.
Sans doute, l'Acropole d'Athènes nous olfre quelques merveilleux modèles de cette adaptation parfaite. Si incomplète que soit une ruine comme le Parthénon ou le petit temple de la Victoire, ce qui en subsiste est néanmoins suffisant pour nous donner une idée de l'ensemble primitif, et alors la ruine prend toute sa valeur, avec sa beauté propre d'abord, sa beauté unique et réellement incomparable, et ensuite avec celle que lui confèrent sa colline, son ciel, sa lumière, le splendide cortège de figures historiques et légendaires qui surgissent de son sol, qui flottent autour d'elle et qui lui font comme une figuration perpétuellement vivante. Derrière les colonnes de la cella, ce ne sont pas seulement des perspectives aériennes, ce sont celles de l'histoire, de la légende humaine et divine qui se croisent à l'infini...
Malheureusement ces spectacles sont rares dans l'Hellade moderne. Pour les autres ruines, outre que leur valeur d'art n'est plus la même, elles sont si mutilées, réduites à des débris si rares, à des vestiges tellement évanescents, qu'à moins d'être un archéologue de profession, il est impossible de se faire une idée satisfaisante de l'édifice intact, et que, en tout
cas, les émotions esthétiques escomptées sont plutôt lentes et pénibles à se produire. Je sais Lien qu'on peut recourir aux travaux de l'archéologie, emporter avec soi des manuels et même de savants ouvrages. Mais l'histoire de l'art, comme l'archéologie, est très souvent incertaine dans ses conclusions, obligée à des conjectures, et quand elle nous offre quelques certitudes, il n'est pas toujours sur que ces certitudes nous soient plaisantes. Chez nous, dans notre cabinet de travail, nous supportons sans peine ces petites déceptions. Il n'en est pas de même du voyageur, qui, s'il s'est dérangé, veut être payé de sa peine par le plaisir de l'admiration ou de l'étonnement.
Par exemple, quel effet nous eût produit le Parthénon lui-même, dans son intégrité, avec ses murailles debout, ses polychromies, ses accessoires ornementaux, ses dépendances utilitaires ? On n'ose pas trop y penser. Aujourd'hui, tel qu'il a été arrangé par les archéologues et les architectes, il plaît à notre goût. Mais rappelons-nous que des hommes, très proches pourtant de nos actuelles générations, des romantiques comme Chateaubriand ou Lamartine, ne l'ont point passionnément admiré. Lamartine, dans son Voyage en Orient, le mentionne à peine, le déclare «manqué» et, devant l'Acropole, se prend à regretter Saint-Pierre de Rome... Chateaubriand,
dans son Itinéraire de Paris à Jérusalem, tout en proclamant la supériorité de l'art de Phidias et d'Ictinos sur notre pseudo-classique, s'est préoccupé surtout des effets pittoresques de la lumière sur les ruines et le paysage, notant les corneilles de l'Acropole, leurs ailes « glacées de rose par les premiers reflets du jour » et les belles teintes « fleur de pécher» qui coloraient les frises de Phidias, avec la mobilité et l'intensité des ombres sur les bas-reliefs. Quant à nos classiques du grand siècle, il est plus que probable qu'ils eussent goûté difficilement cette sévère et dure architecture dorique et qu'ils l'eussent trouvée insuffisamment ornée pour leur goût.
Pour le voyageur qui poursuit des émotions esthétiques, il est donc plus sûr et plus prudent de ne pas trop chercher à reconstruire en imagination ce qui a disparu, de s'en tenir bonnement aux ruines telles qu'elles s'offrent à lui, au paysage environnant, tel qu'il se présente et de demander à la ruine et à son cadre le plus clair de son plaisir.
Ainsi, Mesdames et Messieurs, à côté de la Grèce étei-nelle, qui est de tous les temps et de tous les pays.
qui s'évoque n'importe où, qui est un culte tout intime et tout spirituel, il y a, pour le voyageur, une Grèce visible et tangible, qu'on pourrait appeler, comme je l'ai fait dans un de mes livres: La Grèce du soleil et des paysages.
