‹ La Grèce & l'Orient en Provence, Arles, le bas Rhône, MarseilleChapitre 11 sur 25 · LA MER ET LES ÎLES D* ARLES · texte numérisé non relu

LA MER ET LES ÎLES D* ARLES

autrefois pénible, incertaine, toujours coûteuse, et des milliers de voyageurs n'hésitaient pas -à la parcourir. Elle est aujourd'hui facile, gratuite, à Tabri des eaux et presque complètement délaissée. Le Rhône, qui alimentait la grande lagune d'Arles, a été par cela même Tagent principal de son dessèchement. Les quantités énormes de matières qu'il a déposées dans le fond de ces cuvettes jadis profondes les ont transformées successivement en marais à peine navigables, puis en flaques d'eau putride , dont les exhalaisons pernicieuses ont fait peu à peu le vide dans ce territoire jadis si peuplé. C'est un phénomène commun à toutes les lagunes littorales d'être ainsi comblées parle fleuve même qui les alimentait; et, bien que les mots paraissent jurer ensemble, on peut dire qu'elles se dessèchent par immersion. Cette opération naturelle est lente, mais fatale; et ses conséquences immédiates sont tout d'abord la fièvre, la misère et la dépopulation. Le grand dessèchement commencé au seizième siècle par Van Ems continue de nos jours. L'ouverture du canal d'Arles à Bouc, l'établissement de roubines qui sillonnent les points les plus bas de la plaine, le réseau des canaux de vidange qui écoulent au Rhône toutes les eaux stagnantes, la transformation agricole de la Crau et de la Camargue ont avancé heureusement la, fin de cette période pestilentielle aujourd'hui presque terminée; et, si la ville actuelle ne doit plus revoir les jours pros-

pères de l'ancienne Rome des Gaules, du moins parviendra-t-on, dans un avenir peu éloigné, à créer une plaine cultivable en place de la vaste lagune, désormais perdue et envasée, qui fut autrefois Pun des premiers ports du monde

La nature avait placé la ville d'Arles dans une situation privilégiée. Jusque vers le dixième siècle environ de notre ère, le fleuve libre se répandait sur tous les étangs voisins et formait autour des remparts romains une immense rade intérieure; ces étangs eux-mêmes, échelonnés le long du fleuve, communiquaient tous entre eux et aboutissaient au golfe de Fos , où le Grau de Galéjon leur ouvrait Paccès de la mer.

Il était donc facile aux navires de toutes les nations de se rendre sous les murs de la ville constantinienne. Deux routes s'offraient à eux : Tune par le Rhône; c'était celle des allèges, des tartanes à faible tirant d'eau, de toutes les embarcations que nous appelons aujourd'hui des barques de petit cabotage, et qui pouvaient naviguer aux embouchures et franchir la barre sans difficulté; l'autre, par le Grande Galéjon, dans lequel la mer pénétrait alors beaucoup plus librement que de nos jours.

Marins fut le premier qui comprit l'importance de cette route directe d'Arles à la mer. Les

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fameuses Fosses Mariennes, dont tous les écrivains ont parlé et que la plupart des archéologues ont cherché à expliquer d'une manière si peu conciliable avec l'état ancien des lieux, n'étaient et ne pouvaient être que la régularisation d'un chenal maritime, navigable et profond, traversant ce long chapelet dMtangs qui borde la rive gauche du Rhône et descend à la mer.

Ausone parle en effet d'une manière très-explicite des deux ports d'Arles (i), l'un sur le fleuve, l'autre sur la lagune; il est évident que le premier était celui des nautoniers du Rhône et de la Durance , tandis que le second était celui des utriculaires et des hommes de mer.

La navigation dans le grand bassin d'Arles pouvait donc se diviser en trois catégories parfaitement distinctes.

En premier lieu , le Rhône permettait de descendre jusqu'au cœur de la Gaule; c'était la grande artère commerciale de la province, mais possible seulementparles navires plats ou moyennement chargés.

La vraie route de la mer, la plus sûre et la plus directe était celle des étangs par le canal des Fosses-Mariennes. A l'entrée, se trouvait le port maritime, créé de toutes pièces par les Grecs de Marseille, et c'était par cette voie que les navires

(i) Voir la note, page 64.

du plus fort tonnage pouvaient remonter jusque sous les murs de la ville.

La troisième navigation s'étendait sur toutes les ramifications du bas Rhône et de la basse Durance, dans tout ce champ d'inondation des deux fleuves qui formait une immense lagune. C'était le véritable domaine des utriculaires. Leurs barques et leurs radeaux s'étendaient à droite et à gauche du fleuve , glissaient à la surface des marais, pouvaient atterrir sur les bancs d'alluvions nouvellement émergés, et mettaient ainsi en communication tous les îlots de cet archipel aujourd'hui disparu et pour ainsi dire figé sous les couches successives de sable et de limon.

A chacune de ces trois navigations correspondait une marine spéciale. Il y avait donc à la fois une flotte maritime, une flotte fluviale et une flotte paludéenne. Les gens de mer, les marins proprement dits, navicularîi marint, étaient presque tous nomades ou étrangers et appartenaient en général à la nationalité grecque. Les nautoniers de la région du Rhône et de la Durance, nautœ Rhodanici, Druentict, habitaient indistinctement toute la vallée du grand fleuve depuis Lyon jusqu'à la mer, et ne venaient à Arles que pour y faire escale. Les utriculaires enfin, utricularii, faisaient presque tous partie de la famille arlésienne ; beaucoup plus nombreux que les autres et surtout beaucoup plus attachés à ce sol spécial, qui n'est ni la terre ni l'eau, ils consti-

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tuaient la population véritablement originale de ce territoire étrange aujourd'hui si profondément modifié.

Les Grecs et les Romains séjournaient dans la ville; c'étaient des étrangers ou des maîtres. Les utriculaires , véritables nationaux de la lagune, peuplaient les faubourgs, les îles et les étangs; là ils formaient une population à part et conservaient leurs mœurs, leurs usages et leur liberté.

Des documents épigraphiques très-curieux permettent d^affirmer qu'une très-grande solidarité existait entre tous les groupes de navigateurs ; ils s'étaient régulièrement organisés sur le modèle <fes grandes associations romaines, et l'on ne saurait mieux les comparer qu'aux sociétés ouvrières de notre époque et aux grandes corporations du moyen âge.

Le sentiment de l'association est loin d'être moderne; et les sociétés antiques l'ont connu plus vivement encore que la nôtre (i). « Un des plus grands besoins qu'elles paraissent avoir éprouvé a été celui de se réunir; de là ces nombreux collèges ou associations ouvrières et ces confréries

(i) MoMMSEN, De collegiis et sodaliciis Romanorum. — Kiel, 1843.

Gaston Boissier, les Associations ouvrières et charitables dans V empire romain, 1871.

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religieuses appelées sodalités, sodalicia, qui, de Rome, se répandirent rapidement dans presque toutes les provinces de Tempire et se multiplièrent surtout en Orient, dans l'Italie et dans les Gaules, pays riches oîi florissaient le commerce et rindustrie.

a Tour à tour protégées et inquiétées par la république et les empereurs qui voyaient en elles, tantôt un élément de force, tantôt un germe d'opposition et de résistance, ces associations finirent par devenir de véritables corps constitués ayant chacun leur existence propre et une sorte d'autonomie.

« Nimes, Narbonne et Arles en avaient un trèsgrand nombre, comme le prouvent des inscriptions connues depuis longtemps et celles que la* main de Thomme ne cesse de tirer du sol. Ces collèges ou associations ne différaient guère entre eux que par leur plus ou moins d'importance; leur organisation était partout la même, et calquée sur celle de la cité ou du municipe romain; car un collège était considéré comme une petite cité particulière dans la cité véritable; même constitution, mêmes lois, mêmes officiers. La société se choisissait, en effet, des chefs dont les fonctions se ressemblaient beaucoup , quoique leur nombre et leur nom différassent souvent d'un collège à l'autre. On les appelait tantôt maîtres ou présidents, et ils étaient alors nommés pour cinq ans, magistri quinquennales , tantôt administra-

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teurs, curatores, et leurs fonctions étaient plus durables. Au-dessous d'eux, se trouvaient des questeurs chargés d'administrer la fortune de la société et d'autres officiers d'une moindre importance. Ils jouissaient tous de prérogatives étendues; ainsi, dans les repas de corps , ils recevaient une meilleure portion que les autres associés, et leurs noms figuraient en tête de Valbum ou liste officielle des membres , liste tenue avec soin et revisée tous les cinq ans, comme celle du sénat romain et des conseils municipaux des villes de province.

« Le motif qui donnait le plus souvent naissance à un collège était une occupation commune, un même genre de vie; ainsi, chaque corps de métier avait son association qui portait son nom. Les charpentiers , yiiir/ tignarii, les marchands de bois, dendrophori, les patrons de radeaux ou de barques, scapharii, les armateurs de navires, navicularii, les utriculaires, utricularii, etc., Sont ceux dont les noms figurent le plus souvent dans les inscriptions.

« L'exercice ou la protection d'une industrie n'était pas toujours le seul but que se proposaient les associés, corporati, puisque beaucoup de collèges comptaient dans leur sein des membres actifs dont la profession ou la position sociale ne répondait en aucune façon au nom que portait le collège. Le but véritable des associés était alors de se réunir pour vivre avec leurs amis trouver

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hors de chez soi des distractions et se rendre ainsi la vie plus agréable. Dîner et se réjouir ensemble, tel était en réalité le grand but que se proposaient toutes les sociétés romaines (i). »

Un des traits caractéristiques de ces sociétés était de se choisir des protecteurs ou, comme on les appelait déjà, des honoraires, honorati collegii, et des patrons, patronî. C'était parmi les honoraires qu'on choisissait les patrons, ce qui donnait lieu à une première élection faite par tous les membres. Une sorte d'élection au deuxième degré parmi les patrons nommait le président, qui conservait pendant un certain temps la haute administration du collège, avait pour mission de défendre ses droits et Thonneur de le représenter officiellement. Les fonctions de président d'un de ces collèges , et en général la dignité de protecteur, d'honoraire ou de patron , étaient non-seulement gratuites, mais souvent fort onéreuses. Il fallait en effet secourir les membres pauvres de l'association, faire des dons aux plus avides, subvenir aux funérailles, aux besoins, aux caprices même des électeurs quelquefois fort exigeants , et toujours et souvent leur ofifrir à dîner. Des hommes considérables recherchaient avidement ces honneurs; mais on se tromperait fort si Toa pensait que c'était par esprit d'humanité et de bienfait

(i) Hist, gén, de Languedoc, liv. I, notes et pièces justificatives, passim.

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sance qu'ils briguaient ces charges fort dispendieuses. La charité désintéressée, qui est rarement le fait des heureux de ce monde, était absolument inconnue des anciens. L'amour-propre, le désir de paraître, d'être en vue, l'espérance secrète d'être un jour désigné pour un emploi public fortement rétribué, de jouer, en un mot, un rôle politique quelconque , tels étaient les principaux mobiles qui engageaient de riches citoyens à solliciter le coûteux patronage d'un collège ou d'une sodalité. Les hommes n'ont pas changé avec les siècles ; à peu de chose près , ils ont conservé les mêmes appétits et les mêmes défauts. La bienfaisance officielle n'est souvent considérée que comme un moyen d'influence; et ce que les protecteurs de tous les temps tiennent le plus à protéger, ce sont leurs propres intérêts.

La religion, cependant, tenait une très-grande place dans les associations anciennes. Les collèges avaient un culte commun , des prêtres spéciaux appelés flamines , flamen , un lieu de réunion appelé schola que l'on bâtissait ordinairement sur un emplacement donné par un riche particulier, dont on se hâtait de faire un honoraire de la société, dans l'espérance qu'il ne bornerait pas sa générosité à cette première offrande.

L'entretien de la schola était un des grands soucis des sociétaires et des dignitaires. Les riches faisaient à cet effet des donations spéciales ; ils en faisaient surtout pour les décorations du petit

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temple qu'il renfermait et qui en constituait la partie la plus importante. Ce t-emple était orné avec le plus grand soin; on y trouvait non-seulement rimage de la divinité protectrice de la société , mais encore celles d'autres dieux qui , en apparence , n'avaient aucun rapport avec elle. C'était là que les associés se réunissaient pour prendre les décisions importantes et procéder aux élections. Un fonctionnaire, nommé œdituus, sorte de sacristain, était chargé spécialement de l'entretien du temple.

Une cause qui, d^ailleurs, rattachait les collèges à la religion était le soin qu'ils prenaient de la sépulture de leurs membres. Les funérailles étaient, dans l'antiquité, un acte essentiellement religieux. Les anciens pensaient en général que les âmes des morts erraient inquiètes et souffrantes, quand le corps n'avait pas reçu de sépulture convenable. On croyait fermement que ceuxlà seuls jouiraient du repos et du bonheur dans l'autre vie qui auraient été ensevelis selon les rites ; aussi prenait-on un soin particulier pour se préparer un tombeau; c'était le souci de tout le monde, on y songeait d'avance pour n'être pas pris au dépourvu; on tenait surtout à être enterré auprès des siens, dans des sépultures de famille. Les collèges qui, pour les pauvres gens, remplaçaient souvent la famille, avaient été amenés à construire pour leurs membres des sépultures communes. Après avoir passé la vie en-

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semble, dans les mêmes travaux et les mêmes plaisirs, c'était une consolation de savoir qu'on reposerait dans la même tombe, Un tombeau commun était alors construit, grâce ordinairement aux libéralités que les protecteurs faisaient aux collèges qui les avaient nommés (i).

Telles étaient les bases générales de tous les collèges dans les sociétés anciennes ; et sur le sol qui nous occupe^ parmi ceux qui ont laissé«le plus de témoignages de leur existence, il faut citer au premier rang les collèges d'utriculaires.

Cest ainsi que des inscriptions presque identiques se retrouvent à Fourvières, Forum vêtus, près de Lyon ; — à Montélimar, au milieu de la vallée du Rhône; — à Cavaillon, colonie marseillaise, sur le flanc de la colline du Lubéron qui domine la vaste zone autrefois inondée par la Durance dont le cours était alors livré à tous les caprices de la nature (2) ; — à Ernaginum, Saint- Gabriel, dans les Alpines, qui paraît avoir été un de leurs principaux ports d'attache ; — à Arles, au centre de l'archipel rocheux d'une véritable

(i) Hist gén. de Languedoc, 1. 1, notes, etc., passim.

