‹ La Grèce immortelleChapitre 5 sur 6 · A. ANDRÉ ADÈS · texte numérisé non relu

A. ANDRÉ ADÈS

Et d'abord, quelles sont les directives de la politique grecque ? Elles peuvent se ramener à trois :

1" Il n'y a pas d'impérialisme hellénique, il n'y a qu'un irrédentisme hellénique.

2° La Grèce ne demande pas l'annexion de territoires, elle ne demande que la désannexion des régions qui, quoique conquises par les Turcs il y a cinq siècles, sont demeurées grecques jusqu'à ce jour.

3° La Grèce est prête à accepter le principe du plébiscite pour toutes les régions dont elle demande l'émancipation.

Quelle application la Grèce fait-elle de ces principes ? Une application bien conforme au tempérament de l'homme qui préside à ses destinées. Vous connaissez M. Venisélos; M. Paul Cambon me disait de lui il y a quatre ans : « Dans tout l'Orient, c'est le seul homme qui a le sens de la modération. » Depuis quelque temps, certains Grecs irrédimés se plaignent que M. Venisélos pousse cette vertu jusqu'au vice.

M. Venisélos laisse dire. Il ne réclame de l'Epire que ce que l'Europe lui a déjà accordé en 1914, laissant de côté et Bérat et la plaine de Mouzakia ; de même, en Macédoine, il laisse de coté Monastir, Stroumnitsa et Mélénikon. En Thrace, il se borne aux territoires au sud de l'Arda et laisse sous le joug bulgare près de 100.000 Grecs. Il admet un régime

spécial pour Constantinople. En Asie-Mineure, sa modération est encore plus grande; sur 1.900.000 Grecs, il n'en réclame que 1.100.000, exactement les 5/9, ceux habitant les régions voisines de l'Egée. Il n'élève de prétentions ni sur les Grecs dispersés dans l'intérieur de l'Asie-Mineure, ni même sur les populations si nombreuses et si compactes du Pont.

A la vérité, si je n'étais pas Grec, je ne pourrais me tenir d'opposer cette politique du minimum à la politique maximaliste des états voisins de la Grèce.

Ceux-ci, — je ne les en blâme pas — , réclament une application intégrale du principe des nationalités. Ainsi, tandis que nous ne demandons la libération que des deux tiers à peine des Grecs irrédimés, la Serbie demande tous les Serbes, la Roumanie tous les Roumains, l'Italie tous les Italiens.

Je n'insiste pas sur ce point ; je me borne à faire passer sous vos yeux deux cartes. L'une est celle des régions revendiquées par M. Venisélos, l'autre, celle des terres grecques d'après Sagansan, géographe de l'empereur Napoléon III. En les regardant, vous vous rendrez mieux compte combien M. Venisélos est resté en deçà de ce qu'il pouvait réclamer.

Je dois ajouter que la carte de Sagansan n'est pas suspecte de partialité. Elle fut publiée en 1855, au moment où Napoléon III entreprenait une guerre

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terrible pour consolider l'empire ottoman, où il occupait le Pirée pour empêcher la Grèce d'attaquer les Turcs, où la politique impériale inspirait la « Grèce contemporaine » et d'autres écrits peu agréables pour la Grèce.

Sagansan, personnage officiel, géographe de l'Empereur, n'avait par conséquent aucune raison pour attribuer à la Grèce plus que ce à quoi elle avait droit.

Mais examinons de plus près la carte reflétant les demandes de M. Venisélos. Les points capitaux sont la Thrace et l'Asie-Mineure. Avant d'y arriver, je voudrais dire quelques mots sur l'Epire du nord.

L'Epire du Nord.

La question épirote ne paraissait pas devoir revenir sur le tapis, car elle a été définitivement réglée il y a plus de quatre ans. Vous savez sans doute que, dès le mois de mai 1914, les puissances ont reconnu par le pacte de Corfou que les deux districts d'Argyrocastron et de Korydza, dont on reconnaît formellement le caractère épirote *, ne pouvaient être

' Le terme «épirote» était celui qu'on appliquait dans le pacte de Corfou tant à ces districts qu'à leurs délégués.

administrés par l'Etat albanais, mais devaient rester autonomes. Trois mois plus tard, un nouvel arrangement intervenait, en vertu duquel la Grèce recevait le mandat d'administrer l'Epire du Nord, tandis que l'Italie était autorisée à occuper Vallona. Cet arrangement de septembre 1914 donne satisfaction aux aspirations nationales des Epii'otes et garantit pleinement les intérêts militaires de l'Italie sur la rive orientale de l'Adriatique. II doit d'autant mieux être considéré comme réglant définitivement la question de l'Epire du Nord qu'il a été explicitement confirmé par le traité de Londres du 26 avril 1915, signé, comme vous le savez, à la veille de l'entrée de l'Italie dans la guerre.

Depuis avril 1915, l'Italie a été, il est vrai, amenée à occuper militairement le district d'Argyrocastron. Mais, par ses notes à la Grèce en date du 26 août et du 22 septembre 1916, elle déclarait que l'occupation à laquelle elle procédait avait un caractère «purement militaire et provisoire», qu'elle était imposée « par la nécessité de combattre le service d'espionnage des armées austro-bulgares». Aujourd'hui que ces armées n'existent plus, il n'est pas douteux que l'Italie ne tienne à honneur de garder la parole donnée.

J'aurais donc pu passer la question épirote sous

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silence. J'en parle cependant pour vous fournir l'occasion dadmirer les belles photographies de M. Boissonnas et ensuite pour vous montrer comment l'ancien concert européen, s'il était incapable de résoudre les questions internationales existantes, était très à même d'en créer de nouvelles de toutes pièces.