Certes, la lumière de la Grèce n'a rien de plus éclatant que celle de tous les pays méditerranéens. On peut même avouer qu'elle est plus pure, plus radieuse dans l'Afrique du nord, sur les Hauts-Plateaux, ou dans les régions désertiques ; et certainement en Egypte, dans cette région d'enchantements que sont les bords du Nil, à partir de Louqsor, elle atteint à une splendeur de féerie, à une subtilité et à une richesse de nuances que l'œil ne connaît pas en Grèce. Et, d'autre part, les paysages grecs, que ce soient ceux de la plaine, de la montagne, des rivages ou des îles, n'ont rien de particulièrement extraordinaire. Il est facile de trouver aussi bien et même mieux dans n'importe quel pays méditerranéen. Et pourtant ils sont uniques au monde et véritablement incomparables. Ils le sont par la présence de quelques ruines illustres qui restent des modèles de grâce et de beauté, par les souvenirs historiques, légendaires, mythiques, lyriques, épiques, dont ils sont, pour ainsi dire, habités. Ce sont des paysages chargés d'histoire, de poésie, d'émotions religieuses. De là vient
qu'on ne peut nommer la plus humble bourgade de ce pays-là sans faire surgir immédiatement dans les mémoires une foule de fantômes héroïques ou divins, sans émouvoir l'àme tout entière. Et enfin, Mesdames et Messieurs, ces paysages privilégiés ont aussi leur beauté propre, leur charme original, qui peuvent être goûtés même indépendamment des ruines qui les embellissent ou des grands souvenirs qui les transfigurent.
Ces paj'sages de la terre classique, je ne les ai pas tous vus et parcourus, tant s'en faut. Mais vous avez ici des guides excellents pour vous y conduire : ce sont les photographies de M. Frédéric Boissonnas et les descriptions de M. Daniel Baud-Bovy, qui, avec une ferveur de pèlerins, ont exploré l'Hellade entière et ont essayé de la fixer sous tous ses aspects et dans toutes ses parties, aussi bien la Grèce continentale que celle des îles ioniennes et des Cyclades. Néanmoins, pour ma part, après un séjour de près de trois mois, je crois avoir assez vu de ce pays pour me faire une idée suifisante de ses principaux aspects, et, puisque c'est le sujet même de cette conférence, je vais essayer de vous indiquer quelques-uns de ces aspects essentiels du paysage grec.
Le premier de ces aspects, celui qui frappe dès
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l'arrivée, c'est celui de l'Attique, de ce que j'appellerai la Grèce pierreuse. Le centre de cette région, c'est l'Acropole d'Athènes avec sa couronne de temples. C'est là qu'on revient sans cesse et qu'on finit par se tenir, car, dans ce pays de sécheresse et de relative stérilité, si l'on excepte les musées, les ruines d'Eleusis ou celles du temple de Sunium, il n'y a pas autre chose à voir. Mais rien au monde ne mérite plus d'être vu, revu, contemplé sans cesse que cette colline sacrée de l'Acropole, et, par dessus tout, les débris du Parthénon, sous toutes leurs faces, à toutes les heures du jour, en toutes les saisons. C'est un spectacle toujours nouveau, inépuisable, d'une variété et d'une splendeur infinies. Que ce soit dans le vent, sous la pluie, sous la neige, après une ondée d'orage, ou dans le flamboiement d'une après-midi d'été, les vieux marbres millénaires de l'Acropole vous ménageront le plaisir ou l'éblouissement d'une beauté nouvelle et imprévue. Et enfin ce belvédère sans pareil, d'où l'on domine les lieux les plus illustres qu'aient consacré l'histoire et la poésie, vous sera un perpétuel motif de méditation et d'exaltation lyrique.