(2) Te spai'sis incerta Druentia ripis,

(AusoN. Carm.)

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mer intérieure; — à Saint-Gilles, Heraclea, dans les marais de la plaine de Nimes.

On les signale encore près à'Alesia, en Bourgogne; — à Narbonne, dans les boues de TAude, Atax; — à Teraeswar, en Hongrie, dans k plaine basse située entre le Temès et la Bega, deux affluents du Danube; partout enfin où l'absence de berges, la plaine inondée et peu profonde empêchaient Tusage de la navigation ordinaire et se prêtaient à ce mode de locomotion.

Il y a plus encore ; et Ton vit de hardis bateliers se confier à la mer sur des barques à outres et faire, de port en port, un véritable service de cabotage. Il eût été sans doute difficile de créer une marine sérieuse et régulière avec des engins si fragiles; il. est fort curieux, toutefois, de constater que des collèges d'utriculaires ont existé et prospéré sur le littoral de la Gaule méridionale, et de retrouver sur la côte rocheuse de Provence, notamment à Antibes et aux îles de Lérins, des inscriptions tout à fait analogues à celles de la région du bas Rhône (i).

Le séjour des utriculaires dans la lagune d'Arles a été Tune des principales causes de sa prospérité : la vie et le mouvement devaient

(i) Voir Pièce justificative IIL

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s'éteindre avec eux. Il est difficile de préciser Tépoque où ils ont disparu. Dès le huitième siècle, cependant, les étangs commençaient à perdre sensiblement de leur profondeur; le sol s'exhaussait, la flottaison devenait difficile, et l'ancienne mer d'Arles se transformait peu à peu en marécage et en lac de boue.

Presque toutes les villes littorales noyées dans rintérieur d'une lagune présentent les mêmes dispositions que la Rome des Gaules, ont passé par les mêmes phases et sont un jour destinées à périr de la même mort.

La mer est en face; tout autour, un cercle de marais indéfinis; au milieu de ces étangs, un réseau de canaux navigables permet à la batellerie fluviale de se joindre à la batellerie maritime.

L'ancienne Alexandrie, Amsterdam, Narbonne, Venise, sont placées dans des conditions à peu près identiques ; et les grandes lagunes que le Nil, le Rhin, l'Aude, le Pô, forment et modifient sans cesse, ont été la cause de leur édosion, de leur développement et de leur ruine.

L'homme essaye en vain de lutter contre l'invasion incessante des atierrissements. A force d'art, de travail et de génie, il peut, pendant quelques siècles, ralentir la marche des phénomènes naturels; mais cette marche est fatale, et toutes ces villes flottantes doivent un jour périr dans la lagune même qui les alimentait et qui deviendra pour elles un véritable linceul de boue.

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Le double port d'Alexandrie n'existe plus. Le lac Maréotis, autrefois navigable, a en partie disparu. Les crues du Nil Pont atterri, et la rade intérieure n'est plus qu'un étang sans profondeur. y Narbonne, qui fut, à l'origine de notre ère, l'un

des plus grands ports de la Gaule, est embourbée depuis quinze siècles dans la vase de ses marais, et l'agriculture seule sera pour elle un élément de régénération.

Venise et Amsterdam auront aussi leur heure et n'échapperont pas à cette loi commune de Fensablement.

Arles, autrefois ville maritime, dépérit lentement dans le cloaque de ses étangs fiévreux; et il faudra peut-être bien des siècles encore avant que les irrigations, le colmatage et le travail de la terre rendent à cette campagne transformée une partie de son ancienne richesse et apportent une faible compensation à la perte de sa prospérité maritime.

Mais, quels que soient les travaux de dessèchement de ses marais et d'amélioration du cours du Rhône, malgré ses gares de chemin de fer et tous les avantages de l'industrie moderne, Arles ne retrouvera plus ni ses trois flottes, ni ses deux ports. La mer qui lui donnait la vie s'est retirée à jamais d'elle. La lagune qui fut son berceau est devenue presque sa tombe.

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La nature est la principale cause de ce dépérissement continu; mais elle n'est pas seule coupable, et rhomme a une grande part de responsabilité dans cette triste décadence. L'absentéisme est en effet une des plaies qui désolent la campagne et la ville d'Arles. Depuis plusieurs siècles, les plus riches tenanciers de ce territoire fertile Tout presque complètement abandonné et se sont peu à peu désintéressés de toutes les questions vitales du pays. Les vieux hôtels, les grands domaines sont à peu près déserts. Les anciens maîtres du sol n'ont plus aujourd'hui l'énergie de l'habiter ; ils ne l'aiment ni ne le respectent, et ils considèrent cette terre féconde et nourricière comme une simple valeur commerciale dont ils cherchent à tirer un revenu matériel aussi avantageux que possible. Ce calcul est maladroit — nous dirons plus, il est coupable ; car la terre est un dépôt sacré qu'il faut savoir conserver et défendre, et qu'il est au moins regrettable et toujours imprudent d'abandonner à des mains étrangères ou mercenaires.

Arles n'est plus aujourd'hui la résidence des propriétaires du sol; des mariniers, dont les principaux chefs sont à Marseille, des hommes d'affaires et des fermiers, dont les maîtres habitent les grandes villes, forment la masse et le

bas-fond de cette population autrefois noble et raffinée. En désertant le pays qui leur appartient et qui leur donnait jadis une influence et une suprématie légitimes, les hautes classes ont en même temps perdu leur prestige et leur dignité. C'est là pour le pays une cause d'irrémédiable décadence, d'appauvrissement et de désordre so:ial. Comme la plupart des villes anciennes du midi de la France, la Rome des Gaules, jadis patricienne et élégante, n'est plus qu'un énorme bourg aux allures de plus en plus vulgaires et plébéiennes. Elle perd chaque jour sa physionomie, son originalité et son caractère. Son port est désert, ses rues presque vides, sa campagne nue et triste ; la solitude et la fièvre Tenvironnent. Elle s'agite sans dignité, vieillit sans noblesse et s'éteint sans grandeur.

Les origines d'Arles perdues dans la légende. — Premiers souvenirs historiques. — Le camp d'Ernaginum et les Fosses Mariennes. — Construction à Arles de la flotte de César. — Voppidum et Yemporium d'Arles à l'époque celtique. — Arles, comptoir phénicien.-^ Emigration grecque. — Introduction de la vigne, de Tolivier et des arts. — Colonies grecques du littoral. — La femme grecque à Arles. — Le type grec, le type romain, le type sarrasin. — Le type aryen dans la vallée du Rhône. — HellénisatiQU de la Provence. — Perfectionnement du monnayage indigène. — Monnaies gauloises à légendes grecques. — Occupation d'Arles gréco*celtique par les légions de Rome. — Caractères de la cqlonisation romaine. — Affaiblissement chez les Grecs du sentiment de la nationalité.

La description que nous venons de faire, dans le chapitre précédent, de l'ancien territoire d'Arles est, nous le craignons, de nature à surprendre plus d'un lecteur; et peut-être nous aura-t-on quelquefois accusé d'avoir fait une trop grande place à l'imagination et à la fantaisie et d'avoir converti notre étude en une sorte de roman géographique. Qu'on veuille bien se rassurer.

Cette reconstitution consciencieuse de l'ancienne lagune qui fut autrefois presque une mer et s'étendait de la chaîne des Alpines au rivage sablonneux de la Méditerranée actuelle, emprunte aux considérations géologiques que nous avons

développées sur le régime du bas Rhône un caractère scientifique d'une rigoureuse précision. Les documents archéologiques n'ont pas été les éléments de ce travail; ils font d'ailleurs presque absolument défaut avant l'époque de la domination romaine, et nous ne saurions beaucoup les regretter. Car la science est un guide plus sûr et plus digne de foi que Tarchéologie , dont les déductions subtiles ne présentent souvent qu'un enchaînement trop séduisant d'hypothèses ingénieuses et de brillants commentaires.

. L'histoire réelle et positive n'existe pas pour Arles avant les premiers siècles antérieurs à notre ère. Il est impossible, en effet, de parler sérieusement aujourd'hui àiArulus, ce roi ou chef des Celtes qui, le premier, aurait donné son nom au rocher fortifié d'Arles et dont l'existence, tout à fait légendaire, pour ne pas dire chimérique, n'est appuyée sur aucune donnée probable.

Il est même assez difficile d'accorder une grande confiance à la légende poétique qui attribue la fondation de Massalia, Marseille, à l'imprudente hospitalité donnée aux Grecs émigrants de Phocée par le roi d'Arles Senannus, Nannus ou Nanti, chef de la tribu des Segobriges, l'une des moins définies de cette race celtique qui couvrait alors la majeure partie de notre Gaule. Le roi Nann habitait-il Arles? A-t-il tout au moins existé? Personne n'oserait l'affirmer aujourd'hui ; et tout ce qui reste de ce personnage demi-fabuleux,

c'est le gracieux, mais bien fragile souvenir des amours de sa fille Gyptis avec l'un des jeunes Grecs que Tesprit d'aventure venait de conduire sur la côte rocheuse et aride de la future Provence.

Tradition, légende ou fable, ces épisodes un peu nuageux d'un passé qui remonte au septième ou au huitième siècle avant notre ère ne sont garantis par aucun monument, aucun texte, aucun fragment épigraphique, aucune ruine, pas même le moindre vestige de cette antiquité figurée qui permet de retrouver, à travers les siècles, la trace des populations disparues et nous parle quelquefois avec tant d'éloquence de leur grandeur évanouie.

Le premier événement, très-nettement défini, réel et classique à la fois, dont la plaine d'Arles a été le théâtre, est cette merveilleuse campagne de Marins, envoyé par le sénat de Rome cent un ans avant Jésus-Christ (an de Rome 652), pour barrer le passage au flot des barbares qui venaient de balayer l'Espagne et le sud-ouest de la Gaule, se dirigeaient vers les Alpes et Tltalie, et menaçaient de renouveler, sur les bords du Tibre, les terribles exploits de la première invasion gauloise.

Marins ne s'arrêta pas précisément dans la plaine d'Arles, marécageuse, insalubre, décou-

verte de toutes parts (i). Il s'établit au nord, sur la hauteur, au-dessus de la petite ville d^JErnaginum, aujourd'hui Saint-Gabriel, qui forme le cap le plus avancé du côté du Rhône (2) de la chaîne des Alpines. Ce plateau calcaire, aux falaises abruptes, dominant la plaine et le cours du fleuve, devint pour lui un véritable observatoire en même temps qu'un camp fortifié difficilement accessible. Il y resta plus d*un an, attendit les Ambrons, surveilla leur passage du Rhône , repoussa leurs premières attaques sans quitter sa position défensive, resta impassible devant leurs injures et leurs provocations, et les laissa défiler pendant plusieurs jours devant les lignes de ses retranchements (3).

(i) A. AuRÈs, Nouvelles Recherches sur le tracé des Fosses Mariennes et sur remplacement du camp de Marius.

(2) xal xeixiaa; (jTpaTOTueSov Tuapà Tcji *Poôàva) TuoxapLf^.

(Plutarque, Marius, c. xv.)

(3) Les Teutons et les Ambrons, résolus de forcer le camp des Romains et de s'ouvrir un passage en Italie, attaquèrent Marius dans ses retranchements. Leur attaque dura trois jours et fut des plus vives; mais la résistance des Romains fut si opiniâtre que ces barbares, accablés d'une grêle de traits que ces derniers leur tiraient , se voyant toujours repoussés avec perte et désespérant de pouvoir forcer le camp de Marius, abandonnèrent cette entreprise après avoir perdu beaucoup de monde. Ces barbares, s'étant partagés ensuite en trois corps, se mirent en marche pour continuer leur route vers les Alpes persuadés que Marius n'oserait les poursuivre. Ayant donc plié bagage, ils défilèrent sous les yeux des Romains, qui

Tout le monde sait avec quelle âpreté il se mit ensuite à leur poursuite et Thécatombe sanglante qu'il en fit aux environs d'Aix dans cette plaine de Fourrières, dont le nom presque repoussant, campi putridi, semble avoir conservé le souvenir de leur effroyable extermination (i).

Marins, avons-nous dit, n'entra pas dans Arles, dont le fond de la population , en, grande partie celtique ou gauloise (sans compter l'élément grec composé principalement de gens de mer et de négoce auxquels on ne pouvait absolument se

furent témoins du nombre effroyable de leurs troupes : leur passage dura, en effet, six jours de suite. En passant sous les retranchements des Romains, ils leur demandaient par raillerie s'ils n'avaient rien à mander à leurs femmes, parce qu'ils espéraient de les voir bientôt. {Hist. gén, de Languedoc, 1. II, c. xlv, d'après les historiens anciens, et notamment Plutarque, Marius, c. xv.)

(i) D*après Tite-Lîve {Epitome, 68), les barbares eurent deux cent mille hommes tués sur le champ de bataille, et livrèrent quatre-vingt-six mille prisonniers, parmi lesquels le roi teuton , Teutobodus, et plusieurs autres chefs de tribu, qui furent réservés pour le triomphe du vainqueur à Rome. — L'historien Orose adopte à peu près les mêmes chiffres (1. V, c. xvi); Velleius Pater culus (1. II, c xii) croit que Ton doit évaluer seulement à cent cinquante mille hommes le nombre des barbares tués sur la place.