La question de l'Epire du Nord est en effet une création de l'ancienne diplomatie. Jamais, avant 1913, on n'aurait songé à adjoindre à l'Albanie les districts d'Arg}'rocastron et de Korydza. Même la Sublime Porte, qui pourtant favorisait de tout son pouvoir les Albanais aux dépens des chrétiens, avait rattaché le premier de ces districts à la province de Jannina et le second à celui de Monastir.

Or, en 1913, comme l'a établi le mémoire du prince Lichnowski, dont les aveux sont à retenir, la Triple Alliance cherchait une compensation à la défaite de la Turquie son alliée. Elle crut la trouver dans la création d'une Albanie démesurément enflée. La Triple Entente sentait tout ce que ces prétentions avaient d'inique, mais Lord Grey cherchait à enlever aux Puissances Centrales tout prétexte à conflit et l'Entente céda.

Il ne restait plus qu'à justifier la décision prise, et c'est alors qu'on intercala dans la tragédie orientale un acte de vaudeville.

Les Epirotes proposaient de résoudre la question par voie de référendum. Cette proposition fut écartée dès l'abord, car il était eertaiti qu'un plébiscite tournerait en faveur de la Grèce.

On se rabattit sur le critérium de la langue. C'est par ce critérium que Bismark justifiait en 1871 l'annexion de l'Alsace. Mais même la langue ne faisait pas complètement FafTaire. En effet, d'une part, toute la côte ne parlait que le grec. Pareillement, le district de Korydza est depuis plusieurs siècles un centre intellectuel grec des plus importants ; dès le XVIIP siècle, il possédait une imprimerie, alors qu'Athènes et Smyrne n'en avaient pas ; les écoles grecques, anciennes et nombreuses, y sont fréquentées par plusieurs milliers d'élèves. La seule région où la langue albanaise prédomine est le centre, mais ici encore, si on parle l'albanais à domicile, on n'écrit que le grec et toutes les affaires se traitent en langue hellénique.

Comment faire ? On ne s'embarrassa pas pour si peu ! Les résultats que l'enquête pouvait donner sur la côte et à Korydza étant connus par avance, on exclut ces régions de l'enquête ; mais, par une procédure singulière, au lieu de les rattachera la Grèce, on les rattacha de piano à l'état albanais. Quant aux régions centrales, on décida, par une note offi-

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cielle, que la commission d'enquête « ne devait pas tenir compte des essais de plébiscite ou autres manifestations politiques », mais «uniquement de la langue parlée dans la maison ».

Il était impossible de proclamer plus clairement que le pays était bilingue et avait une conscience nationale hellénique *.

Ce que le principe avait d'inique et d'absurde éclata dès que la commission internationale commença ses travaux. Ceux-ci furent accompagnés d'incidents tragi-comiques que les journalistes européens qui suivaient les commissaires ont relaté. Je vous renvoie pour les détails aux correspondances que M. de Jessen adressa durant les mois d'octobre et de novembre 1913 au journal « Le Temps » (voyez particulièrement les numéros des 25 et 29 octobre).

Il s'agissait de démontrer que la langue maternelle des Epirotes du nord était l'albanais. Mais comme

' Par une contradiction singulière, la nationalité du groupement koutsoviaque pouvait être déterminée par les commissaires sans suivre le même critérium. Ainsi, tel Epirote ne parlant que le koutsoviaque avait le droit d'avoir une conscience grecque, tandis que tel autre parlant parfaitement le grec, n'écrivant que cette langue, mais se servant chez lui dun dialecte albanais (en l'espèce le tosque) se voyait refuser le droit de déclarer à quelle nation il se considérait comme appartenjant.

tous les hommes sans exception, ainsi que les femmes ayant passé par l'école, parlaient grec et ne voulaient répondre qu'en grec, la commission, pour déterminer la «langue maternelle », entrait dans les villages inopinément, aux heures où les hommes étaient aux champs, et cherchait à entrer en communication avec les femmes*. Ces procédés, peu conformes aux us de l'Orient, portaient d'autant plus ombrage que les trois colonels représentant les Puissances de l'Entente, ne parlant ni le grec ni l'albanais, ne pouvaient entrer en contact direct avec les intéressés et que certains interprètes étaient accusés par les Epirotes d'altérer le sens de leurs réponses. De plus, le commissaire autrichien Bilinski était accompagné d'Albanais indésirables et notamment du bandit notoire Hassan qui lui servait de kawass.

Aussi, dès qu'arrivait la commission, les femmes s'enfermaient dans leurs maisons, et, comme certains interprètes essayèrent d'y pénétrer par des entrées dérobées, elles gagnèrent la montagne. Les hommes se joignirent à elles et l'attitude des populations devint bientôt si menaçante que la commission se vit obligée de demander au commissaire du gouverne-

' On écartait les enfants comme ayant passé par l'école.

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ment grec de Kolonia une escorte pour l'accompagner dans ses tournées. C'est ainsi que des soldats grecs devinrent les protecteurs de la commission vis-à-vis des «Albanais orthodoxes» auxquels elle avait pour mission d'offrir la liberté.