De la lumière sur des marbres immortels, des couleurs vivantes sur des contours parfaits, de la poésie sur un pays aride, sans verdure et sans eau, mais dont tous les sommets portent un nom sonore et qui
retentit longuement dans la mémoire des hommes, voilà ce que vous offrira toujours l'Acropole d'Athènes. Ces deux caractères essentiels — splendeurs lumineuses, panorama des souvenirs — ont été fixés tout de suite et d'une façon définitive par Chateaubriand dans deux descriptions fameuses, l'une dans les Martyrs, l'autre dans V Itinéraire de Paris à Jérusalem. Relisons-les encore une fois, pour le plaisir de lire ensemble d'admirables phrases, et puis enfin, parce qu'il est impossible de mieux dire :
«J'ai vu du haut de l'Acropolis le soleil se lever entre les deux cimes du mont Hymette ; les corneilles qui nichent autour de la citadelle, mais qui ne franchissent jamais son sommet, planaient au-dessous de nous ; leurs ailes noires et lustrées étaient glacées de rose par les premiers reflets du jour. Des colonnes de fumée bleue et légère montaient dans l'ombre le long des flancs de l'Hymette, et annonçaient les parcs ou les chalets des abeilles. Athènes, l'Acropolis et les débris du Parthénon se coloraient de la plus belle teinte de la fleur du pécher. Les sculptures de Phidias, frappées horizontalement d'un rayon d'or, s'animaient et semblaient se mouvoir sur le marbre par la mobilité des ombres du relief... Au loin, la mer et le Pirée étaient tout blancs de la lumière, et la citadelle de Corinthe, renvoyant l'éclat du jour nou-
veau, brillait sur l'horizon du couchant, comme un rocher de pourpre et de feu. »
La dernière phrase ne fait qu'esquisser à grands traits le paysage matériel. Voici maintenant le paysage tout entier, avec ses noms glorieux, ses illustrations et tout le cortège de ses souvenirs :
« Jamais si brillant spectacle n'avait frappé les regards d'Eudore. Athènes s'offrait à lui dans toutes ses pompes. Le mont Hymette s'élevait à l'Orient, comme revêtu d'une robe d'or. Le Pentélique se courbait vers le Septentrion pour aller rejoindre le Permesse. Le mont Icare s'abaissait au couchant et laissait voir derrière lui la cime sacrée du Githéron. Au midi, la mer, le Pirée, les rivages d'Egine, les côtes d'Epidaure, et, dans le lointain, la citadelle de Corinthe terminaient le cercle entier de la patrie des arts, des héros et des dieux».
«Le cercle entier de la patrie des arts, des héros et des dieux », et d'autre part « les sculptures de Phidias frappées d'un rayon d'or et qui semblent se mouvoir sur les marbres », voilà le grand sortilège de l'Acropole, le charme unique de l'Attique stérile. Mais le voyageur, qui n'est qu'un voyageur, trouve dans ce concert de belles formes, de couleur et de lumière splendides, de grands souvenirs enfin, ses plus sincères jouissances et ses plus hautes émotions. Mes-
dames et Messieurs, on va vous montrer ce panorama de l'Acropole ^ pris du temple de la Victoire Aptère, et enfin les ruines célèbres du temple de Neptune au bord du promontoire de Sunium *.
Certes, le philosophe, l'esthéticien ou l'archéologue peuvent s'exalter ici pour autre chose, et Chateaubriand n'y a pas manqué. Mais ce serait ne pas connaître la Grèce que de s'en tenir à l'Attique et à la banlieue d'Athènes. Cette sécheresse même nous invite à visiter la Grèce agricole et forestière, la Béotie ou l'Eubée. On y trouvera des paysages peutêtre moins glorieux que le paysage athénien, mais plus épanouis, plus étranges et quelquefois aussi plus grandioses. Pour moi, un de mes plus vifs souvenirs de voyageur, c'est une excursion que je fis par un soir de lune à la pointe de l'île d'Eubée, en face de Volo et des montagnes de Thessalie. Ceux qui connaissent ces merveilleux paysages voudront bien me pardonner si, en lisant les quelques pages qui vont suivre, j'essaye d'en donner l'impression à ceux qui ne les ont pas vus.
«( La pause indécise entre le coucher du soleil et le lever de l'aube nocturne...
' Le paysage de Salamine.
- Le temple de Sunium.
Un jour irréel argenté les arrière-fonds de l'espace et le ciel mauve, où une lune fantôme, peu à peu, accuse sa rondeur floconneuse. A dos de mulet, nous montons vers les derniers contreforts de l'Eubée. Le chien de la ferme nous précède dans le sentier rocailleux, que les sabots de nos bêtes tàtent prudemment dans l'ombre.