Quoi qu'il en soit, le carnage dut être épouvantable; il dura deux jours et une nuit; et Florus affirme (1. III, c. m) que les soldats romains, épuisés de fatigue et mourants de soif, durent boire dans les ravins une eau rougie par le sang des cadavres, qui encombraient le lit des torrents et 7 formaient quelquefois de véritables barrages.

fier) , n'était pas encore Tallié de Rome et pouvait avoir, au contraire, des sympathies secrètes pour ces barbares qui avaient tout au moins avec elle une communauté d'origine et de race. Arles n'était pas d'ailleurs sur la route probable que les Ambrons devaient suivre pour se rendre aux Alpes. Il eût été, en efifet, bien périlleux pour eux de s'engager à travers tous les marais qui entouraient la ville celtique ; et c'était déjà beaucoup, pour une armée de plusieurs centaines de mille hommes, d'avoir le Rhône à franchir, sans courir la chance de se perdre et s'envaser dans l'immense lagune qui s'étendait depuis les Alpines jusqu'à la mer. 11 était donc probable et même certain qu'après avoir traversé le Rhône, alors beaucoup plus large que de nos jours et agrandi encore sur sa rive gauche de toute la surfoce des marais alimentés par les différents bras de la Durance, les barbares mettraient le pied sur le plateau des Al* pines et ne quitteraient plus la terre fernve jusqu'en Italie.

Mais, si la ville d'Arles ne fut pas occupée militairement par l'armée de Marins, toute la plaine qui l'entourait était sillonnée activement par les navires de charge envoyés de Rome au secours de l'expédition. Il fallait vivre en efifet sur ce plateau des Alpines oîi les légions attendirent pendant plus d'un an le passage des barbares; et alors, peut-être encore plus qu'aujourd'hui, ces montagnes étaient arides et improductives;

les subsistances, les armes, le blé surtout (i) ne pouvaient venir que de Rome et par mer ; car la mer était la seule route prompte, sûre et facile ; et ,1e sénat, en jetant en plein pays ennemi la meilleure armée de la république, n'avait garde de l'abandonner sans ressources. Si le départ régulier de ces approvisionnements était facile à l'embouchure du Tibre, il n'en était pas de même de leur débarquement à celles du Rhône, oîi Pabsence de port et les atterrissements semblaient devoir opposer à l'entrée des navires un obstacle infranchissable. Ce fut une des gloires de Marius d'avoir eu l'intuition de cette difficulté presque invincible, et de l'avoir résolue avec cette promptitude d'exécution et cet esprit pratique qui caractérisaient les Romains de la grande époque. Délaisser le Rhône, ouvrir au milieu des étangs ane série de communications entre la mer et le plateau des Alpines fut l'œuvre de quelques mois i peine ; et l'armée héroïque qui devait combattre es barbares fut tout d'abord organisée ^n chaniers disciplinés. Terrassiers infatigables, ces sollats si durs à la peine qu'on les avait surnommés nulets de Marius creusèrent un chenal continu ît navigable depuis le Grau de Galéjon jusqu'au :amp d'Ernaginum, de manière que les navires l'Ostie purent venir apporter jusqu'au pied des

(i) Plutarque, Mcrius, c. xv.

retranchements des légions romaines les armes, les vivres et les souvenirs de la mère patrie. Les Fosses Mariennes furent ainsi le salut de Tarmée. Œuvre d'abord provisoire et créée pour les besoins passagers de la guerre, elle fut continuée, perfectionnée et entretenue par les Grecs de Massalia, et devint entre leurs mains une source féconde de revenu et Pun des éléments principaux de leur prospérité commerciale et maritime.

Un demi-siècle après (quarante-sept ans avant Jésus-Christ, an de Rome 706), la ville d'Arles se trouva mêlée à la guerre civile qui divisa pendant plusieurs années le monde romain entre Pompée et César, et qui devait se terminer par la dictature de celui dont le nom est resté le synonyme et en quelque sorte le symbole de Paudace intelligente, de la force et de Tégoïsme couronnés. Marseille . embrassa la cause pompéienne, ferma ses portes à César et reçut au contraire dans ses murs Domitius, partisan de Pompée. On a quelque peine à comprendre comment les Grecs de Massalia, gens d'affaires et de plaisir, et à ce titre uniquement soucieux de leurs intérêts matériels, n*ont pas su garder entre les deux rivaux une prudente neutralité. Toutes les promesses, toutes les habiletés de César, doué cependant d'une puissance de séduction que personne n'a peut-être

égalée, ne les empêchèrent pas de se jeter aveuglément dans la lutte. Le jeune conquérant des Gaules fut contraint, non sans regret, de faire le siège de Marseille à la fois par terre et par mer. Il dut suppléer en toute hâte à Tinsuflisance de sa flotte. Arles lui fournit alors un précieux secours. Cette marine qui lui manquait pour bloquer le port, il la demanda aux vastes chantiers qui longeaient les deux rives du khône à la pointe de la Camargue. Douze navires de combat (i), et selon quelques auteurs, vingt-deux, naves longœ et tectœ, furent construits, éperonnés et armés en moins de trente jours. Cette prodigieuse rapidité, d'exécution témoigne tout d*abord de l'excellente organisation des chantiers d'Arles et du nombre considérable de ses ouvriers, enrégimentés, comme nous Pavons vu au chapitre précédent, en corporations et en corps de métiers (dendrO" phori, scapharii...j etc.), et qui &isaient de cette ville libre et commerçante une des places les plus florissantes de la Gaule méridionale.

Arles reçut alors de César les vétérans de la sixième légion, Sextanorum Arelate; elle fut immédiatement élevée au rang de colonie romaine; c'était avec Narbonne la première et la plus importante de ces colonies, images de la métropole, dignes de porter le titre de Julia Pa-

(i) C^ESAR, Bell, civ., 1. I, c. xxxvi. — A. Jal, la Flotte de César y 1. 1, c. v. Paris, 1861.

l50 CHAPITRE QUATRIÈME.

ierna et de rappeler le nom de leur illustre fondateur (i). Le Grec Strabon, qui écrivait, trente ans plus tard, dansMa langue même de sa patrie, rhistoire et la géographie du monde romain, la représentait comme un entrepôt commercial d'une haute importance (2) ; la faveur de Rome la couvrait déjà ; la ville laborieuse et ouvrière se transformait rapidement en une cité opulente et patricienne ; et trois siècles après, Ausone pouvmt la saluer du nom de Rome des Gaules, Gallula Roma Arelas, et les empereurs en faire le siège de leur résidence.

Le passé de la ville d'Arles présente une particularité singulière. Il est absolument impossible d'indiquer, même avec une très-large approximation, la date probable ou même seulement possible de ses constructions primitives aujourd'hui disparues. Le silence des historiens, ordinairement assez disposés à accueillir favorablement les moin-

(i) Les colonies fondées par César lui-même étaient désignées sous le titre de Colonia Julia Paterna. On désigna simplement sous le nom de Colonia Julia celles qui furent plus tard fondées par les triumvirs Antoine, Octave et Lépide , qui se considéraient en cela comme les exécuteurs des volontés de César. Le titre de Colonia Augusta fut réservé pour les colonies fondées par Auguste après la bataille d'Actium. (E. Desjardins^ Rhône et Danube.)

(2) Strab., Géog,, 1. V, c. I, VI.

dres fables , est sur ce point unanime ; et l'obscurité la plus protonde enveloppe le mystère de sa fondation et les premiers siècles de son développement. Il est vrai que peu de villes peuvent se flatter d'avoir une origine plus ancienne. Des fouilles récentes ont ramenéau jour, dans la plaine et sur les coteaux qui l'entourent, un nombre considérable de sépultures, d'ossements, de perles en or et en jais, d'armes grossières en fer et en pierre qui correspondent à ces époques incertaines que Ton est convenu de désigner aujourd'hui sous la dénomination, assez exacte d'ailleurs, mais quelque peu élastique, de temps préhistoriques.

Mais sans parler de cette période un peu nébuleuse sur laquelle la saine critique n'a pour ainsi dire pas de prise, et 'oîi l'imagination joue toujours un certain rôle, il est certain que la grande cité arlésienne, constituée dans le principe en oppidum fortifié, est restée, pendant de longs siècles, celtique de mœurs et de langage ; — qu'elle a bénéficié de très-bonne heure de son heureuse situation topographique aux embouchures d'un des plus grands fleuves de l'Occident ; — qu'elle a vécu ainsi riche , peuplée, à l'état de ville marchande, emporium à la fois maritime et continental, — et qu'elle peut hardiment porter, sur le Iront de ses plus anciennes ruines, une de ces dates effrayantes dont l'Assyrie et l'Egypte semblent avoir seules le privilège : quinze cents, peutêtre deux mille ans avant Jésus-Christ.

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Très- vraisemblablement entourée d'une enceinte continue de murailles massives et tourelées, elle devait présenter cet aspect sombre et triste, caractéristique de toutes les villes de l'époque celtique. A peine retrouve-t-on çà et là sur le sol quelques blocs mégalithiques, rappelant les procédés liguriens ou pélasgiques , débris sans doute de murailles appareillées, suivant Tusage de Tépoque, sans mortier ni ciment ; encore est-il bien difficile d'attribuer à ces ruines informes et clairsemées une date quelconque et une destination un peu précise. Inutile d'ajouter qu'il ne reste rien de complet et surtout rien de parfaitement authentique remontant à ces époques lointaines perdues dans l'ombre d'un passé à jamais fermé pour nous.

La ville celtique est restée pendant longtemps pure de tout mélange étranger. Toutefois il est très-probable que les Phéniciens, dont la présence sur nos côtes est signalée au huitième siècle avant notre ère, ont dû, en remontant le Rhône et en traversant ie dédale des étangs navigables qui couvraient alors la majeure partie de l'île de la Camargue, de la Crau et du plan du Bourg, établir à Arles une de leurs principales escales. Bâtie presque au point de diramation des différents bras du Rhône, et communiquant par les étangs avec les branches navigables de la Durance, Arles était

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en quelque sorte la tête de ligne de toute la circulation continentale ; ses marins et ses utriculaires pouvaient facilement pénétrer jusqu'au cœur de la Celtique ; et, à ces époques lointaines, où les routes de terre n'existaient pas et oîi les fleuves et la mer étaient les seules voies de transport, une ville qui commandait d'un côté l'entrée du Rhône et ouvrait de l'autre la route de la Méditerranée était en réalité une des principales portes du continent.

Les Phéniciens ne furent pas cependant colonisateurs dans le sens territorial qu'on attribue ordinairement à ce mot; leurs établissements eurent plutôt le caractère temporaire de toutes les choses qui tiennent au commerce. Gens de mer et de négoce, vivant très-peu sur la terre ferme, roulant de port en port, et habitant presque toujours les vastes flancs de leurs navires de charge, ils ont beaucoup exploité les produits et les richesses du sol, sans laisser sur ce sol même une empreinte bien durable de leur passage. Tout au moins dans la ville d'Arles leur souvenir s*est-il complètement eflfacé, et ne retrouve-t-on aucun vestige de leur présence, aucun monument, aucune ruine, aucune inscription, rien qui rappelle la vie, le mouvement et la prospérité qui accompagnent ordinairement une marine de commerce.

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L'influence des Grecs fut tout autre; et Ton peut dire que la nationalité grecque, dès son établissement sur le territoire de la Gaule, a pénétré trèsprofondément la couche celtique que les navigateurs phéniciens avaient à peine effleurée. Le travail de la terre a toujours été le principal et même le seul élément d'une colonisation sérieuse ; et c^est plus avec le fer de la charrue qu'avec celui du glaive que Ton devient le maître définitif et réel du sol occupé. Les émigrants de Phocée eurent le bon sens de le comprendre : loin de se jeter sur notre littoral comme sur une proie, ils l'envisagèrent tout d'abord comme une seconde patrie ; ils se hâtèrent d'y importer les arts usuels et toutes les cultures qui faisaient depuis plusieurs siècles leur gloire et leur fortune sur les rivages de la mer Egée , et développèrent peu à peu, sur le sol de la future Provence, des mœurs plus douces et plus policées, un culte religieux plus noble et plus poétique, le goût des arts et tous les raffinements de la vie demi-orientale. Le pays, jusqu'alors rude et presque désert, fut bientôt peuplé et assoupli. La vigne et l'olivier furent plantés sur tous les versants arides. Tout contribuait d'ailleurs à rappeler aux Grecs la patrie abandonnée; c*étaient les mêmes rochers blancs et calcaires, les mêmes vallons pierreux encadrés de coteaux étages, aux tons bleuâtres et cendrés,

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et couronnés de bouquets de pins ; c'était la même flore un peu terne, mais au feuillage toujours vert : des chênes et des genêts sur les collines, des tamaris dans le voisinage de la côte, des arbres de Judée et des genévriers de Phénicie, réminiscence de rOrient ; c'était surtout le même clinvit, la même mer et le même ciel.

En moins de deux siècles, une sorte de petite Grèce s'était établie sur cette côte ligustique autrefois sauvage et dépeuplée; et la ville mère, Massalia, devenait le foyer d'une colonisation pacifique, véritable centre de rayonnement, dont Féclat et l'activité suivirent une marche progressive jusqu'à l'époque de la conquête de la Gaule par César.

Cette expansion de la race grecque a eu pour premier résultat de créer autour de la métropole une pléiade de colonies massaliotes dont les historiens classiques nous ont donné la liste et rappelé les principaux événements. Depuis la Catalogne jusqu'au golfe de Gênes, la côte était littéralement jalonnée d'établissements marseillais. L'influence grecque ne devait pas toutefois limiter son action à la zone littorale; et des villes relativement éloignées de la mer et enfoncées assez profondément dans l'intérieur des grandes vallées, telles que Glanûm, Saint- Remy, Avenio, Avignon, Vasio, Vaison, etc., ne furent, dans le principe, que des comptoirs grecs en relation constante avec la métropole.

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Strabon et Etienne de Byzance mentionnent presque toutes ces colonies, filles de la cité phocéenne ; ils nous les montrent grandissant d'abord sous le patronage de leur mère, puis s'en détachant tour à tour et se créant peu à peu une véritable autonomie. Il est remarquable cependant que, . dans cette nomenclature, le nom d'Arles ne soit jamais prononcé; mais ce silence, loin de surprendre, est une preuve de plus de l'importance considérable et de la valeur personnelle qu'avait depuis longtemps acquises la ville arlésienne, alors que Massalia naissait à peine ^ et commençait seulement à étendre, le long delà côte die Provence, ses jeunes rameaux.