Avais-je tort de parler de vaudeville ? Mais bientôt le vaudeville tourna en drame. Toute cette comédie de l'enquête avait pour but de justifier le rattachement déjà décidé d'Argyrocastron et de Korydza à l'Albanie. M. Venisélos, toujours respectueux des décisions de l'Europe, ordonna aux troupes grecques d'évacuer le pays. Mais les Epirotes, eux, ne s'inclinèrent pas ; ils prirent les armes et battirent les troupes que le prince de Wied envoya contre eux. Bientôt on reconnut que seule la Grèce pouvait rétablir la paix, et les troupes grecques qui, en février 1914, avaient été sommées d'évacuer le pays, furent en septembre de la même année invitées à le réoccuper. Tout ce que la vieille diplomatie avait donc gagné était d'avoir livré pendant six mois une région jadis prospère au feu et au sang. Que du moins cet enseignement profite à la diplomatie moderne î

La Thrace

La Thrace, disait Lord Salisbury au congrès de Berlin, est aussi grecque que la Thessalie ou l'Epire. Quand on étudie l'histoire, on se rend compte qu'il était impossible qu'il en fût autrement. On attribue parfois l'hellénisation de la Thrace aux Byzantins. En réalité, elle est beaucoup plus ancienne. Dès le VI""* siècle, toute la côte d'Abdère, en face de Thassos, jusqu'à Anchialos, sur la mer Noire, est jalonnée de colonies grecques. Les colons pénétrèrent aussi sur plusieurs points de l'intérieur. La numismatique permet de se faire une idée précise de l'intensité de cette colonisation. Le célèbre numismate anglais Head a retrouvé les monnaies de 58 villes grecques de Thrace. Au moment des guerres médiques, tout le littoral est grécisé. Les victoires contre les Perses activent le mouvement. x\thènes attache à la Thrace une importance extrême ; elle noue des rapports étroits avec les souverains de l'intérieur. « Dès le IV™* siècle », dit M. Auguste Jarde, dans sa belle étude sur C hellénisa lion de la Thrace ^ « ceux-

* Dans le volume intitulé: «L'hellénisation du inonde antique», tome II de la Bibliothèque des Sciences sociales (Paris, Alcan).

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ci sont hellénisés. Ils ne se servent que du grec pour leurs monnaies. Ils ont à leur service des Grecs comme soldats ou ministres. Ils cherchent à rattacher leur histoire aux vieilles légendes athéniennes. Bien mieux, ils recherchent pour gendres des Grecs illustres ; c'est ainsi que Miltiade, le vainqueur de Marathon, et Iphicrate, ont épousé des princesses thraces, et qu'il n'a tenu qu'à Xénophon d'épouser la fille du roi Seuthès. Athènes, de son côté, accorde le droit de cité au fils de Sitalkès et la ville de Pallas exerce une telle attraction sur les jeunes Thraces, que Philistrate se plaint que, venant en trop grand nombre, ils corrompent la pureté de l'accent attique. »

L'hellénisation était autant plus facile que, comme l'a indiqué Ridgeway, les populations aborigènes étaient d'une race étroitement apparentée à la race grecque, et que des cultes communs, comme celui de Dionysos, et des légendes, telle celle d'Orphée, les rattachaient aux Hellènes.

Philippe et Alexandre, en conquérant le pays, achèvent son hellénisation. Reprenant du côté nord l'œuvre de colonisation du VI"* siècle, ils établissent, du Rhodope à la mer Noire, une série de colonies dont Philippopolis est la plus illustre, et qui protégèrent le pays du contact avec les barbares du Nord.

Rome, à son tour, parachève l'œuvre; désireuse de

développer la province, elle fonde à l'intérieur un grand nombre de villes auxquelles les empereurs donnent leurs noms : Adrianoupolis, Trajanoupolis, mais qu'ils peuplent de colons venus des côtes d'Asie- Mineure. Ceci explique, comme l'ont montré les archéologues français qui se sont occupés de la Thrace, Albert Dumont et M. R. Seure, son digne émule, pourquoi toutes les inscriptions de l'époque romaine sont grecques.

Quand donc l'empire byzantin fut créé, la Thrace était habitée par les descendants de colons grecs ou de Pélasges, parfaitement hellénisés.

L'honneur des empereurs d'Orient fut de lui avoir conservé son caractère hellénique. Si, sur d'autres points, ils montrèrent de la faiblesse, ici, dans le voisinage immédiat de leur capitale, ils furent d'une vigilance extrême. « On se figure assez volontiers, dit Dumont \ les Byzantins comme des rois fainéants n'ayant ni énergie ni prévoyance. L'histoire, bien comprise, corrige cette fausse opinion. Les monuments militaires de Thrace confirment ce témoignage de l'histoire. Dans la province de Philippopolis, chaque vallée qui débouche du Rhodope a son fort. Le bassin

* Rapport sur un voyage archéologique en Thrace, dans « Mélanges d'Archéologie et d'Epigraphie » (Paris 1892) page 229.

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inférieur de l'Ebre, d'Andrinople à Énos, est de même défendu par une série de forteresses, qui assuraient la sécurité du commerce sur cette grande voie de communication. Enfin, les grandes villes étaient toutes protégées par un Castro ou citadelle qui, en général, subsiste encore, et n'a pas perdu son nom. »

Grâce à ces mesures, les Bulgares furent tenus toujours, même au temps de leur plus grande prospérité, au delà de la frontière turque de 1912 ; très souvent, les frontières byzantines se rapprochèrent des Balkans ou les dépassèrent. Qui veut se convaincre de cette vérité, n'aqu'àouvrirles ouvrages de Ramband, Bury et Schlumberger, ou même jeter un coup d'œil sur les cartes dressées par M. Diehl dans l'Atlas Historique de Schrader. Au surplus, même les cartes, dites historiques, du fameux propagandiste bulgare Rizof, pour truquées qu'elles soient, n'osent méconnaître cette vérité.