A mesure que nous nous élevons, le paysage indistinct s'élargit, recule vers les limites de l'horizon. Tout à coup, entre les branches délicates des trembles, une longue traînée lumineuse s'allume : c'est la mer, le golfe de Pagase, les étendues liquides dont nous sommes pressés de toute part. Mais à cette hauteur, derrière lo rideau des verdures, on n'en aperçoit qu'un morceau bleuâtre, et les fines nervures des feuilles se découpent en noir, comme les plombs d'une verrière, sur le vide lointain et miroitant.
La clarté douteuse est devenue tout à fait bleue. C'est la nuit splendide. Nous allons dans la pénombre claire... Des blancheurs, qui d'abord paraissent immobiles, remuent vaguement, d'un mouvement que l'on croirait hallucinatoire : on devine des troupeaux qui se reposent ou qui broutent. Les toisons luisent sous la lune, et, brillante comme une tige de cristal, la houlette du berger se dresse au milieu des brebis, dont la laine se confond avec celle de son manteau...
Nous montons toujours. Les halliers se succèdent, mais les yeuses et les trembles ont disparu : il n'y a plus maintenant que des pins avec leurs senteurs entêtantes de résine... Enfin, nous atteignons une plateforme rocheuse, où Ton butte dans les pierres et les broussailles. Pas un arbre! L'espace se découvre à perte de vue.
Sous des flottements soyeux de brouillards, la plaine d'où nous venons se déroule à nos pieds, la prairie des nymphes aux platanes centenaires ; plus loin, le golfe de Pagase, le canal d'Oropesi, le canal d'Atalante, et, derrière cette ceinture de mer phosphorescente, des ondulations infinies de murailles et d'entassements géologiques, un pullulement de pics et de sommets. Mon guide me les nomme l'un après l'autre : le Parnasse, l'Hélicon, l'Othrys, l'Olympe, FQEta, le bûcher d'Hercule!... Contours suaves, veloutés par les brumes, et cependant si vigoureux, si nets, qu'on les dirait tracés par la main d'un artiste géant sur la carte du ciel.
Ces cimes mythologiques, hantées jadis par les dieux, et dont on a tant rêvé, les voir ainsi tout d'un coup, toutes ensembles réunies sous le regard, à la façon d'un chœur d'où va s'élancer l'hymne des souvenirs, quel bondissement de la pensée et de l'imagination! La lumière morte delà lune les transfigure.
ajoute à leur mystère le reflet d'on ne sait quel monde inconnu. On se persuade, par moments, que tous ces sommets s'animent, que ce ne sont plus des montagnes, mais des êtres fabuleux qui s'ébauchent au fond de la nuit divine, parmi les scintillations innombrables des espaces stellaires...
Je sens que je resterais là jusqu'à l'aube à contempler ces belles formes de la terre, à m'enivrer d'images légendaires, de poésie nocturne, de splendeurs désirables, — et d'immensité...»
Je m'arrête un instant, Mesdames et Messieurs. On \a faire passer devant vos yeux quelques paysages thessaliens, sinon pris de l'île d'Eubée, du moins voisins de l'Eubée, l'Olympe vu de Larissa, et les Météores au soleil couchant.
Maintenant je reprends le récit de mon ascension dans la montagne eubéenne :
«Mon guide m'entraîne... Nous gravissons, toujours vers le nord, par des sentiers de plus en plus escarpés. Les pins foisonnent de nouveau, les halliers inextricables recommencent, tellement épais que l'on ne voit pas le ciel. Nous cheminons dans une obscurité presque complète.
246 L. UERTRAND
Après un temps inappréciable, les halliers s'éclaircissent, les étoiles reparaissent. Nous escaladons une dernière montée abrupte. Le chien qui nous a devancés aboie furieusement. Nous touchons la crête... Stupeur ! Un gouffre s'enfonce devant nous, un précipice de verdures, au fond duquel luit comme un écroulement de pièces d'or, un trésor fantastique qui bouge avec une vie étrange sous le rayonnement de la lune. In étang s'est formé là, au creux de cette combe sauvage, et ce sont les frissons lumineux de ses vaguelettes dans les ténèbres qui excitent les aboiements du chien.