Arles n'était plus à créer ; Arles existait. C'était déjà depuis plusieurs siècles une ville riche et peuplée; et les Phocéens de Marseille, peut-être même quelques familles de la Grèce elle-même qui accoururent directement dans ses murs, y furent reçus en hôtes, presque en amis ; ils n'eurent rien à fonder ; ils apportèrent seulement leur goût pour le négoce, leur bonne grâce naturelle, leur amour des arts tranquilles, et se mêlèrent, sans effort et sans éprouver de résistance, à la population celtique. C'était d'ailleurs à la faveur de l'hospitalité gauloise (i), et non les armes à la main, que les premiers émigriants de Phocée avaient occupé le territoire qu'ils devaient bientôt enri-

(i) Voir la Légende de Protis et Cyptis, ch. x, § ii.

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chir et orner. Vraie ou fausse, la légende des amours de Gyptis et du Grec Protis indique assez que la violence n'avait pas été le prélude de la conquête. L'hellénisation de la Provence et du midi de la Gaule fut donc une œuvre toute pacifique, et c'est pour cela qu'elle a jeté dans le cœur du pays des racines si profondes et laissé sur notre sol une empreinte si durable.

Plus d'une fille d'Arles, au regard clair, à la taille frêle et gracieuse, aux allures quelque peu sauvages, dut, à l'exemple de sa jeune souveraine, comparer les nouveaux arrivants aux Celtes et aux Gaulois rudes et grossiers auxquels le sort semblait l'avoir jusqu'alors réservée. Nul 4oute qu'elles n'aient regardé avec beaucoup d'intérêt ces jeunes navigateurs, intelligents*, actifs, à la physionomie ardente et fine, qui plaçaient sous le vocable d'une adorable déesse leurs entreprises lointaines, et auxquels, comme la fortune, elles finirent bientôt par sourire et tendre la main. Les enfants de Tlonie approchèrent presque tous leurs lèvres de la coupe séduisante qu'on leur offrait, et c'est ainsi qu'est né ce type arlésien, pur, correct, noble, éternel honneur de la vallée du Rhône, que l'on voit localisé dans la ville d'Arles et dans sa banlieue, et qui ne se retrouve nulle part ailleurs.

A vrai dire, ce croisement de la race celtique et de la race grecque ne fut qu'une sorte de reconnaissance et de reconstitution ethnographi-

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que. Les Celtes, dont Torigine aryenne est aujourd'hui clairement établie, n'étaient que des enfants de l'Asie qu'une grande migration avait dépaysés et jetés dans l'Europe occidentale; les Grecs, de leur côté, venaient aussi du pays de la ' lumière et du soleil ; et l'harmonie parfaite qui s'établit pendant plusieurs siècles entre les anciens maîtres du sol et les nouveaux venus fut, sur la terre de Provence et en particulier dans la plaine d'Arles, une véritable fusion de la Grèce et de l'Orient.

On a trop parlé de la beauté des filles d'Arles pour qu'il soit permis de la passer sous silence ; aussi bien leur charme s'impose à l'œil le moins exercé. Quelques amis fanatiques de la perpétuité des races et des manifestations indéfinies de l'atavisme croient même pouvoir reconnaître à Arles trois types distincts, — l'un grec, qui est le plus répandu; le second romain, le troisième sarrasin. Cette distinction est bien subtile, et nous avouons que nos observations les plus minutieuses ne nous ont jamais conduit à la vérifier. Quelle qu'ait pu être d'ailleurs l'influence de la domination romaine ou mahométane sur la ville d'Arles, nous avons peine à admettre qu'elle ait été assez continue pour modifier d'une manière sensible les traits nettement accentués d'une race déjà formée. Il est sans doute assez fréquent de rencon-

trer dans la plaine d'Arles quelques rejetons de cette forte race romaine dont les formes plus massives, le port plus majestueux que ceux de la race grecque rappellent assez les types si connus du Transtevere, de la Campanie et du Pays Latin. Il n'est pas rare non plus de voir errer çà et là des figures plus bronzées, aux traits anguleux, aux mouvements heurtés et fiévreux, dont les yeux noirs, faits de nacre et de jais, perçants et perpétuellement agités, semblent une réminiscence de ce type sarrasin aujourd'hui localisé chez les tribus cosmopolites des bohémiens errants. Mais ce sont des manifestations isolées ; et il y a loin de l'existence de quelques sujets douteux à celle de trois races distinctes. Peut-être même ne faut-il voir, dans ces types bruns et un peu rudes qui s'éloignent plus ou moins du type délicat et en quelque sorte affiné de l'hétaïre grecque, qu'un débris de la race ibérienne ou ibéro-ligure qui a dominé, pendant de longs siècles, sur tout le littoral du Languedoc et du Roussillon,. et dont un grand nombre d'individus ont dû très-certainement franchir le Rhône, séjourner et se perpétuer pendant des époques indéterminées sur la côte de la Provence.

Ce que l'on peut affirmer, c'est que la beauté grecque existe à Arles, et qu'elle existe seulement chez la femme (i). L'homme y est lourd, petit,

(i) RoGET DE Belloguet, Ethnogétiie gauloise.

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vulgaire, rude dans ses formes et ses mouvements , grossier surtout dans les intonations de sa voix. La femme, au contraire, a conservé quelque chose de sa délicatesse native ; grande et souple, au profil de camée, la vie heureuse semble frémir dans les ondulations de sa taille ; son nez est droit, son menton très-grec, son oreille fine; ses yeux, admirables de dessin, ont quelquefois une expression indéfinissable; et ses sensations subites et véhémentes sont tempérées par une sorte de grâce attique, don précieux de sa mère, qu'elle saura transmettre à ses enfants.

L'infériorité plastique de Fhomme est manifeste ; et, à part une certaine souplesse de membres et une vivacité plus méridionale que grecque et d'une distinction en général fort médiocre, il semble n'avoir rien conservé de l'élégance de la race dont il est descendu.

C*est qu'en effet , malgré sa prétention au premier rang dans l'histoire physique de l'humanité, l'homme doit se résigner à n'occuper qu'une place secondaire. Il n'intervient en définitive dans le développement de la race que d'une manière tout à fait accidentelle et passagère ; dans cette perpétuité de l'espèce qui donne naissance au type et qui conserve la forme et la beauté, le premier rôle appartient sans contredit à la femme. Physiquement, moralement et même socialement, c'est elle qui est, en fait, le véritable moule de l'humanité, moule souvent déformé, avili et souillé par

des contacts grossiers ou d'odieuses profanations, mais qui se ressent toujours de la distinction de son origine primitive. Or, pour le littoral de la Provence, ce moule est grec et oriental; et, malgré les croisements et les altérations sans nombre que la conquête romaine ou la brutalité sarrasine ont pu lui faire subir, Fargile qu'il a façonnée pendant neuf mois garde toujours, dans ses traits généraux et dans la plupart de ses détails, les traces de la noblesse et de la pureté du type originaire.

Ce n'est pas , on le pense bien , en examinant deux ou trois sujets isolés qu'on peut se rendre compte de la persistance et de la réalité d'un type ; et quelques cas particuliers n'ont jamais suffi pour établir une loi générale.

Il faut envisager en bloc une population tout entière. Il feiut surtout la mettre en regard des populations voisines prises aussi dans leur ensemble ; et le résultat de cet examen comparatif fait ressortir, d'une manière fort nette, les grandes lignes qui constituent une race parfaitement définie.

Pour Arles, cet examen est d'autant plus saisissant que les différents groupes des populations qui Tenvironnent ne présentent dans leurs masses générales aucun caractère particulier, aucune noblesse, aucune distinction native. Les Volkes, qui ont occupé plusieurs siècles avant Jésus-Christ toute la région de la rive droite du Rhône, les Salyens, les Cavares, les Voconces qui peuplaient

morale de cette créature déliée , trop fine et trop nerveuse, a été comprimée et froissée par une force brutale et aveugle. C'est, en un mot, la jeune Gyptis, apte à tout sentir, animée sous sa froide enveloppe de marbre d'un véritable feu intérieur, agitée par des sensations indéfinies, et prête à tendre fièrement la coupe à celui dont l'amour lui apparaîtra comme le symbole de la délivrance, Taurore de la vie personnelle et le gage de la liberté.

Les témoignages les plus autorisés (Strabon, César, etc.) ne nous permettent plus de mettre en doute qu'à l'époque de la guerre des Gaules, c'est-à-dire un demi-siècle avant Jésus -Christ, Arles ne fût, depuis longtemps déjà, fort étendue, populeuse, riche et commerçante. Peu après la fondation de Massalia, les Grecs avaient gagné de proche en proche sur la zone littorale et s'étaient pour ainsi dire infiltrés dans toutes les couches de la société celtique. A Arles, ils avaient acquis un véritable droit de cité et s'étaient tout à fait greffés sur la population autochthone. Grâce à eux, la marine, l'agriculture, l'industrie, les arts même prirent un assez grand développement; c'étaient eux principalement qui alimentaient les chantiers de constructions navales, disposés sur les deux rives du Rhône, assez vastes, assez bien ' outillés pour que César, ainsi que nous Pavons

LA RACE GRECQUE SUR LES BORDS DU RHÔNE. l65

dit plus haut, ait pu y faire construire douze navires de combat, tiaves longœ et tectce, des plus grandes dimensions. La ville gréco-celtique ou gallo-grecque avait cessé d'être barbare ; elle était devenue marchande et Tun des premiers comptoirs, emporta, peut-être même le plus important et à coup sûr le mieux situé de toute la Gaule méridionale.

Cette infusion lente et continue de la race grecque à travers la race gauloise se manifeste d'une manière très-curieuse dans la numismatique ancienne de toute cette partie du littoral ; et Ton peut juger des progrès de l'hellénisme par les transformations et les perfectionnements du monnayage indigène.

Lorsque, à l'origine des temps historiques, la race celtique ou gauloise commence à se détacher de ce brouillard un peu vague qui enveloppe le berceau de toutes les sociétés naissantes, elle ne se présente pas comme une nation compacte, organisée, ou tout au moins composée de diverses peuplades ayant une communauté d'intérêts et entretenant entre elles des relations fréquentes, telle que nous la voyons quelques siècles plus tard, au moment des premières invasions gauloises sur le territoire de r.Italie. C'est une masse confuse de tribus distinctes et de groupes fermés, n'ayant encore aucun lien fédératif, aucune solidarité, s'ignorant presque les uns les autres, et correspondant assez exactement aux divisions natu-

l66 CHAPITRE QUATRIÈME.

relies du sol. Une tribu par vallée, telle est à peu près la formule des sociétés anciennes. Les échanges ne franchissaient pas les limites assez rapprochées de chaque petit bassin géographique; et la monnaie, qui est l'instrument indispensable de réchange, était fabriquée exclusivement pour la région assez restreinte dans laquelle elle devait avoir cours. Aussi voyons-nous la plupart des populations gauloises posséder, comme toutes les villes phocéennes du littoral, leurs monnaies autonomes. Les plus anciennes sont d'un style trèsbarbare et d'un fort mauvais métal , alliage mal défini de cuivre, d'étain et de plomb; les types en sont extrêmement grossiers, informes, souvent méconnaissables ; et ce n'est que vers le troisième siècle avant notre ère que Tinfluence grecque commence à se faire sentir et qu'on voit apparaître des monnaies en bronze, en or et en argent (i).

Ainsi, l'un des types les plus habituels cie œs monnaies déjà un peu grécisées et que l'on rencontre sur tout le littoral de la Celtique a est une figure virile vue de profil, dans laquelle on a cru reconnaître un Hercule gaulois , mais qui serait tout aussi bien le dieu topique de la ville ou de la montagne, affublé par quelque monétaire grec

(i) La fabrication indigène ne fut, dans plusieurs cas, qu'une reproduction grossière des statères grecs; telles sont les monnaies d'or portant la légende de Philippe de .Macédoine.

des attributs d'Hercule, la massue dans le champ, au revers le lion en course avec la lettre N à l'exergue (i) ».

Les oboles celtiques à légendes grecques abondent alors à cette époque; chaque tribu importante a la sienne, en a même plusieurs, et elles portent presque toujours dans leurs légendes , contrairement à Fusage des monnaies massaliotes, le nom du chef plutôt que celui de la ville ou de la tribu (2). En même temps que les Grecs mêlaient leurs mœurs à celles des barbares , ils gravaient sur leurs monnaies locales quelques-uns de leurs attributs préférés ou même les armes de leur métropole. De là sont nés ces types mixtes, moitié grecs, moitié gaulois, dont il est intéressant de suivre les transformations dans les collections numismatiques de l'époque celtique. Telle est, par exemple, cette belle monnaie à légende grecque qui présente la tête si connue du Mercure gaulois aux cheveux bouclés, bizarrement associée

(i) De LA Saussaye, Numismatique de la Gaule Narbonnaise, — Hist, de Languedoc, L II, c. xiv, notes E. B.

(2) Voir, entre autres, les monnaies celtiques du littoral- à légendes grecques des rois ou chefs KAIANTOAOG, PirANTIC et BITOVIOG (BITO VTOC-BITVIT). Ces dernières surtout sont pleines d'intérêt, en souvenir de Tillustre Bituit ou Bétuid, chef des Ârvernes, et de la grande lutte qu'il soutint infructueusement contre les consuls Cn. Domitius Ahehobarbus et Q. Fabius Maximus, — an de Rome -633, — 120 ans av. Jésus-Christ. (Hist, de Languedoc, LU, X. XIV, note £• B.)

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au type phocéen du trépied, Tun des symboles caractéristiques du culte d'Apollon (i).

En même temps, la gravure et les empreintes se perfectionnent; Télégance et le fini du travail ne le cèdent plus aux meilleurs types des villes phocéennes ; la fabrication passe entre les mains des ouvriers grecs et devient, dans certains cas, une véritable contrefaçon de la monnaie massaliote.

C'est ainsi que l'on voit le type du sanglier, qui est éminemment barbare et gaulois, et que Ton retrouve si souvent dans la vallée du Rhône, à Avignon, à Nimes", à Orange, à Vienne, etc., se dégager peu à peu de sa grossièreté primitive; d'abord informe et presque méconnaissable, il finit, sous la main des artistes massaliotes, par être gravé avec une rare perfection; il se modifie peu à peu et se transforme en taureau, rappelant ainsi le type classique du taureau cor^' nupète (2], caractéristique des colonies grecques du littoral et qui constituait, avec le lion des monnaies d'argent, les deux emblèmes héraldiques et pour ainsi dire là marque de fabrique du monnayage marseillais.