Quand les Turcs apparurent, la Thrace, avec Gonstantinople, était le principal centre hellénique. C'était notre Ile-de-France médiévale. Cinq siècles de tyrannie ottomane ne lui enlevèrent pas ce caractère. Certes, les Turcs ne manquèrent pas de massacrer et de convertir par la force, mais tout de même l'extermination de l'hellénisme de Thrace était une tâche au-dessus de leurs forces.

De plus, avec leur conception théocratique, ils firent du patriarche économique, non seulement le chef spirituel, mais aussi le chef politique du milet (de la nation) grec. Tout l'hellénisme de l'empire continua donc à graviter autour de Gonstantinople.

Elisée Reclus écrivait dans sa «Nouvelle géographie universelle» (p. 161): « La population des villages et campagnes de la Thrace est composée presque exclusivement de Grecs. Ils possèdent le sol et le cultivent. Par un remarquable contraste, c'est précisément en vue de l'Asie, dans la partie de la péninsule des Balkans où les Turcs se sont installés depuis le plus grand nombre d'années, que les Grecs ont, en dehors du Pinde, leur plus vaste domaine ethnologique. Là, ils n'occupent pas seulement le littoral, mais aussi tout l'intérieur de la contrée sauf les grandes villes, et, çà et là, quelques villages bulgares. Toute la Thrace orientale leur appartient. Du Bosphore à Andrinople et des Dardanelles au golfe de Bourgas, on se trouve partout en territoire hellénique. »

Le contraste, pour employer l'expression de Reclus, est sans doute remarquable, mais, pour qui se rappelle l'histoire du pays, il s'explique aisément. Cette histoire explique pourquoi les Turcs ont conservé aux départements de la province de Thrace des noms

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helléniques : ainsi, sans parler d'Andrinople, de Xanthi, de Gallipoli ou de Raidesto, dont les noms demeurent inaltérés, Kirkilissé n'est qu'une abréviation de Saranta-Eelissiai, qui veut dire « quarante églises », et Dimotika — où Charles XII passa sept mois au lit, de peur de rencontrer les fonctionnaires turcs, insuffisamment respectueux de l'étiquette — n'est à son tour qu'un abrégé de Didymotichon, nom qui veut dire «laToiirdes Jumeaux».

Reclus publia sa géographie en 1876. Peu après, à la suite du congrès de Berlin, la Porte finit par s'apercevoir des dangers que la situation comportait pour elle. Elle tâcha d'y remédier, d'une part en expulsant le plus grand nombre possible de Grecs, et de l'autre en s'inspirant de la politique de colonisation intérieure [ansiedlungspolitik) pratiquée par la Prusse en Alsace et en Pologne. Un effort systématique fut fait dans cette direction. On arriva à établir en Thrace 188.000 Turcs venus de Bulgarie et de Bosnie. Grâce à ces mohadjirs (émigrés) et aux persécutions signalées plus haut, le nombre des musulmans arriva à dépasser de quelques dizaines de mille le nombre des Grecs. Les Turcs mènent grand bruit autour de cette supériorité. Comme le disait M. Berl, l'autre jour: «C'est un thème qui ne manque ni d'imprévu ni de saveur ; le principe des

nationalités devenant le suprême refuge du peuple qui en fut dans l'histoire la plus flagrante et totale négation. »

Mais, comme le montrait également M. Berl, les Turcs ont bien tort de trop attirer notre attention sur les statistiques. Car, en admettant même que la majorité dont ils se targuent existe, elle est à la fois relative, inopérante et provisoire.

Relative^ d'abord, parce que, même en admettant que les Grecs soient inférieurs aux Turcs de quelques dizaines de mille âmes, unis aux 183.000 Arméniens, ils l'emportent sur eux. Or, à l'heure qu'il est, non seulement la collaboration des Arméniens est acquise, mais même les Israélites, qui sont en Thrace au nombre de 66.917, ont déclaré qu'il voteraient éventuellement pour les Grecs. Vous avez lu dans les journaux les dépêches venues de Constantinople et qui confirment mes dires. Une dépêche de New- York, publiée le l*"" mars dans presque tous les journaux de Paris, n'est pas moins significative ; elle nous apprend que les représentants des Grecs, Arméniens et Israélites d'Amérique, réunis le 16 février au Century Théâtre de New-York, ont chargé leurs représentants de demander au Congrès de Paris :

1" de parachever et d'assurer la réunion des popu-

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lations grecques de Turquie, y compris Gonstantinople, à la Grèce, leur première patrie ;

2° de restaurer complètement l'Arménie ;

3° d'établir en Palestine un foyer israélite.

Les Turcs auraient donc tort de demander un référendum. Geci d'autant plus que leur majorité n'est pas seulement relative, elle est aussi inopérante et provisoire.

Inopérante, parce qu'elle a été obtenue uniquement par l'expulsion des Grecs indigènes et l'installation en Thrace d'émigrés musulmans. Or, les Grecs reviendront et les mohadjirs turcs n'ont pas plus voix au chapitre que les Allemands installés en Alsace-Lorraine après 1871.

Enfin, et ceci est peut-être plus important que le reste, la majorité turque est provisoire. En effet, une bonne partie des Turcs qui habitent la Thrace ne sont pas des indigènes, mais des Turcs venus de tous les coins de l'Islam, et se maintenant aux dépens du Trésor. Rien qu'à Gonstantinople vivent 17.518 fonctionnaires, dont 1.491 supérieurs et 16.027 subalternes. En estimant, ce qui n'est pas exagéré, que chaque famille de fonctionnaire est de 5 membres, ceci représente 85.000 personnes ; il faut ajouter à ce chiffre 40.000 officiers et soldats, et environ 30.000 personnes subsistant des innombrables insti-

tutions religieuses. Soit un total de plus de 150.000 âmes, alors que le nombre total des Turcs dans tout le vilayet de Constantinople est de 449.114.