Je voudrais la toucher, cette eau de rêve, cette eau ensorcelante ! Mais elle est si loin de nous, elle se dérobe si jalousement !... Je trempe mes mains dans un ruisselet qui s'y déverse par des fissures souterraines : il est d'un froid tranchant qui saisit, qui vous agite d'un frisson de lièvre...
Alors, devant cette coupe d'eau glacée, àla fraîcheur mortelle, une vision m'obsède — celle de la Vierge froide qui s'y baigna jadis avec ses Oréades — de Diane très pure et très féroce, suivie de ses meutes dévorantes et brandissant ses cruelles flèches d'or, de l'ogresse qui n'avait pas soif seulement du sang des bétes et pour qui l'on fouettait des jeunes gens liés aux colonnes de ses temples !... Sœur d'Apollon,
Hécate au triple visage, elle règne toujours sur ces hauteurs, dans cette gorge inaccessible, où l'on ne voit que le ciel désert, la lune trop belle, aux enchantements perfides, sur cette nature ardente et vigoureuse qui vous oppresse, qui vous grise par tous ses parfums, par tous ses philtres végétaux, et qui vous enlace dans le serpentement de sa sève...
Le lendemain, à la tombée de la nuit, je regagne ^dipso par le même chemin, en longeant le canal d'Atalante. Encore une fois, à travers le jaillissement des verdures, la mer m'apparaît, la mer laiteuse sous ses voiles de brumes... J'ai l'illusion d'avoir fait un grand voyage qui m'aurait conduit au cœur même de l'Hellade. Athènes «la pierreuse» ne m'en avait offert que le squelette : âpre terre lumineuse, où ne poussent que des fleurs de marbre, des temples et des statues ! Maintenant, je connais une autre Grèce, celles des forêts, des matelots et des laboureurs, celle aussi des jeunes dieux farouches qui puisaient leur grâce et leur force dans l'eau de ses fontaines et qui tiraient de la pulpe de ses fruits, la liqueur immortelle de leur sang... Et je salue avec piété ces montagnes couronnées de pins où j'errais hier, et sans cesse ma pensée rôde autour du petit étang glacé qui dort là-haut, sous le pâle baiser de la lune... »
Mesdames et Messieurs, à défaut de ce petit lac eubéen, on va vous montrer les vues de quelques lacs plus illustres, qui vous en donneront une idée lointaine : le Stymphale, le Phœnée, la Chute du Styx, le fleuve qui arrosait les Enfers de la mythologie grecque.
Et maintenant, voici un autre aspect du paysage grec : La Grèce des montagnes et des sanctuaires, une Grèce à la fois plus sombre, plus dénudée, plus sauvage et plus éclatante. Delphes, avec ses ruines, sa fontaine miraculeuse, son temple d'Apollon, son théâtre, son stade et ses trésors, en est le type le plus complet, le plus impressionnant que je connaisse.
Regardons d'abord de loin le profil du paysage delphique. Je suppose que nous y arrivons à l'aube, que nous sommes en mer, sur le golfe de Corinthe, et que nous allons débarquer à Itéa, le petit port qui conduit à Delphes.
« Ce fut étrange et grandiose. Dans le froid vif du matin, la mer plate comme un miroir d'argent serti entre les découpures des rivages, les anses solitaires, les promontoires décharnés, les montagnes étagées en une succession de cirques farouches, toute l'immense étendue semblait frappée de mort : on aurait
dit un grand paysage gelé. Pas d'ombres sur ce désert âpre de montagnes et d'eaux. Le soleil était encore derrière l'horizon et la lumière débile répandait une pâleur uniforme sur les roches toutes nues et sur la mer inerte et sans couleur. Pas de bruit non plus. Un silence qui pesait comme un air d'orage et que rompaient seulement, par intervalles, des chants do coqs stridents et clairs...
Le navire se rapproche.
Au fond d'une baie, arrondie comme un lac, quelques maisons blanches s'ordonnent en avenues rectilignes, un campanile surgit. C'est Itéa, la bourgade où je vais descendre. Par derrière, une plaine resserrée, une mince bande d'or qui s'allonge entre des parois de marbre jaune. Et, tout de suite, surplombant, des écroulements rocheux, la muraille du Parnasse, avec sa double corne. Delphes est là-haut, cachée dans le creux de la montagne apollinienne.