Plus tard, sous l'influence de la domination romaine, les caractères grecs des légendes finiront

(i) Hist, de Languedoc, 1. I, c. lui, note.

{2) Mémoires de l'Académie des sciences, belles-lettres et arts de Marseille , 1 874- 1 876.

par disparaître devant les caractères latins; mais, pendant plusieurs siècles encore , on les voit entremêlés avec eux d'une manière assez bizarre, .comme pour témoigner de la persistance de l'hellénisme chez une population qui avait conservé le souvenir de son ancienne langue et de ses anciennes mœurs, alors qu'elle n'était plus qu'une province absorbée dans le vaste empire romain et qu'elle avait depuis longtemps perdu sa force, sa vie personnelle et sa nationalité.

Ce fut vers Fan de Rome 707 (46 ans avant J. C.) qu'eut lieu la transformation d'Arles gréco-celtique en colonie romaine. Depuis trois ans, la Gaule était réduite à l'état de province. César, désireux d'acquitter ses dettes de reconnaissance envers un de ses lieutenants, avait nommé gouverneur de la ville le commandant de sa flotte, Décimus Junius Brutus, qui venait de s'illustrer au siège de Marseille. Lorsqu'il le jugea suffisamment récompensé, il le releva de cette haute et lucrative magistrature et songea à rattacher Arles à Rome par un lien plus intime et tout à fait durable. C'est alors qu'il chargea l'un de ses questeurs, Claudius Tiberius Nero, père et grand-père de trois enfants qui , pour le malheur de l'humanité, devaient s'appeler Tibère, Claude et Caligula, de conduire dans la Narbon-

lyO CHAPITRE QUATRIÈME.

naise deux colonies, dont Tune s'installa définitivement à Arles, et la seconde vint renforcer l'ancienne colonie civile de Narbonne (i), fondée depuis près de trois quarts de siècle (ii8 ans avant J. C), et qui commençait visiblement à décliner. Suétone est le seul des historiens anciens qui nous ait conservé le souvenir de cet événement considérable , l'un des premiers actes de colonisation militaire que Rome ait accomplis en dehors de Tltalie (2).

Le rôle de ce Tibère, envoyé seulement dans les Gaules comme chef des triumvirs , fut d'assigner, suivant l'usage romain, des terres aux soldats vétérans qui devaient former le noyau des deux colonies naissantes. Six mille hommes de la sixième légion occupèrent la ville et la campagne d'Arles, qui s'appela Arelate Sextanorum. C'était, en effet, une véritable prise de possession militaire, faite sans violence à la vérité, mais avec la rapidité, la discipline et la méthode des opérations de guerre bien conduites. Tacite nous dépeint ces vétérans de la république entrant en ordre dans leur nouvelle patrie comme dans une ville prise de vive force, et précédés de leurs tri-

(i) Voir les Villes mortes, etc., ch. vin.

(2) Pater Tiberii, quœstor C. Cœsaris, ^l^^^'^drino bello classi prcepositus, plurimum ad victoriam contuîit, Quare et pontifex in locum P. Scipionis substitutus et aà deducendas in Galliam colonias, in queis Narbo et A relate erant, missus est, (Sueton. , Tiber,, c. iv.)

buns et de leurs centurions (i). Derrière eux marchaient une nuée de fonctionnaires spéciaux, désignés sous le nom (Tagrimensores ou mesureurs des champs, chargés d'arpenter, de mesurer et de répartir entre les nouveaux arrivants une portion des terres de la nouvelle colonie. Puis venait toute une hiérarchie d'employés civils , religieux, judiciaires, administratifs, ayant chacun leurs fonctions parfaitement définies, leurs attributions toutes tracées (2), et placés sous la direction unique d'une sorte d'administrateur général qui prenait le nom de curator coloniœ, et qui était comme le moteur principal de cette machine gouvernementale parfaitement montée. C'était, en un mot, une véritable petite Rome qui se transportait tout d'une pièce sur un nouveau territoire avec son armée, ses citoyens et ses

(i) Universce legiones deducebantur cum tribunis et centurionibus et suis cujusque ordinis militibus. (Tacit., Ann,, 1. XIV, c. XXVII.)

(2) C'étaient des apparitores, sorte d'officiers publics attachés au service de la justice; des scribce et des librarii, scribes ou grammairiens, qui correspondaient assez aux employés de bureau de nos administrations publiques; des prcecones, ou crieurs publics, dont l'usage était aussi répandu que varié dans la vie romaine, auprès des tribunaux, dans les comices, dans les ventes, dans les jeux publics, dans les assemblées, dans les funérailles, etc. ; des pullarii, fonctionnaires de l'ordre religieux^ qui avaient soin des poulets sacrés; des architecti, chargés des bâtiments publics et de la voirie; des finitores , préoosés aux délimitations des propriétés, etc.

cadres de fonctionnaires et de magistrats. Une cour ou curie, image du sénat, était immédiatement installée, et les décrets de ses décurions étaient pour la colonie l'équivalent des sénatusconsultes de Rome. On répartissait l'autorité civile et militaire entre les mains des triumvirs er des duumvirs ou consuls; c'étaient eux qui représentaient la force et le pouvoir. La police et l'administration étaient confiées aux censeurs, aux questeurs et aux édiles; la religion enfin était livrée à l'exploitation de tout un attirail de ministres et de prêtres, augures, pontifes, flamines, voués au culte assez complexe des dieux de l'époque et plus tard des empereurs divinisés.

Ce n'était pas tout : il fallait non-seulement parler aux yeux des peuples nouvellement conquis, mais aussi rappeler à ces colons et à ces soldats la patrie absente et quelquefois regrettée. La ville fut agrandie et ceinte de nouvelles murailles, coupées de distance en distance par des portes flanquées de tours rondes et crénelées comme celles que Ton admire encore à l'entrée de la campagne de Rome.

Une véritable armée d'ouvriers de toute nature fut occupée à la construction des mêmes édifices publics que l'on avait vus si longtemps sur les bords du Tibre : un capitole, un forum, des temples, des arcs de triomphe, des aqueducs, des marchés, etc., et surtout des lieux de repos et de plaisir, un cirque, des théâtres et des bains.

LA RACE GRECQUE SUR LES BORDS DU RHÔNE. Ij3

En quelques années, l'aspect de la ville et de la campagne d'Arles avait complètement changé. La populeuse bourgade s'était transformée et enrichie ; et, tout en augmentant chaque année son importance commerciale, elle avait cessé d'être exclusivement marchande pour devenir patricienne et opulente, digne d'être comparée à Rome elle-même, Gallula Roma Arelas.

C'était un privilège, un avantage et même une sorte d'honneur pour une ancienne capitale de barbares que d'être ainsi élevée au rang de colonie ; mais c'était aussi une demi-servitude. Le caractère essentiel de la colonisation romaine était, en effet, d'uniformiser touteis les villes conquises, de les couler dans le même moule politique et administratif, de les classer et de les désigner par les numéros mêmes des lirions des vétérans qui avaient été les premiers à les occuper (i). Cette tendance à tout calquer sur la métropole, à tout

(i) Citons, entre autres : Narbo-Martius Decumanorum, Narbonne, fondée par les vétérans de la dixième légion; Arelate Sextanorum, Arles, sixième légion; Bceterrce Septimanorum , Béziers, septième légion; Arausio Secundanorum, Orange, deuxième légion; Forum Julii Octavanorum, Fréjus, huitième légion, etc., qui prouvent que toutes ces colonies étaient militaires d'origine, et conservaient, comme un titre honorifique, le numéro de la légion qui les avait fondées.

rapporter à un même centre est le propre de tous les pouvoirs forts^ militaires et dominateurs; déjà très-sensible dans les dernières années de la république, cette ligne de conduite s'accentua d^une manière remarquable dès les premiers empereurs, et devint bientôt une règle tout à fait absolue. Toutes les colonies impériales finirent par se ressembler; on y voyait les mêmes rues, les mêmes temples, les mêmes institutions, les mêmes monuments. C'était partout le même vocabulaire impérial et administratif; on se serait cru partout dans la même ville, sorte de Rome au petit pied, rappelant sinon la grandeur, du moins Torganisation, la police, les mœurs, et surtout les plaisirs et les excès de la ville aux sept collines.

A tout prendre^ la situation faite aux peuples conquis n'était pas de nature à les indisposer beaucoup contre leurs nouveaux maîtres. Les barbares, comme, tous les hommes de guerre et de violence, admettaient très-bien le prestige et la loi de la force; les marins, et les commerçants, d'autre part, comme tous les hommes d'argent et d'aventure, faisaient assez bon marché de leur dignité personnelle, pourvu que leurs intérêts matériels ne fussent pas compromis. Obligés de céder devant le plus fort, les Gallo-Gfecs d'Arles trouvèrent, dans la vie facile et tranquille qui leur était faite, une sorte de dédommagement à la liberté perdue. Tout était combiné d'ailleurs pour leur adoucir le sacrifice forcé de leur dignité et de

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leur autonomie. Il leur était dès lors presque doux de se laisser conduire par un maître très-policé, qui leur offrait, en échange des soucis de Tadministration et du gouvernement de la ville, tous les plaisirs et toutes les jouissances matérielles d'une civilisation déjà fort avancée, et dont les raffinements et la corruption devaient exercer une véritable fascination sur une population très-mélangée, déjà un peu gâtée par le contact des marchands et des gens de mer. Cette servitude n'était pas une oppression; et, en fait, l'histoire ne signale presque nulle patt de ces résistances glorieuses dont le souvenir est la consolation et rhonneur des peuples vaincus. Ce n'est que dans le centre ou dans le nord de la Celtique que les légions romaines, se trouvant en présence d'aristocraties guerrières, comme celles des Allobroges ou des Arvernes, fières du grand rôle qu'elles avaient joué et encore jalouses de leurs droits , eurent quelquefois à lutter contre cet esprit d'altière indépendance qui était le propre de la race gauloise (i). Mais aucune des villes du littoral ne'

(i) A Vienne notamment, qui était la métropole des Allobroges (Strab., 1. IV, c. i, g 2), l'antipathie des deux populations réunies dans les mêmes murs avait de trèsbonne heure dégénéré en querelles qui ensanglantèrent à plusieurs reprises les rues et le forum de la nouvelle colonie. Les colons romains furent chassés de la ville et durent se réfugier sur le territoire des Segusiavi , Tun des petits peuples de la Gaule Chevelue, qui était séparée de celui des Allobroges par le fleuve du Rhône, et qui for-

paraît avoir éprouvé de si nobles susceptibilités. Les Grecs de la côte étaient assez. corrompus par le climat et la richesse, par les habitudes mercantiles, par le goût des arts et des plaisirs faciles; ils ne foulaient plus d'ailleurs le sol de la mère patrie; en habitant depuis plusieurs siècles une terre d'emprunt, ils avaient à peu près perdu le sentiment viril de la nationalité, et avaient communiqué à la population celtique toutes leurs qualités, tous leurs défauts et par-dessus tout cette sorte de mollesse qui fait à la fois le charme et la faiblesse des races méridionales.

La population gallo-grecque du littoral était donc mûre pour cette demi-servitude, et on la vit se soucier assez peu de la perte de ses libertés politiques. Les Grecs, qui depuis plusieurs siècles exerçaient dans la ville d'Arles cette influence incontestable que donnent toujours Pintelligence, la richesse et le travail, étaient avant tout des gens d'affaires, des marchands, des artistes et des lettrés. Le patriotisme désintéressé notait pas leur fait. Les arts furent pour eux une sorte de compensation à ce qui leur manquait du côté du caractère. Loin d'être une tyrannie, la domination romaine fut regardée par eux presque comme une protection ; et c'est en réalité sous son égide que l'hellénisme se développa librement, pendant les

mait de ce côté la limite de la province romaine. {Hist gén. de Languedoc, notes E. B., 1. II, c. 11.)

premiers siècles de notre ère , sur tous les rivages de la Méditerranée.

Arles surtout fut Tun de ses principaux foyers. Officiellement romaine, elle était en fait grecque de mœurs, de langage et de tempérament. Quelques-uns de ses monuments et un très -grand nombre d'œuvres d*art et de débris exhumés de son sol privilégié, bien qu'appartenant à Tépoque romaine impériale, sont des œuvres essentiellement grecques, exécutées souvent par des artistes grecs, tout au moins sous leur influence et leur direction ; et sous le masque romain qui couvre la grande colonie du Rhône , nous allons retrouver avec intérêt les traits harmonieux de cette race grecque, supérieure, quelquefois frivole et un peu sceptique, mais fine entre toutes et dont Télégance et le goût exquis feront toujours Tadmiration des esprits délicats et des natures distinguées.

th

LES PLAISIRS PUBLICS SOUS l'eMPIRE.

Absence de vie politique sous les Césars. — Les plaisirs publics et gratuits. — Les thermes : leurs dimensions, leur luxe, leurs musées. — Les grandes tueries de l'amphithéâtre. — Le gymnase et l'hippodrome chez les Grecs. — Les jeux du cirque à Rome. — Le théâtre antique. — Dispositions architecturales; divisions de la scène , etc. — La tragédie grecque. — De l'art dramatique chez les Romains. — Les gladiateurs et les bëtes féroces sur la scène. — Corruption générale ^

L'étude et la restauration des monuments anciens ne sont pas seulement intéressantes pour Partiste et Parchéologue. Ces vestiges du passé portent avec eux un plus haut enseignement et sont en réalité un des éléments les plus précieux et un des guides les plus sûrs de Thistoire.

Les textes épigraphiques constituent en quelque sorte les archives des peuples disparus ; mais ces trésors ne sont accessibles qu*à un petit nombre d^érudits ; les monuments, au contraire, témoins muets des plus grands événements de l'histoire, semblent en avoir gardé une certaine empreinte, et ce sont des livres ouverts à tous.