Dès que cette armée de frelons aura passé en Asie à la suite du Sultan, les Grecs auront la majorité, même sans le concours des Arméniens et des Israélites.

Une Tlirace grecque : telle est donc la conclusion à laquelle nous conduit l'examen des chiffres. Mais les Grecs mériteraient d'être les maîtres, même s'ils n'étaient pas les plus nombreux. Comme l'écrivait M. Charles Vellay, ce n'est pas seulement par le nombre qu'ils occupent la première place. Leur activité et leur culture leur assurent une prédominance considérable, non seulement sur les Bulgares, mais aussi sur les Musulmans. Ils sont vraiment les maîtres de toute cette région au point de vue intellectuel et économique. Quelques chiffres suffisent pour montrer la vérité de cette proposition. Dans le vilayet d'Andrinople, les Grecs ont entre leurs mains les trois quarts des tuileries, la plupart des tanneries, dix moulins à vapeur sur onze, plus toutes les fabriques de liqueurs et toutes les fabriques de soie, en un mot la presque totalité de l'industrie du pays. Même proportion pour le commerce et la banque. A Constantinople, où pourtant les Arijiéniens et les Européens

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sont nombreux, ils tiennent les ' 10 de l'industrie; le 70 ° 0 des emploj^és de banque sont également hellènes ; le commerce, pour lequel nous manquons de statistiques, est pour une grande partie dans leurs mains. Ce que le régime turc laisse fleurir de vie intellectuelle leur est également dû pour une bonne part.

Ce que je dis de l'industrie et de la banque s'applique dans une large mesure à l'agriculture. C'est un lieu commun que d'opposer le Grec commerçant au Turc agriculteur. Mais ce lieu commun est im mythe. Déjà il y a plus de 50 ans, Lord Carlisle avait été frappé de voir combien les champs grecs étaient mieux cultivés que les champs turcs, et surtout par ce fait que les grands propriétaires turcs employaient de préférence des agriculteurs hellènes. Qui parcourt les Reisen und Forschungen in Kleinasien de Philippson, — qu'on a bien fait de résumer en français ^, car il s'agit d'un témoin dont les Turcs ne sauraient demander la récusation, — retrouve à chaque pas des observations confirmant les dires de Lord Carlisle. Tout d'abord, en règle géné-

'7 ' Voyez l Irrédentisme hellénique, Paris, 1913, p. 93.

- L' hellénisme de l Asie-Mineure, d'après le témoignage d"un savant allemand (D"" A. Philippson. professeur à l'Université de Bonn). Paris, 1919,

LA GRÈCE DEVAIT LE CONGIlÈS 21 J

raie, si l'agriculture se développe dans telle ou telle localité, c'est que des Grecs y étaient ou y sont venus '. Quand des villages grecs se rencontrent à côté de villages turcs, par exemple dans la région d'Adramyti, les premiers sont florissants, les seconds sont misérables. Là où les Grecs sont rares, qu'ils ont été chassés ou qu'ils ont été convertis par force à l'islamisme, comme dans la région d'Alicarnasse, « cette région où fleurissaient jadis tant de grandes villes devient de plus en plus stérile, elle s'appauvrit, une mort lente l'enveloppe et la ruine » (page 34\ L'apparition d'un fléau montre mieux encore l'opposition entre la mentalité des deux éléments. « Lorsque, dit Philippson, le phylloxéra s'est attaqué aux vignes, les Turcs, obéissant aux lois de la fatalité, laissaient le fléau s'étendre et se propager ; les Grecs, eux, ont importé les plants américains, et, après quelques années difficiles, le pays a repris son aspect riant et prospère» (p. 25).

Ce qui s'est passé pour la vigne a eu lieu pour le mûrier. Ce sont les Grecs qui ont adopté et propagé les procédés de Pasteur, et ce sont eux qui ont sauvé, tant à Brousse qu'à Andrinople, l'industrie de la soie, l'une des principales richesses de ces deux provinces.

* Tel a été le cas dans la presqu'île de Cyzique.

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Les Grecs auraient sans doute fait mieux encore s'ils ne travaillaient que pour eux, s'ils ne devaient pas nourrir les conquérants frelons. Car cette vie calme et paisible, ces interminables rêveries à l'ombre des grands arbres, près des eaux courantes, cette sagesse nonchalante, tout ce qu'a décrit récemment et de façon charmante mon ami Pierre Mille \ et qui, en somme, constitue à l'heure qu'il est le dernier argument en faveur de l'intégrité de l'empire ottoman, c'est encore au Grec que le Turc le doit. Ecoutons une fois de plus — ce sera la dernière — le géographe allemand : « Les Grecs sont le seul facteur actif du progrès commercial, industriel et économique. Le maître turc boit ou mange tranquille en son jardin. Il a vécu, il vit et il vivra toujours des Grecs et par eux. »

En d'autres termes, c'est le Grec industrieux qui permet au Turc de demeurer pittoresque. C'est donc en dernière analyse aux Grecs que devrait aller la reconnaissance des amateurs de couleur locale, et M. Pierre Loti devrait adhérer à la « Ligue pour la défense des droits de l'Hellénisme ».