De ce repaire inaccessible, l'Archer divin domine tout ce pays stérile et magnifique, que le feu de sa fureur paraît avoir dévasté pour toujours... »
Mesdames et Messieurs, on va vous montrer un lever de soleil sur le golfe de Corinthe — puis le même golfe de Corinthe avec le Parnasse, vues qui
ne répondent encore qu'imparfaitement à celle que j'ai essayé de fixer.
Nous avons vu Delphes du dehors. Maintenant nous allons essayer d'y pénétrer :
« Au sortir du moderne village de Delphes, la route, qui semble barrée par un vaste horizon montagneux, oblique brusquement à gauche. Le coup de théâtre est si soudain, si imprévu, qu'on en éprouve un moment de stupeur. On tombe dans une espèce de défilé en demi-lune, fermé à l'autre extrémité par le double murdesPhédriades et suspendu au-dessus d'un ravin à pic. Une étroite terrasse écrasée sous une chute de rochers perpendiculaires et qui s'abîme dans un précipice, — voilà Delphes, l'antre d'Apollon, le nid d'aigle, où, comme un voleur de grands chemins, l'Archer céleste se tenait embusqué.
On a l'impression d'entrer dans un coupe-gorge. En tout cas la terrasse de Delphes est éminemment propice aux embuscades et rien ne devrait être plus facile à défendre que ce corridor tortueux qui se resserre à chaque bout entre de hautes coulées rocheuses. Un tel avantage le désigna sûrement à la prudence des prêtres et aussi des peuples, pour y bâtir un sanctuaire. Apollon était riche. Autour de son temple s'accumulaient des offrandes accrues de
siècle en siècle... Il fallait autant que possible soustraire tant d'or et de choses précieuses aux convoitises des brigands, des aventuriers, des envahisseurs étrangers. C'est donc tout d'abord pour des motifs d'utilité qu'on abrita le dieu pythien derrière cette farouche clôture de rochers... Et c'est cela qui frappe immédiatement, quand on arrive à Delphes : le hérissement belliqueux, l'altitude inexpugnable du site... »
Ce hérissement, cette altitude — l'étroite terrasse enfin, écrasée sous une chute de rochers perpendiculaires — on va essayer de vous en donner l'impression à l'aide des photographies que vous allez voir : La gorge de Delphes, le temple d'Apollon et les Roches Phédriades, enfin le soubassement du temple.
Mesdames et Messieurs, un autre aspect du paysage grec serait celui de La Grèce pastorale. Nous ririons chercher de préférence dans le Péloponèse et, naturellement, en Arcadie ou aux environs de Sparte, dans la région du Taygète.
« Le Taygète reste une des plus admirables montagnes du monde. Il n'est pas très élevé, mais il pro-
duit un singulier effet de puissance et de beauté. Les contrastes y sont continuels : des sentiers agrestes, bordés de noisetiers, de mûriers, de châtaigniers et de platanes, puis des gorges dénudées^ sans un arbre, sans un brin d'herbe, de larges corridors de marbre, avec des chemins taillés en échelles et si glissants que les mulets eux-mêmes y gauchissent, des précipices miroitants comme des puits d'albâtre, des cascades, des trous d'eau stagnante qui luisent comme des lentilles d'émeraude dans des bassins de marbre blanc, des culs-de-sacs et des ravins où s'emprisonne une chaleur étouffante, puis des cols, des brèches, des plates-formes, où circulent de grands courants d'air frais, des brises salines venues de la mer...
Quand on le voit de Sparte et de la vallée de l'Eurotas, tous ces aspects se fondent en une harmonieuse et solide unité. Par-dessus les plaines, la masse du Taygète, avec ses feuillages, ses torrents et ses cascades, apparaît comme une colossale fontaine d'eaux jaillissantes. »
La photographie que vous allez voir vous symbolisera merveilleusement ce paysage du Taygète. Elle représente, au milieu d'une des gorges dont je parlais tout à l'heure, un chevrier avec ses chèvres,
et elle évoque aussitôt les vers fameux d'Alfred de Musset :
Pâle étoile du soir, messagèpe lointaine,
Toi que regarde au loin le pâtre qui chemine,
Tandis que, pas à pas, son long- troupeau le suit.