A Faspect de ce qui reste des villes romaines, l'observateur le plus superficiel, le plus vulgaire, ne peut manquer d'être saisi de l'importance

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démesurée et des proportions grandioses de tous les édifices consacrés aux plaisirs, au bien-être ou aux passions de la multitude. Les deux ruines les plus imposantes de Rome sont le Colisée des Flaviens et les Thermes de Caracalla ; elles écrasent par leur masse tout ce que le vieux Forum, qui leur est presque contigu, renferme de temples, de basiliques, d'arcs de triomphe, de colonnades et de débris de toute nature.

Mieux que tous les récits des historiens, ces deux colosses dénudés expliquent d'une manière saisissante les mœurs, les instincts et la vie débordante de la population romaine à l'époque impériale. Même remarque et même impression d'ailleurs dans toutes les villes riches qui dépendaient de l'empire : partout les édifices principaux sont les théâtres et les bains; partout ils sont construits dans des proportions effrayantes et dont nous sommes encore aujourd'hui stupé- ' faits. D'un bout à Tautre de l'Italie, à Vérone, à Pompéi, à Herculanum, à Pouzzoles, àCapoue; dans toute la Gaule méridionale, à Nimes, à Orange, à Arles, à Fréjus, etc.; en Espagne, en Afrique, en Asie même, en un mot dans toute cette partie de la terre qui constituait pour les anciens le monde civilisé et que le sort des armes avait faite la proie d'une seule ville, on voit se dresser les mêmes ruines , se profiler les mêmes arceaux^ se dessiner les mêmes enceintes^ débris quelquefois informes de monuments presque

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identiques, construits d'après les mêmes types, presque sur les mêmes plans, affectés aux mêmes usages, et qui nous révèlent des habitudes de vie dans le détail desquelles on ne peut entrer sans éprouver un singulier mélange d'admiration et de dégoût.

Cette débauche de jouissances extérieures et matérielles s'explique par un seul fait : il n'y avait pas de vie privée dans les sociétés antiques. L'exiguïté des maisons particulières, comparée aux grandes proportions de tous les monuments publics , le prouve d'une manière surabondante. A Rome, notamment, pendant les sept premiers siècles de son histoire, toute l'activité des citoyens se dépensait à la guerre ou au Forum. Comme V Agora d'Athènes, le Forum de la république était le lieu permanent de réunion de toutes les assemblées, le siège de tous les pouvoirs, le centre de tout l'organisme social ; c'était le véritable cœur de la patrie.

Les victoires de César tranformèrent brusquement la société romaine et la firent complètement dévier de soft orbite ; elles tuèrent la vie publique et préparèrent du même coup l'avènement de la plus détestable institution que le monde ait connue, l'empire.

Dès lors, plus de comices, plus de tribune, plus de vie politique. Une armée de prétoriens, corn-

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mandée par un maître souverain, mais au fond disposant à son gré du pouvoir suprénie (i), tenait entre ses mains les destinées de tout un monde. Des millions d^hommes étaient devenus les tributaires d'un seul peuple, et ce peuple eut bientôt des exigences et des passions sans frein ni limites. Il devenait d^ailleurs presque impossible de contenir par la force seule , non-seulement les citoyens eux-mêmes, mais encore les armées de barbares à peine soumis et prêts à chaque instant à se soulever contre les légions romaines.

« Les hommes oublient tout pendant qu'ils s'amusent (2), écrivait Cassiodore, Pun des derniers hommes d'État de Tancien monde romain, et il est plus facile de les conduire par les plaisirs que par la force ou la raison. » Et le plaisir fut en

(i) Les prétoriens étaient tellement devenus les maîtres de l'Empire que, le 3o mars iqS (troisième jour avant les calendes d'avril), après la mort de Pertinax, ils le mirent littéralement à l'encan. Ce fut Didius Julianus qui en devint l'acquéreur, après plusieurs surenchères, contre son concurrent, nommé Sulpicien. Le prix de la vente fut, d'après Spartien, de vingt-cinq mille sesterces (6,000 fr.) pour chaque prétorien. On sait que Julianus, empereur, voulut lésiner sur les engagements qu'il avait pris, et que, quelques mois après avoir été proclamé, il fut assassiné par les prétoriens, irrités de ne pas rentrer dans leur créance.

(2) Hcec nos faveamus necessitate populorum imminen^ ii,tm quitus ratum est ad talia convenir e, dum delectantur cogitationes feras abjicere, Paucos enim ratio capit et raros probabilis oblectat intentio et ad illud potius turba ducitur quod ad curarum remissionem constat inventum. (Cassiod., Litt,)

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fait la seule morale de Tempire; les fétes sanglantes,, les jeux de toute espèce, la débauche même servis gratuitement et à profusion à un peuple insatiable, tel fut pendant près de quatresiècles le programme unique de la politique des Césars. Aussi, dès qu'une province était absorbée dans le vaste empire romain, s'empressait-on d'y établir à grands frais des théâtres, des cirques, des thermes, qui n'étaient pas seulement des institutions de plaisir, mais encore de véritables moyens de gouvernement. Et pendant quatre siècles la vie du monde romain s'est trouvée ainsi partagée entre Toisiveté honteuse des bains et les excitations des spectacles les plus insensés que la folie de Thomme puisse rêver.

On doit reconnaître toutefois que l'organisation du plaisir était savamment comprise et conçue sur une échelle grandiose. Le séjour dans les thermes pouvait à lui seul occuper la majeure partie de la journée. Mais le bain en lui-même, malgré l'importance qu'on y attachait dans le monde ancien et bien qu'accompagné de raffinements qui n'existent plus de nos jours, n'était qu'un des éléments de ce programme de plaisirs offert d'une manière permanente aux citoyens (i).

(i) Ce fut Agrippa, ministre et favori d*Âuguste, qui le

Les thermes étaient en réalité de somptueux palais où se trouvaient réunis, avec un art infini et une prodigalité sans bornes, tous les genres de * divertissements possibles. Construits sur le modèle des gymnases grecs, ils con^prenaient une succession de cours, de promenoirs et de salles couvertes dont quelques-unes atteignaient des dimensions supérieures à celles de nos plus grands édifices modernes. Les thermes de Caracalla occupaient sur le mont Aventin la surface d^une petite ville; ceux de Dioclétien, plus vastes encore et dont les immenses constructions s^éten» daient à la fois sur le Viminal et le Quirinal, deux autres collines de Rome, possédaient des salles fermées dont le volume dépassait celui de nos grandes cathédrales. L'un de ces immenses vaisseaux, transformé, mais non agrandi par Michel-Ange, est devenu Téglise Santa-Maria degli

premier introduisit un grand luxe dans les thermes et en fît une sorte d'institution publique. Après lui, des thermes magnifiques furent successivement édifiés et offerts au peuple par divers empereurs; c'était, comme les jeux du cirque, une véritable largesse faite à la foule. A Rome seulement, on voit encore les ruines des thermes de Néron, d^ ceux de Titus, de Trajan, de Commode, de Caracalla, de Sévère, de Philippe, de Dioclétien et de Constantin. Même luxe dans les provinces; et Ton peut citer, entre autres, la colonie de Nimes qui possédait de magnifiques thermes et un nymphée élégant dédiés à son dieu Nemausus, dont les ruines sont encore une des merveilles du» midi de la France, malgré la pitoyable restauration de nos architectes modernes^'

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Angeli, la plus spacieuse de Rome après la basilique Saint^Pierrc.

La partie consacrée spécialement aux bains était à elle seule un véritsA^le monde.

Bains froids, baptisteria, frigidaria ; bains ' chauds, caldaria; bains de vapeur, laconica, sudatoria; salles tièdes, tepidariœ cellœ; piscines et bassins de toute espèce, depuis les chambres réservées à de riches patriciens et à leurs esclaves, apodypteria, jusqu'aux vastes pièces d*eau dans lesquelles on pouvait nager librement, natatio^ nés, étaient ménagés et organisés avec une magnificence et un luxe dont nous ne saurions approcher aujourd'hui sans être réellement taxés de démence (i). Tout autour étaient disposés des salons pour la conversation; des galeries semblables aux xystes grecs et destinées aux exercices gymnastiques; des absides circulaires, dites exèdres, où discouraient les philosophes, les poètes et les rhéteurs ; des salles pour les musiciens ; des jeux de balle, sphœristeria; d'immenses espaces pour le jeu de la palestre ; un véritable stade qui pouvait devenir une sorte de théâtre, theatridium, entouré de sièges et de gradins permettant aux spectateurs de suivre les péripéties de la course ou les assauts des lutteurs. Puis venait une succes-

(i) Les bassins des thermes de Caracalla comptaient i,6oo sièges en marbre poli; ceux de Dioclétien pouvaient recevoir près de 3,5oo baigneurs.

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sion de portiques et de promenades à ciel ouvert, hypœthrœ ambulationes, d'allées, de ronds-points, plantés d'arbres, garnis de fleurs, ornés de vases précieux, pavés de mosaïques étîncelantes , de marbres et d'émaux.

Ce n'était pas tout. L'étage supérieur était ordinairement occupé par des collections d'une valeur incomparable : bibliothèques, galeries de tableaux, statues, bronzes et bas-reliefs. De véritables trésors étaient ainsi accumulés dans ces musées que* les empereurs se plaisaient à enrichir et que leurs préfets , spoliateurs patentés des peuples conquis, étaient spécialement chargés d'approvisionner. Le monde entier, la Grèce surtout, avait été mis au pillage pour orner ces palais de la multitude. Le Vatican, le Capitole, le Louvre, le musée Borbonico de Naples en ont recueilli quelques épaves célèbres dans Phistoire de l'art. Le fameux groupe du Laocoon, l'Hercule et le Taureau Farnèse, le Torse du Belvédère, la célèbre Vénus Callipyge, etc., ont été retirés presque intacts sous les décombres de plusieurs thermes de Rome ; et les fragments de statues et de vases que l'on y a trouvés par milliers peuvent nous donner une idée de la profusion des richesses artistiques renfermées dans ces établisse* ments somptueux, oti toutes les jouissances intellectuelles et matérielles étaient prodiguées à un peuple blasé, de plus en plus difRcile à satisfaire et entièrement corrompu. Leurs dimensions

étaient devenues telles qu^Ammien Marcellin les comparait à des provinces entières ( i ) , et les empereurs eux-mêmes prirent quelquefois plaisir à établir leurs demeures dans ces immenses casinos qu^ils avaient créés , et où toutes les voluptés de la vie païenne et sensuelle (2) se trouvaient ingénieusement mêlées aux jouissances les plus délicates de Pesprit.

Malgré son inépuisable variété, la vie des thermes, toute d'oisiveté et de mollesse, ne devait pas suffire au peuple-roi. Lassé de voluptés tranquilles, il demanda bientôt des excitants. Ce fut alors aux spectacles qu'on eut recours.

Trois sortes de divertissements publics étaient périodiquement et presque quotidiennement offerts à la foule : le théâtre proprement dit, le cirque ou Phippodrome et l'amphithéâtre. Les

(i) Lavacra in modum provinciarum extructa, (âmm. Marcell., Rer. gest.)

(2) Avec les empereurs la débauche eut libre accès dans les thermes; elle faisait presque partie de Tinstitution. La corruption, d'ailleurs, était arrivée à Rome à ce point qu'aucun temple ne fermait ses portes à la prostitution. Le vice était devenu une sorte de rouage administratif de Tempire.

. . . Quo non prostat femina templo?

(JuvÉNAL, sat, IX, V. 24.) . . . Non vis mecum, Saufeia, lavari,

(Martial, 1. III, ép. 72.)

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deux premiers, bien que la corruption , la débauche et le sang les aient de très -bonne heure souillés, avaient conservé quelque chose de la noblesse de leur origine. Sans être précisément d'importation grecque, la Grèce les avait connus et illustrés bien avant Rome. Sans doute le culte passionné du beau sous toutes les formes avait fait place à des goûts plus matériels ; les combats violents et sanguinaires avaient succédé aux luttes gracieuses de la palestre, les parades et les bouffonneries aux graves mélopées et aux processions solennelles des chœurs antiques. Toutefois, malgré cette décadence profonde, les jeux du cirque et les représentations scéniques étaient encore une réminiscence de Part grec.

L'amphithéâtre, au contraire, est essentiellement romain. Riçn ne donne mieux Pidée de la force et de la grandeur, en même temps que de l'odieuse dépravation de ce peuple. Ce n'est qu'après avoir vu le Colisée que Ton peut comprendre la Rome impériale; et, lorsqu'on réfléchit que, dans toutes les villes importantes de ce qui se disait alors le monde civilisé, il existait un colosse de même nature et destiné aux mêmes atrocités, on se figure alors ce que pouvait être Pempire romain.

Ce type d'architecture est presque sublime dans sa brutalité. Aucune ornementation. A l'extérieur, trois étages parfaitement corrects : les ordres grecs classiques, le dorien, l'ionique, le

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corinthien, se superposent dans toute leur sévérité. Dans l'épaisseur du monument qui, à Rome, n'a pas moins de cinquante mètres (exactement 5i'",oo7), des voûtes massives servaient de réduits aux bêtes féroces, aux combattants et aux prisonniers; au milieu, une immense arène où Ton tuait ; tout autour, sur des gradins de marbre qui s'élevaient jusqu'au couronnement, une véritable muraille vivante, — trente, soixante, quelquefois cent mille désœuvrés qui passaient leur vie à voir soufifrir et à voir mourir.

Tous les amphithéâtres étaient construits sur ce même type; les dimensions seules variaient. Le Colisée pouvait contenir cent sept mille places, et irétait toujours plein. César Auguste en avait eu ridée; Vespasien la mit en œuvre à deux pas de la statue de Néron ; il y consacra dix ans de son règne; son successeur l'acheva. Plusieurs milliers de prisonniers juifs y travaillèrent pendant douze ans jusqu'à épuisement complet de leurs forces, comme leurs pères, captifs en Egypte, avaient travaillé, quinze cents ans auparavant, aux tombeaux des Pharaons. Dans la première série des fêtes qu'on y donna, cinq mille bêtes féroces et dix mille esclaves ou gladiateurs furent mis à mort. Ce fut l'inauguration , une sorte de spectacle d'ouverture, ce que nous appellerions aujourd'hui « les premières représentations ». Et celui qui ofifrit au peuple-roi cette boucherie de haut goût n'était rien moins que le doux et ver-

igO CHAPITRE CINQUIÈME.

tueux Titus. On peut juger par là de ce qui dut se passer dans la même enceinte sous le règne de ceux qui s'appelèrent Commode , Héliogabale ou Dioclétien.