' Voyez Nass' Eddinc et son épouse.

Jusqu'ici, j'ai examiné la Thrace au point de vue ethnologique et géographique ; je n'ai donc pas eu à distinguer Constantinople du reste du pays.

Je ne puis cependant ignorer qu'il existe une question de Constantinople, et que celle-ci est souvent reliée à la question des détroits.

Il y a là une confusion regrettable. Pour tout homme ayant étudié les choses sur place, ce sont les questions de Thrace et de Constantinople qui sont connexes, car rien ne sépare la province de sa capitale, tandis qu'au contraire la question des détroits est une question indépendante, demandant un traitement à part.

En effet, s'il est indéniable que la garde des détroits intéresse toute l'Europe, qu'il ne saurait dépendre du caprice d'un seul Etat de fermer les mers et d'embouteiller les Etats riverains, on ne voit pas pourquoi il faudrait compliquer cette question si simple par celle de Constantinople. Etant Grec, je laisse la parole à un juge dont nul ne niera la compétence, ^I. Joseph Reinach.

Celui-ci, après avoir montré que, de l'aveu de tous, y compris le président Wilson, l'heure a sonné de renvoyer les Turcs chez eux, c'est-à-dire en Asie, qu'un régime international serait une solution provisoire, car les Grecs, en majorité déjà à Constanti-

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nople, et encerclant la ville de toutes parts, seraient fatalement amenés à faire ce qu'ont fait les Italiens pour Rome, conclut en ces termes :

« L'heure des demi-justices est passée... La neutralisation des Dardanelles et du Bosphore est une chose, la neutralisation de Gonstantinople en est une autre, et bien différente. La première s'impose au même titre que la neutralisation des grands fleuves ; la seconde, ne satisfaisant personne, sera grosse de périls.

«Si vous voulez donner à l'Orient tout entier le sentiment profond de la victoire des grandes puissances libérales de l'Occident, le sentiment de la victoire des démocraties, oh ! alors, franchissez l'étape et que Gonstantinople redevienne grecque ! »

Je n'ai rien à ajouter à ceci, ou plutôt, j'ai à ajouter seulement que l'historien contemporain qui s'est le plus spécialisé dans la question d'Orient, M. Edouard Driault, dans une étude toute récente sur la question de Gonstantinople, aboutit aux mêmes conclusions que M. Reinach".

Voilà longtemps, peut-être trop longtemps à votre gré, que je vous entretiens de la Thrace. J'ai examiné

' Voyez i^Det-ant Gonstantinople n , extrait de la « Revue Bleue ». 28 décembre 1918 et 11 janvier 1919.

la question sous presque toutes ses faces. Je ne vous ai pas dit un mot des Bulgares. C'est en effet que l'élément bulgare a enThrace bien peu d'importance. 11 est numériquement très inférieur à l'élément arménien, et à peine supérieur à l'élément israélite. Les seuls points sur lesquels il se trouve en masse quelque peu compacte sont les cantons limitrophes de son ancienne frontière. Et comme ces cantons, on ne les conteste pas à la Bulgarie, car M. Venisélos ne réclame comme frontière nord de la Grèce que la rivière Arda, ce qui restera de Bulgares dans le pays sera véritablement chose insignifiante ^ 11 suffit de vous dire qu'à Andrinople, la ville la plus voisine de leur frontière, le nombre des Bulgares ne dépasse pas 300, je dis trois cents. Pareillement, quand, en 1912, l'armée bulgare occupa Kirkilissé, autre ville frontière, le tsar Ferdinand et son état-major, faute de maisons bulgares convenables, furent obligés de se loger chez des Grecs. Le Consul de Grèce, M. Adamidès, me disait que le Cobourg, dans un moment, bien exceptionnel chez lui, de sincérité.

' Les Bulgares qui passeront sous l'administration grecque seront certainement inférieurs en nombre aux Grecs qui, dans les cantons du nord, en Roumélie orientale et sur les côtes de la mer Noire, resteront sous le joug bulgare.

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s'écria : «Mais, Monsieur le Consul, il n'y a donc que des Grecs ici?»

En 1913, lors du traité de Bucarest, M. Venisélos avait consenti à rétrocéder aux Bulgares la Thrace occidentale, d'Oxilar à Agatch. Il a, depuis, reconnu combien les espérances qui avaient dicté cette énorme concession avaient été cruellement déçues. Dans le mémoire qu'il a soumis au Congrès de la Paix, il explique que s'il est prêt à laisser aux Bulgares un débouché commercial sur la mer, il ne saurait leur permettre de couper l'hellénisme en deux, ni d'établir sur l'Egée des nids à sous-marins.

Dans cette politique, M. Venisélos a derrière lui tous ceux qui connaissent les choses d'Orient, tous les Grecs, et, avant tout, tous les Thraces, sans distinction de race ou de nationalité. Les Grecs de Thrace ne sauraient oublier comment les Bulgares ont traité leurs compatriotes de Macédoine. Vous n'ignorez peut-être pas que pendant les deux ans ({ue les Bulgares ont occupé la région Serrès-Kavalla, ils ont exterminé les 5/6 de la population. Pour que vous puissiez juger de l'étendue du désastre, voici les statistiques de la population des quatre principales villes de la région, quand les Bulgares pénétrèrent dans le pays, et en octobre 1918, quand ils l'évacuèrent, à la suite de leur défaite.

Janv. 1916

Oct. 1918

Kavalla

Serrés

Drama

Demir-Hissar

Après cela, comment exiger des Grecs de Thrace qu'ils reviennent sous le joug bulgare ? Mais il est édifiant de constater que les Turcs ne protestent pas avec moins de véhémence contre le retour éventuel de la tyrannie bulgare.