Enfin, Mesdames et Messieurs, un dernier aspect de la Grèce — La Grèce des rivages et des ports, — nous est offert par Gorinthe, ses ruines, son port, son golfe admirable, et sa plus admirable citadelle restée debout au sommet de la montagne qui la domine, l'Acro-Gorinthe. Gette Acro-Gorinthe, placée entre deux mers, est un belvédère plus extraordinaire encore que l'Acropole d'Athènes : il embrasse plus d'immensité. Son enceinte est jonchée de ruines, qui sont comme un abrégé de l'histoire grecque, depuis les temps mythiques jusqu'à l'époque des Turcs et jusqu'à la guerre de l'Indépendance.
Parmi ces ruines, une surtout attire mon attention, me parait particulièrement signifiante pour une ville maritime, celle du temple de la Vénus Gorinthienne, de l'Astarté sémitique intronisée ici par les marchands de Tyr et de Sidon.
« Selon la coutume asiatique, un collège d'hiérodoules était chargé de la servir et mille pré-
tresses attachées au sanctuaire partageaient avec eux les fonctions et satisfaisaient aux exigences du culte.
Elles obsèdent mon imagination, ces prêtresses de Corinthe, dont le renom et les mérites furent si grands que Pindare lui-même, le maître du sublime, ne dédaigna pas de les chanter. 11 leur parle en ces termes au début d'une scolie :
« Jeunes filles qui recevez beaucoup d'étrangers y servantes de la persuasion dans la riche Corinthe, vous qui brillez les bloîides larmes de l'arbre pâle d'où coule l'encens, votre pensée vole souvent vers Aphrodite, la reine céleste des amours. Enfants, elle vous perjnet du haut du ciel, de cueillir sur vos lits joyeu.T, le fruit de la tendre saison. Et la nécessité embellit toute chose... y>
Pourtant le poète est pris d'un scrupule : « Jene sais trop ce que vont dire les maîtres de l'Isthme de ce que f imagine de mêler ainsi des femmes légères au prélude d'une scolie douce comme le miel. Mais on vérifie la pureté de Vor avec une pierre de louche y).
Et, tout de suite, libéré de ce vain souci, il entonne son hymne à la louange de l'homme opulent qui le paya: «O reine de Chypre.^ voici qu'un troupeau de cent jeunes filles grasses vient d'être amené dans
ton bois sacré par Xénophon, joyeux de ses vœux accomplis. »
Qu'était-ce que ce Xénophon qui s'offrait un tel jardin de volupté ? Sans doute un vainqueur à la course des chars. Le bois sacré dont il s'agit, c'est peut-être ici qu'il s'élevait, autour du temple de Vénus-Astarté. Le fils de famille avait convié ses amis, ses cochers, ses palefreniers, tout le cortège de serviteurs qui accompagnait habituellement les coureurs olympiques, et l'on était monté en pompe au sanctuaire de la Déesse.
Mais ce passé-là n'est pas si loin qu'on le pense ! Il me semble que je les ai vues quelque part, ces servantes d'Aphrodite, engraissées à point, les joues peintes de vermillon, la chevelure et les mains toutes sonnantes de bracelets et de pendeloques. C'était dans des rues ombreuses de Tunis, ou à Kéneh, dans des gourbis de terre noire, au bord du Nil.
Et soudain, devant ces grands espaces miroitants et calmes, pâmés de langueur sous le flamboiement de la méridienne, je me remémore des midis d'Alger, des siestes moites parmi les odeurs des jasmins enfilés en chapelets et en diadèmes autour des coiffures féminines. Cela sentait le vin d'Espagne, la cannelle et l'encens, et cela se passait dans les patios bleus des petites maisons mauresques, sur les
hautes terrasses où l'on fait les gestes de la prière et de l'amour et où l'on rêve devant la mer, par les soirs de lune... Gomme à Gorinthe sans doute, dans le temple de l'Aphrodite Pandémos, on rencontrait là des femmes de tous les pays, des Gétules, des Numides et des Garamantes, des Siciliennes, des Gaditanes et des Baléares. Tant d'êtres venus de régions si diverses et qui se livraient aux regards dans la candeur des mouvements les plus primitifs et les plus essentiels de leur nature, quelle plongée sur l'àme des races !