Les ruines connues des amphithéâtres sont aujourd'hui assez nombreuses pour nous permettre de les reconstituer avec une parfaite exactitude; les moindres détails des spectacles qu^on y donnait nous ont été laissés par les écrivains de Pempire; et, malgré Phorreur. qu'ils devaient en éprouver et la juste réprobation dont ils les flétrissent, Pline, Sénèque, Ju vénal, Martial, Suétone, Dion Cassius, Calpurnius, saint Augustin lui-même^ ne peuvent s'empêcher d'en parler quelquefois avec enthousiasme.

Là se déployait en effet « la plus pompeuse et la plus sanglante tragédie humaine » quMl soit possible d'imaginer; l'amphithéâtre n'était rien moins qu'une « institution de meurtre continu (i) »; et, lorsqu'on a lu et relu les témoignages sans nombre et unanimes de tous ceux qui le fréquentaient tous les jours, on est presque saisi de vertige, et l'on se demande s'il est réellement possible que les choses aient pu se passer ainsi.

( i) Taine, l'Italie, 1. V.

Sur le sable de toutes ces arènes dont les Romains avaient couvert le sol de leur immense empire, For et le sang du monde coulèrent pendant quatre siècles comme un fleuve. L'univers était mis en coupe réglée pour approvisionner d^hommes et de bétes féroces ces théâtres qui en faisaient une si effroyable consommation. Rome, maîtresse du monde , l'exploitait et Tépuisait comme une carrière. Des peuples entiers, des armées de vaincus, de véritables légions de gladiateurs étaient gardés en approvisionnement comme on met en réserve du gibier ou du bétail; on les soignait, on les nourrissait grassement, on leur donnait des professeurs de maintien, un maître d'armes, lanista, et puis on les faisait battre par milliers.

Il fallait cependant varier un peu les spectacles pour réveiller la sensibilité émoussée de cet insatiable public. Les artifices les plus divers étaient alors employés. Tantôt des aqueducs monumentaux permettaient d'inonder le sol de Tarène , et sur Cette mer improvisée s'engageaient des luttes d^un nouveau genre; des bateaux chargés de combattants se heurtaient, ou bien un mécanisme ingénieux leur permettait de s'entr'ouvrir spontanément (i), de sorte qu'après avoir vu un cer-

(i) D'après Dion Cassius, c*est en assistant à ces naufrages de Tamphithéâtre que Néron conçut le projet de foire périr sa mère Agrippine par un procédé analogue.

taîn nombre d'égorgements sur la terre fennc, on pouvait assister aux efforts désespérés et aux derniers spasmes des malheureux qui se noyaient. D'autres fois, des forêts sortaient, comme par enchantement, du sol et donnaient un attrait de plus à ces chasses de bêtes féroces, venationes, -dont on suivait avec avidité les émouvantes péripéties (i). Le plus souvent, les hommes étaient tués sans combat ; on les livrait sans défense aux bêtes. Citait surtout les chrétiens qui étaient destinés à ces horribles repas qu'ils ont immortalisés. Cette idée de donner ainsi des hommes â manger en masse à des animaux féroces, de les noyer, de les faire piétiner par des éléphants (2), -est une de celles qui peignent le mieux la féroce bestialité de Tépoque. De pareilles fantaisies ont pu germer accidentellement dans le cerveau malade de quelque despote de TOrient; mais c'est le

(i) La transformation nécessaire de Tarène en lacs et en forêts s'effectuait comme les changements à vue de nos théâtres; et dans la même journée Ton assistait aux spectacles les plus variés. Le drame avait ainsi plusieurs actes €t plusieurs décors. (Dion Cassius, 1. XXVII.)

Si quis ades longis serus spectator ab oris,

Cui lux prima sacri muneris istafuit, Ne te decipiat ratibus navalis Enyo,

Et par undafretis; hic modo terra fuit. Non credis? Spectes, dum taxent œquora Martem

Parva mora est; dices : Hic modo pontus erat.

(Martial, De spect,, ep. 24.)

(2) Sen. , De brev, vitce, xxii.

LES PLAISIRS PUBLICS SOUS L^EMPIRE. IqB

peuple romain seul qui devait les réaliser sur une vaste échelle.

• Il est bon de se rappeler ces choses, quand on visite un amphithéâtre. A Rome surtout, l'impression est profonde. Après avoir longtemps mesuré de Pœil Tovale toujours gracieux du Colisée aujourd'hui muet et désert, on hésite à s'engager dans l'arène et à fouler du pied une poussière sacrée. On la touche des mains; on voudrait presque en approcher ses lèvres, et Ton se souvient avec respect qu'aucune terre au monde n'a bu plus de sang, aucune enceinte n'a vu plus de souffrances, plus d^héroïsme et plus d^agonies.

Il y avait même dans ces boucheries incroyables un véritable cérémonial dont les auteurs anciens nous ont laissé les détails les plus odieux, a Deux ministres des jeux, écrit Tertullien (i), Pun habillé en Mercure, l'autre en Pluton, venaient pendant les entr'actes enlever les cadavres ; le premier cherchait les morts; Pluton en prenait possession. Mercure tenait à la main un caducée en fer fortement chauffé, dont il touchait chaque corps pour éprouver s'il était bien mort. Pluton le suivait avec un maillet dont il les frappait. Des esclaves venaient ensuite avec de grands crocs et des cordes pour tirer tous ces corps morts oi> vivants encore, et on les traînait hors de Tarène,

(i) Tertull., Apolog, i5, ad Nat,, 1. X.

par une porte spéciale, porta Libitinensis (i), la porte de la mort. » On les conduisait ainsi dans une vaste salle du rez-de-chaussée, appelée spoliarium, oti on les dépouillait de leurs armes et de leurs vêtements; et « là, ajoute simplement Sénèque (2), on achevait de tuer les mourants ». Et pendant ces suspensions de la séance, les raffinés se reposaient dans les couloirs, écoutaient les déclamations des poètes et des rhéteurs ; on se récitait des vers d'Horace et de Virgile ; des pluies de parfums étaient versées avec profusion sur des milliers de spectateurs ; quelquefois même on servait à la foule de véritables festins (3).

Il y a plus : des salles de débauche étaient établies à poste fixe dans les galeries circulaires de l'amphithéâtre (4) ; et, sur les bandeaux de quelques-unes des voûtes intérieures, on voit encore des sculptures erotiques qui constituaient le blason ou renseigne des courtisanes en titre. La fête commencée dans le sang se terminait dans la boue (5).

(i) La déesse Libitina était celle qui présidait à la mort et aux funérailles.

(2) Sén., ép. 93.

(3) Post ludos epulum. (Trr. Liv., 1. XXXIX, 46.)

(4) Voir en particulier les emblèmes phalliques en basrelief, très-nettement sculptés sur plusieurs arceaux intérieurs de Tamphithéâtre de Nimes, et qui indiquent incontestablement que les voûtes, fàmices, étaient de véritables lupanaria.

(5) Lamprid., Héliogab., c. xxvi.

LES PLAISIRS PUBLICS SOUS l'eMPIRE. IqS

Telle était la vie de Tamphithéâtre. On peut juger par elle non-seulement de Pétat moral, mais encore de Ténervement physique de tous ceux qui respiraient cette atmosphère de sang, qui voyaient chaque jour tuer sous leurs yeux plusieurs centaines de leurs semblables ; qui, le lendemain, assistaient à des spectacles de même nature, et dont la vie entière était absorbée par de pareilles infamies. Que Ton se figure çiaintenant ce régime, pratiqué comme un système politique et appliqué, pendant près de cinq siècles, non-seulement chez les habitants de la Rome impériale, mais chez tous les colons, tous les alliés, tous les peuples des provinces qui faisaient partie de l'empire; et Ton comprendra alors à quel degré de décomposition et d'abrutissement était descendue la société ancienne.

Le cirque et le théâtre, malgré qu'ils aient beaucoup dégénéré, n'atteignirent cependant jamais des résultats aussi monstrueux. De tout temps, les jeux du cirque furent très-variés. Dans le principe, les Grecs eurent surtout pour but de maintenir la force et la vigueur du corps, de développer les muscles, d'entretenir le courage. La course, la lutte, le pugilat, le pancrace, le disque, étaient à la fois l'image et l'apprentissage de la guerre.

Plus tard, le cirque fut agrandi, embelli, et devînt un véritable spectacle. On y introduisit des chevaux, et les courses de chars tinrent la première place dans les fêtes Olympiques. Ce fut la brillante époque de la Grèce. Uélégance de la forme, le goût exquis, la recherche studieuse de la beauté parfaite et idéale, se manifestaient pai^ tout. Le vice lui-même était anobli par le sentiment délicat. de Tart, et le culte passionné des hétaïres était quelquefois la source des productions les plus exquises des premiers artistes du monde. C'était à l'hippodrome qu'elles venaient encourager les concurrents, couronner et récompenser les vainqueurs. Au milieu d'elles, les poètes récitaient leurs strophes, les sculpteurs choisissaient leurs modèles^ les rhéteurs déroulaient leurs périodes, et ce peuple d'athlètes et de parleurs était devenu entre leurs mains un peuple d'artistes, de raffinés et de dilettanti.

Les jeux du cirque eurent à Rome une physionomie plus rude et plus sauvage. L'art, l'élégance, la grâce, étaient remplacés par la forcé et la violence ; un peu de sang d'ailleurs était l'assaisonnement indispensable de toutes les fêtés romaines.

Il y avait un cirque dans toutes les villes importantes ; il y en avait même plusieurs à Rome et dans sa banlieue (i) ; mais le premier et le plus

(0 Â Rome y l'obélisque en syénite, situé au centre de

vaste de tous était le grand cirque de Tarquin l'Ancien, Circus Maximus, établi dans les basfonds de la vallée marécageuse du Vélabre, entre TAventin et le Palatin, et dont on ne voit aujourd'hui que de rares débris. Dans le principe, il n'avait pas moins de six cents mètres de longueur sur cent cinquante mètres de largeur; c'était un simple champ de course ou de manœuvre fermé de toutes parts par une enceinte de gradins en bois. César d'abord, les empereurs ensuite, Pagrandirent successivement et en firent un monument durable. Sous Vespasien, le nombre de places fut porté à deux cent mille; et Ton assure que, sous Constantin, il pouvait contenir près de, quatre cent ipille spectateurs. Même architecture, d'ailleurs, que pour les amphithéâtres ; à l'extérieur, des voûtes superposées en forme de portiques ; au milieu, l'arène ; tout autour, des rangées de gradins échelonnés sur des arceaux lourds et massifs.

la place du Vatican, avait été transporté d*Héliopolis par Caligula pour décorer la spina du cirque de Néron. Ceux, en granit rouge, de la place Saint-Jean de Latran et de la place du Peuple ont été retrouvés dans les ruines delà spina du Circus Maximus; ils venaient aussi d'Héliopolis. L'obélisque de Tescalier de Trinita dei Monti, également en granit rouge, était sur la spina du cirque de Salluste. Celui de la place Navone, qui a conservé si bien la forme de Tancien cirque d*Alexandre Sévère, décorait le cirque de Romulus, fils de Maxence, situé hors de Rome, sur la voie Appienne, et qui est, de tous ces monuments, le mieux conservé.

Les cirques étaient loin d*étre circulaires; ils étaient, au contraire, oblongs, très-allongés et divisés dans toute leur longueur, suivant leur axe, par un mur bas qu'on appelait Tépine, spina. Cette épine était quelquefois très-richement décorée; bustes, vases, statues, bas-relie&, autels votifs, obélisques, la jalonnaient de distance en distance et en faisaient une sorte de musée en plein air (i). La course avait lieu le long de cette barrière ; et c'était à ses deux extrémités qu^étaieùt plantées les fameuses bornes, metœ, qu'il ËiUait tourner brusquement et contre lesquelles venaient quelquefois s'abattre et se briser les .chars , les chevaux et leurs malheureux conducteurs.

Ces accidents n'étaient pas cependant de nature à captiver d'une manière suffisante un public accoutumé aux tueries de l'amphithéâtre. Sans doute il arrivait assez souvent que les jeux avaient un dénoûment tragique ; et Ton peut môme lire dans Sophocle les émotions poignantes et les terribles scènes qu'offraient ces dangereux spectacles. Mais Sophocle était Grec, et un Romain ne se pas-

(i) Une des plus belles médailles de bronze, du règne de Trajan, par un tour de force de la gravure, reproduit à son revers le Circus Maximus de Rome avec ses écuries, carceres, ses gradins remplis de spectateurs, et sa spina couverte de majestueux édifices, entre lesquels on distingue rimage grandiose de Cybèle et Tobélisque, les temples, les portiques et les chars consacrés à la Lune. (Et. RÉcAMiÈR, les Courses de char à Lugdunum, Gœ(, arcfu, mars 1876.)

sionnait pas pour si peu. Les gladiateurs i et les animaux furent bientôt introduits dans Parène, le sang y coula comme au Colisée ; et Ton en vint si bien aux grands combats et aux grandes chasses que Pline nous apprend que des éléphants, engagés dans une de ces batailles, échappèrent à leurs conducteurs et inquiétèrent sérieusement les spectateurs assis aux premières places derrière \q podium [i).

Le turf antique avait donc dégénéré ; il était devenu, comme l'amphithéâtre, un champ de carnage ; et à ce titre les empereurs en étaient les protecteurs-nés. Quelques-uns d'entre eux même, Caligula, Néron, Vitellius, Domitien, Lucius Vérus, Commode, Caracalla, Géta et Héliogabale, furent des cochers émérites. C'était pour eux une sensation nouvelle de se faire applaudir par la canaille qu'ils avaient payée et nourrie ; et leur dégradation était telle qu'ils étaient fiers d'être traités en histrions et de partager, avec les acteurs ordinaires du cirque, la plus humiliante des popularités.

Les représentations scéniques formaient la troi-

(i) Eruptionem tentavere, non sine vexatione populi. (Plin., Hist. nat., 1. VIII.)