La Thrace orientale est représentée au Sobranié (parlement Bulgare^ par 16 députés, tous musulmans ; ceux-ci ont adressé au général Franchet d'Esperey une lettre bien significative. Ils commencent par parler « de l'intolérance que les Bulgares ont montré envers les musulmans, et en général envers tous leurs sujets qui ne sont pas Bulgares de race ; des vexations et des abus fréquents, indignes d'une nation civilisée, qu'ils commettent. » Ils montrent ensuite comme quoi « leurs interpellations au Sobranié au sujet de l'administration impossible des Bulgares en Thrace orientale n'ont eu aucun effet, et que le gouvernement bulgare est même arrivé à vouloir démolir la seule mosquée qui se trouve à Sofia.» Et les députés musulmans concluent que le seul remède à tous ces maux serait une occupation de la Thrace

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orientale par les Alliés, «occupation à laquelle il serait désirable que les troupes helléniques participassent, vu que les Grecs se trouvant en Thrace subissent les mêmes vexations que les Turcs, et que les Hellènes se sont toujours montrés libéraux envers les musulmans, qu'ils sont une nation avec laquelle les musulmans peuvent fort bien s'entendre et qui peut fort bien les protéger. »

Cette lettre méritait d'être lue, indépendamment des enseignements qu'elle comporte quant à la Bulgarie. Elle calmera les appréhensions que les amis des Turcs pourraient avoir à l'idée que plusieurs centaines de mille musulmans vivront désormais sous les lois grecques.

Pour les apaiser complètement, je ferai défiler tout à l'heure sous vos yeux des films du dernier voyage de M. Venisélos en Macédoine. Vous y verrez les délégués des musulmans présentant au premier ministre grec l'expression de leur reconnaissance pour la façon dont ils sont administrés par la Grèce. Le temps me manque pour vous soumettre le texte des adresses soumises au président du Conseil à cette occasion, mais je les ai ici en traduction française et les tiens à votre disposition.

Mieux encore que ces adresses, j'aurais aimé vous lire des extraits d'une étude remontant à sept années

déjà et signée d'un nom aujourd'hui justement célèbre : du général Franchet d'Esperey.

Le commandant en chef des armées d'Orient, alors simple colonel, visita en 1910 la Thessalie. Il étudia avec soin la situation des musulmans, et publia à ce sujet un article détaillé dans la « Revue du Monde Musulman» (n" de janvier 1911). Je vous en recommande instamment la lecture. L'éminent soldat y fait d'abord l'éloge de la population grecque, qui, «même pendant les périodes les plus tendues, en 1886 et 1897 », ne se départit pas de l'attitude la plus amicale vis-à-vis des musulmans. Il relève ensuite la politique « excessivement libérale » du gouvernement grec, son respect pour le culte turc qui va jusqu'à faire tirer le canon deux fois par jour au moment du ramadan; son respect pour les écoles musulmanes dont il rétribue le personnel, mais dans l'enseignement desquelles il ne s'immisce point ; enfin le fait que les musulmans ont une situation véritablement privilégiée, car alors qu'ils sont électeurs et éligibles, ils sont en fait dispensés du service militaire. Et Franchet d'Esperey ne peut se tenir d'opposer cette situation à celle qui était faite alors aux Grecs de Turquie.

Le général d'Esperey parle de l'administration grecque d'avant 1910. M. Yénisélos n'était pas encore

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au pouvoir. Vous le connaissez assez pour être sûr qu'il ne se montrera pas vis-à-vis des musulmans moins libéral ou moins tolérant que ses prédécesseurs,

L'Asie-Mineure.

Je vous disais au début que la politique grecque avait pour objectif principal, outre la Thrace, l'Asie- Mineure occidentale. Je devrais vous en parler longuement. Heureusement pour l'auditoire, l'Asie- Mineure grecque forme le sujet de la conférence de jeudi prochain. Elle sera faite par M. Félix Sartiaux '. On ne saurait rêver de conférencier plus compétent : M. Sartiaux est un archéologue dont les ouvrages sur l'Asie-Mineure font autorité ; il a longtemps résidé dans le pays ; il a enfin l'avantage d'être non seulement un saA'^ant, mais aussi un homme qui connaît de très près les affaires. Il pourra donc traiter avec une égale compétence l'aspect politique et l'aspect économique de la question. M. Sartiaux vous montrera que les côtes de l'Asie-Mineure sont géologiquement et géographiquement une terre égéenne, distincte des régions de l'intérieur.

Prenant la question au point de vue historique,

* Cette conférence paraîtra.

M. Sartiaux vous montrera ainsi qu'on a tort en Occident, quand on parle de la Grèce, de ne voir qu'Athènes et Sparte. L'histoire grecque est trois fois millénaire. Athènes et Sparte ne l'ont dominée que pendant deux siècles. Avant les guerres médiques, c'étaient les côtes d'x\sie-Mineure, la patrie d'Homère, d'Hérodote, de Thaïes de Milet qui étaient le principal foyer de la civilisation hellénique. Cette situation prépondérante, l'Ionie et l'Eolie l'ont réacquise à la suite des guerres d'Alexandrie (qui furent, dans la pensée même de leur auteur, des guerres d'émancipation), et elles l'ont conservée jusqu'à la veille de la révolution grecque.