Gorinthe, très probablement, procura des sensations pareilles aux jeunes Romains qui débarquaient en Achaïe, à la suite d'un propréteur ou d'un proconsul. G'était la grande fête de leur puberté... Dans cette Grèce un peu molle et trop raisonnable, sans passions extrêmes, élégante et pauvre, — moyenne en tout — les jeunes filles célébrées par Pindare apportaient quelque chose du faste et de la couleur asiatiques, de la violence et de l'outrance africaines, et, pour tout dire, elles mettaient une sorte de romantisme enivrante dans ce pays classique. Gorinthe, le grand creuset des idées et des mœurs, se prêtait merveilleusement à ces alliages».
Mesdames et Messieurs. Gomme Pindare encore, devant « les maîtres de l'Isthme », je m'excuse auprès
de VOUS de vous entretenir de cet exotisme un peu étrange. Mais, comme dit le vieux poète: «on vérifie la pureté de l'or — et aussi celle des intentions — avec la pierre de touche « . En vous rappelant Corinthe et ses mœurs très mêlées, j'ai voulu seulement vous faire saisir un reflet de couleur orientale et africaine sur le pur marbre de l'Hellade.
Mais ces mirages du passé, ces spectacles gracieux ou grandioses de la nature et des ruines antiques ne sont pas tout le paysage. L'homme aussi fait partie du paysage, j'entends l'homme tout entier, non seulement avec son costume et ses mœurs locales, mais avec son âme aussi, son âme d'aujourd'hui et celle de toujours. Un tel sujet, vous le pensez bien comme moi, est immense. Ce n'est pas une conférence, ce sont des volumes, c'est une bibliothèque qu'il faudrait pour l'épuiser. Cependant laissez-moi insister, en terminant, sur son importance. Jamais la connaissance des âmes étrangères, jamais la psychologie des peuples n'a été une science plus indispensable pour nous qu'aujourd'hui.
Néanmoins nous avons encore trop de tendance à nous en désintéresser. Depuis le romantisme surtout.
258 L. BKRTRAND
nous avons pris l'habitude de considérer les voyages comme un divertissement de pure curiosité esthétique. De l'esthétisme nous avons glissé à la badauderie. A la veille de la guerre, le monde extérieur, pour nous autres Français, n'était guère qu'un spectacle cinématographique à l'usage de bourgeois retirés des affaires.
Eh bien, non! La France n'est point retirée des affaires. Elle vient de le prouver par sa victoire. Et le monde extérieur à son tour, lui a prouvé, et d'une façon quelque peu rude, que la retraite et l'abstention ne sont jamais permises à un grand peuple, que ce que nous appelons la civilisation n'est qu'un point perdu dans l'immensité de l'univers, et que cette civilisation est constamment menacée. A l'heure actuelle, ce n'est plus la barbarie allemande, c'est la barbarie asiatique ut sémitique qui voudraient nous contaminer et nous envahir, sous le masque de la démocratie et de la révolution. Il ne faut pas que ce monde de ténèbres, de violence, d'anarchie et d'horreurs essaie de nous dicter la loi.
Dans cette lutte contre la barbarie, comme au temps des Perses et des Mèdes, les Hellènes sont à l'avant-garde delà civilisation occidentale. Gomment vont se comporter ces nouveaux « civilisés » ? Quel concours pouvons-nous attendre d'eux? Voilà quel-
ques-unes des graves questions qui se posent pour nous à l'heure qu'il est. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'en Orient aucun peuple n'est plus actif, plus entreprenant que celui-là, plus intelligent, plus cultivé, plus avide de s'instruire, plus patriote, enfin plus ambitieux, plus convaincu de la grandeur de sa mission. Souhaitons-lui la gloire, une gloire digne de ses grands ancêtres, pour le bien de la France, de l'Europe et, j'ose le croire, de l'humanité.
DIDI l/-N-ri ir-^ . \