De plus, M. Sartiaux a été le témoin des persécutions sans nom dont l'hellénisme micrasiate a été l'objet, n vous expliquera comment 600.000 Grecs, je dis six cent mille, ont été exterminés en quatre années par le poignard et la faim. Son témoignage ne sera peut-être pas inutile, puisqu'un Turc, M. Kara Schemsi, a eu ces jours derniers la patriotique impudence d'écrire une brochure pour prouver — ce sont ses propres termes — que les Grecs ressassent, en les exagérant formidablement, des récits de prétendues Saint-Barthélémy \

' Voyez l'Information du 24 février.

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Enfin, M. Sartiaux vous montrera que la désannexion de l'Asie-Mineure correspond pleinement aux intérêts politiques et économiques de la France.

La plus grande Grèce et les intérêts français.

- Permettez à un professeur de sciences économiques de dire combien, môme à ce point de vue, il trouve que M. Sartiaux a raison.

Français et Grecs, nous avons, entre autres traits communs, l'habitude de dire du mal de nous-mêmes et de notre temps. C'est là une preuve complémentaire de notre étroite parenté intellectuelle. Depuis quelques semaines, certaines personnes parlent avec quelque scepticisme de la magnifique victoire que le droit a remporté sur la force. Pourtant, n'est-il pas admirable que j'aie pu, depuis une heure, demander votre concours en faveur des revendications helléniques, en ne faisant pas même allusion à vos intérêts? Opposez ceci à ce qui se passait ailleurs ; nous avons le texte ou le résumé d'articles ou de conférences adressées par des Turcs et des Bulgares au public allemand; il n'y était question que des avantages matériels qui résulteraient de la Mittel-Europa et de la ligne Berlin-Bagdad.

Il n'est cependant pas mauvais que vous sachiez que la justice et les intérêts matériels ne sont pas choses contradictoires. Qu'une plus grande Grèce corresponde aux intérêts politiques de la France, cela saute aux yeux ; nos sentiments aussi bien que nos intérêts nous conduisent, voire même nous forcent à être vos alliés. Que nous soyions les meilleurs agents de l'influence intellectuelle française, cela est également l'évidence même. M. Joseph Reinach, que j'ai plaisir à citer une fois de plus, disait l'autre jour que tout Grec cultivé a deux langues, la sienne et puis la langue française. M. Berl, de son côté, nous exposait que, dans ses missions en Orient, il avait constaté que le français était enseigné dans toutes les écoles grecques et que les écoles françaises étaient remplies d'élèves hellènes. Au contraire, il n'avait pas trouvé un seul professeur d'allemand dans les écoles grecques, ni un seul élève grec dans les écoles allemandes. Au point de vue intellectuel et politique, une Grèce forte facilitera l'infiltration de l'influence française ; elle empêchera d'autres influences venant du Nord et du centre de l'Europe d'y pénétrer.

On peut dire sans exagérer qu'elle sera en Orient à la fois votre garde et votre avant-garde.

Il en sera de même au point de vue économique. Ici, il convient de faire une distinction entre les inté-

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rets de la France et les intérêts de certains individus, sujets ou protégés français, dont d'ailleurs les noms n'ont presque jamais de terminaison française. Vous savez que, malgré la misère qui régnait en Turquie, il se trouvait des gens, parmi lesquels pas mal de Grecs, pour y faire des fortunes étonnamment rapides. Ils les faisaient dans ce qu'on a appelé les «affaires levantines». Mais ces affaires levantines n'étaient pas les affaires de la France, bien au contraire. En effet, l'absence de justice, la fiscalité excessive, la mauvaise administration, le marasme complet et la misère extrême qui régnaient dans le pays, faisaient que les exportations françaises, les vraies affaires françaises, égalaient presque zéro. L'Ionie, la Lydie, la Thrace étaient dans l'antiquité, et même au moyen âge, des terres d'une richesse légendaire; parcourez-les comme je l'ai fait; dès que vous aurez quitté les quelques voies ferrées construites par les Européens, vous ne trouverez que terres en friche, marais qui, en plein hiver, répandent les fièvres, et des brigands. Que ces terres soient rendues à la liberté, à la civilisation, et vous verrez quelle mine de richesses véritables, de richesses honnêtes, elles constitueront pour nous. Je dis nous, à dessein, car, alors que le Turc collaborait naturellement avec l'Allemand, le Grec est natu-

rellement appelé à collaborer avec le Français. En voulez-vous la preuve ? Elle existe, palpable et édifiante. En 1904, les z\llemands fondaient une grande banque destinée à exploiter tout l'Orient, et devant, dans la pensée de ses fondateurs, s'appuyer tant sur le Turc que sur le Grec. Au bout d'une année à peine, cette banque se scindait en deux : l'une, portant le nom de Die Orient Bank, resta germanoturque ; l'autre, due à la coopération de la Banque Nationale de Grèce et de banquiers parisiens, devint la Banque d'Orient. Ainsi, par une aventure sans précédent, les Allemands cherchant à s'installer en terres grecques ont travaillé pour l'influence française. Ceci montre tout ce que la France peut tirer de la Grèce et de ses ressources, le jour où elle prendra les initiatives nécessaires.

Ces initiatives, je sais qu'on est en train de les prendre, et le gouvernement hellénique fait tout ce qui est en son pouvoir pour les encourager. Et s'il encourage les intérêts à venir, est-il besoin de dire qu'il protégera aussi les intérêts existants? J'ai parlé tout à l'heure d'affaires levantines. Ce ne sont heureusement pas les seules affaires qui existent en Orient. La France a profité des heures trop brèves où un vent de réforme a soufflé sur la Turquie, pour créer des banques, des chemins de fer, des sociétés

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