C*est à cette occasion que César fit creuser au-devant du podium un canal large et profond de trois mètres, appelé ÏEuripe, et qui mit les spectateurs à Tabri de tout danger.

200 CHAPITRE CINQUTÈICB.

sième série des spectacles populaires de k sodâé ancienne.

Comme Fhippodromei le théâtre est d^origioe grecque ; et la belle époque de la scène antiques été le siècle de Périclès et celui qui Ta suivi. Presque toujours, le théâtre latin n^a été qu'on pâle reflet, souvent une copie plus ou moins déguisée, une parodie grossière du théâtre grec; et, entre les poëtes dramatiques de Rome et ceux de la Grèce, on trouve toute la différence qui sépait le talen^ du génie, Timitation quelquefois brillante de Pinspiration toujours noble et élev^ Sénèque, Lucain, Ovide, Pacuvius, ont trouvé leurs scenarii tout faits et leurs meilleurs effets pathétiques tout préparés dans les tragédies d'Eschyle, d'Euripide et de Sophocle. Térence n'a été qu'un copiste de Ménandre ; et Plaute lui-même, malgré sa verve étincelante, son dialogue rapide et le caractère national qu'il a su donner à ses principales pièces , n'est qu'un imitateur d'Aristophane, de Diphile, d'Epicharme ou de tout autre comique grec du quatrième et du cinquième siècle avant notre ère.

Une notable partie du théâtre ancien nous est restée ; un assez grand nombre de pièces est devenu classique; et il serait très-facile aujourd'hui, après vingt siècles, de reconstituer avec une trèsgrande exactitude une représentation dramatique, soit d'Athènes, soit de Rome , dans ses détails d'exécution les plus minutieux. Rien ne nous

manquerait, ni le texte, ni les costumes, ni la salle, ni même les décors; le public seul ferait probablement défaut. Nous connaissons aussi bien la scène et le théâtre antiques que la scène et le théâtre modernes ; et, à vrai dire, nous n'avons rien inventé et nous sommes contentés de copier et d'amoindrir le type créé par les Grecs depuis plus de vingt siècles. Le stuc et le plâtre dorés ont remplacé, chez nous, les revêtements de marbre et les bas-reliefs ; au lieu de colonnes de porphyre et de granit, nous avons des placages en carton-pierre ; et, à défaut des chefe-d'œuvre de la statuaire antique, lious surchargeons toutes nos salles d'allégories d'un goût fort douteux.

Le théâtre ancien se composait , ^omme celui de nos jours, d'un hémicycle pour les spectateurs et d'une partie rectangulaire qui formait la scène. Le rez-de-chaussée arrondi en demi-cercle s'appelait Vorchestra et tenait exactement la place de notre parterre. Cet orchestre, vide chez les Grecs, était comme une seconde scène dépendante de la première ; et, ainsi que son nom l'indique, on le réservait pour les exercices de danse et pour les chœurs (^px^<^p«y ^PX1^'^> danse, ballet, pantomime). Ce ne fut que plus tard, sous les Romains , qu'on y admit des spectateurs de choix ; mais jamais on n'y installa de musiciens. Ceux-ci ' se tenaient au-devant de la scène, à peu près à la ' place où nouslesmettonsaujourd'hui, et qui était désignée sous le nom At proscenium. Les acteurs

eux-mêmes Jouaient, comme les nôtres, sur des planches disposées à la partie antérieure de la scène qu^on appelait le pulpitum. Enfin, pour faciliter, chez les Grecs surtout, les communications entre la scène oti Ton jouait et Torchestre où Ton dansait, on avait établi latéralement deux escaliers qui traversaient le proscenium.

Souvent on disposait, au centre de l'orchestre, un autel de Bacchus appelé thymele, ^\tSki\^ autour duquel les chœurs exécutaient leurs évolutions, qui faisait partie de la mise en scène, et servait soit d^autel pour les sacrifices, soit de monument funéraire. Contre ce petit édicule, se tenaient à la fois le souffleur et les joueurs de flûte, tibicines; celui-là, caché derrière le piédestal, battait la mesure ; ceux-ci, au contraire, en évidence et vêtus, comme de véritables acteurs, de robes traînantes, accompagnaient les tristes mélopées des chœurs , prenaient quelquefois part à Faction et jouaient dans la pièce le rôle multiple qu'ils remplissaient dans la vie réelle, dans toutes les fêtes, dans les funérailles et surtout dans les solennités religieuses.

La tragédie grecque se déroulait ainsi, sur ce double théâtre, avec une majesté imposante ; presque toujours les chœurs déclamaient leurs strophes sur un rhythme grave et doux; leurs mouvements étaient lents et cadencés, leur démarche noble et chaste ; et tout rappelait ce grand calme et cette beauté tranquille dont sont empreintes

I^S PLAISIRS PUBLICS SOUS l'eMPIRE. 2o3

les processions de jeunes filles sculptées sur les métopes du Parthénon. Le goût le plus pur, les sentiments les plus élevés, présidaient à ces représentations scéniques j et les effets les plus pathétiques étaient obtenus par des moyens d^une extrême simplicité. C'est ainsi que, dans la tragédie des Perses d*Eschyle, lorsque le fond du théâtre s'ouvrait pour laisser voir dans le lointain cette mer bleue qu'une victoire récente venait d'illustrer, l'émotion la plus pénétrante s'emparait de tous les spectateurs. L'île rocheuse de Salamine, colorée des teintes roses et mauves que le soleil d'Orient prodigue à son déclin, semblait flotter dans le double azur de la mer et du ciel. C'était pour les Grecs la plus belle et la plus pure des apothéoses ; et, dans cette poussière lumineuse, ils croyaient voir apparaître l'âme triomphante de la patrie.

On sait que la scène du théâtre antique, grec ou romain , était divisée en trois parties auxquelles correspondaient trois portes pratiquées dans le fond. Celle du milieu, la plus importante, la mieux décorée, qu'on appelait la porte royale, porta regia, regiœ valvœ, indiquait, selon le cas, un palais, un temple et en général l'entrée du protagoniste, qui était le principal personnage 'de la pièce; celles de droite et de gauche, portœ hospitales, marquaient les entrées des

personnages secondaires. Enfin deux autres portes latérales se trouvaient à la place de nos coulisses modernes et conduisaient, Tune aux champs, l'autre au port. Telles étaient les conventions générales et les règles classiques toujours suivies.

Cette division de la scène permettait de découvrir isolément aux spectateurs une, deux ou trois de ses parties ; et, suivant que Ton jouait une comédie ou une tragédie, ou une de ces pièces appelées atellanes ou tabernariœ, et qui dégénéraient presque toujours, chez les Romains, en pantomimes ou en farces grossières, on disposait le théâtre de manière à pouvoir, comme de nos jours, représenter des scènes doubles et simultanée avec des décors différents. Le pulpitum, d^ailleurs, régnait sur toute la partie antérieure du théâtre; c'était Tavant-scène ; et les acteurs venaient y réciter leurs rôles en s'approchant le plus près possible des spectateurs afin d'en être mieux entendus.

On obtenait Pillusion scénique par des procédés tout à fait analogues aux nôtres ; et les anciens connaissaient, comme nous, les peintures du grand mttr de scène qui correspondaient à nos toiles de fond et les décoris, latéraux ou disposés au milieu du pulpitum, fixes ou mobiles, pouvant tourner autour d'un axe vertical, versatiles, ou glisser comme nos coulisses sur des rainures, ductiles. La machinerie était fort compliquée et jouait, surtout chez les Romains, un rôle consi-

dérable; Tintervention des dieux était en efifet assez fréquente sur le théâtre antique, et on les voyait tantôt surgir ou s*élancer de terre, tantôt se promener dans les nues; ce qui suppose des manœuvres et des appareils dont nous pouvons ignorer les détails , mais dont il est impossible de nier l'existence et dont on retrouve encore la place dans le sous-sol et à Pétage supérieur de la scène (i).

A vrai dire, les décors n'avaient qu'une importance secondaire sur le théâtre grec. C'était assez pour un public délicat comme celui d'Athènes que d'entendre les beaux vers de Sophocle et d'Euripide ; mais celui de Rome avait besoin surtout de repaître ses yeux et ses sens (2); il lui fallait du bruit, des costumes (3), des parades et des combats. L'art noble et élevé était un monde fermé pour lui. A Rome, comme chez nous, le

(i) Voir à ce sujet les détails pleins d'intérêt donnés par M. Charles Texier sur le théâtre (TAspendus, aujourd'hui Minougat, en Carie. {Description de V Asie Mineure, Paris, i836.) Monuments romains d'Orange, (Caristie, Paris, iSSq. Recherches sur la scène antique, — Mémoires de V Académie du Gard. Â. Pelet, 1861.

(2) Jam migravit ab aure voluptas

Omnis ad incertos oculos, et gaudia vana,

(HoRAT., Epist., 1. II, I, V. 187-188.) (3) Dixit adhuc aliquid? Nil sane, Quid placet ergo? Lana Tarentino violas imitata veneno.

{Id,, ib,, V. 206-207.)

luxe et les raffinements de la mise en scène furent l'indice d'une véritable décadence de l'art dramatique. Nos féeries modernes ne le prouvent que trop; et les représentations romaines ne furent bientôt que des féeries à grand spectacle, des exhibitions d'animaux féroces, des scènes orgiaques et des combats presque toujours ensanglantés. Les auteurs et les poëtes s'en plaignaient déjà dès les dernières années de la République, et il est curieux de lire, dans les deux prologues de VHécyre (i), les doléances de Térence, qui constatait avec chagrin que le public interrompait ses pièces pour demander l'entrée en scène des baladins ou des gladiateurs, qu'on avait eu l'imprudence de lui annoncer (2).

Pendant des heures entières, ce public brutal voyait défiler sans ennui des légions de cavaliers, des voitures remplies de femmes, des escadrons de

(i) Itapopulus studio stupidus infunambulo

Animum occitparat

(Terent., Hecyra, prol. 1, v. 4-5.) Quum primum eam agere cœpi, pugilum gloria, Funambuli eodem accessit expectatio :

Comitum conventus, strepitus, clamor mulierum Fecere (74., ibid,, prol. II, v. 25-28.)

Primo actu pîaceo, quum interea rumor venit, Datum iri gladiatores; populus convolât; Tumultuantur, clamant, pugnant de loco.

(Id., ibid., prol. Il , v. 3 1-3 3.)

(2} média inter cannina poscunt

Aut ursum, autpugiles,

THoR., Ep., 1. II, I, V. i85-i86.)

LES PLAISIRS PUBLICS SOUS l"'eMPIRE. 2O7

chars, ou Péquipage d^une armée entière, traînant après elle des rois esclaves les mains liées dqrrière le dos ; il regardait avec enthousiasme porter en triomphe des statues d'ivoire figurant le butin d^une ville conquise , et des bateaux se balancer au loin sur une mer factice (i).

Puis c'étaient des animaux féroces conduits par des rétiaires habiles. Ce dernier genre d^exhibition avait même pris un développement qu^il nous serait aujourd'hui assez difficile de réaliser. Pline raconte que le fameux iSmilius Scaurus , dont la fortune était telle quUl put &ire construire à ses frais, à Rome, un théâtre temporaire de près de quatre-vingt mille places (2), montra au peuple ravi, dans une seule représentation, jusqu'à cent cinquante panthères d^Afrique (3). César alla plus loin ; il exhiba un jour quatre cents lions. Pompée renchérit encore et porta ce chiffire à six

( i) Quatuor aut plures aulcea premuntur in horas, Dumfugiunt equitum turmce, peditumque catervce. Mox trahitur manibus regumfortuna retortis; Esseda festinant , pilenta, petorrita, naves; Captivum portatur ebur, captiva Corinthus,

(HoR., Ep.j 1. II, I, et V. 189-193.)

(2) Le théâtre temporaire de Scaurus était d'une extrême magnificence; il avait trois étages, comme le théâtre de Marcellus, comme le grand cirque et comme le Colisée. Le premier était en marbre; le second, revêtu de mosaïques; le troisième, où se trouvaient les places les moins recherchées , était en bois doré. Il était orné de trois mille statues. (Pline, Hist, nat., XXXVI, 2, i.)

(3) Pline, Hist, nat., VIII, 24.

Uation de la Grèce et de la Sicile. — Émigration des artistes grecs à Rome* en Italie , en Provence. — Les colonies romaines de Mimes et d'Arles. — Les monuments de Nimes : la cella gréco- JhDmaine , appelée Maison Carrée. — La source sainte et le dieu Hiemausus. — - L'amphithéâtre d'Arles et la canalisation de Con- .ttantin. — Les temples et les monuments de la ville patricienne. — Le théâtre d'Arles. — Analogie avec les théâtres de la Grèce, 4t la Sicile et de l'Asie Mineure. — Destruction et pillage du théâtre. — Comparaison avec le théâtre romain d'Orange. — Les feuilles du théâtre à Arles. — La Vénus ; sa mutilation et sa res- ^Uration. — Différentes phas'es de l'art grec. — La polychromie

itique. — Peinture des statues. — Coloration de la Vénus

'Arles. — Le bas-relief d'Apollon et Marsyas. — Tête de femme. Tête d'Auguste. — Groupe des danseuses , etc. — Autel de

'énus et d'Auguste. — Le théâtre d'Arles considéré comme un

iQsée de l'art grec.

Aucun peuple arrivé à l'apogée de la puissance peut-être construit autant que le peuple rolin. Bâtir fut pour lui une véritable passion, manifestation de sa force, une prétention à ïraelle durée ; et sous les premiers empereurs monde conquis devint un moment semblable à immense chantier, h L^architecture romaine ne se distingue, d'ail trs, ni par Poriginalité de la conception , ni par légancedes lignes, ni par le fini des détails; ses [ualités principales sont la vigueur , l'utilité pra-

tique, la richesse et surtout la masse des matériaux employés.

L'élément essentiel en est la voûte ou l'arceau. Usitée depuis de longs siècles chez les Etrusques, mais à peine connue des Grecs , la voûte se retrouve invariablement dans tous les grands édifices de la république et de l'empire : ponts, aqueducs, portes de remparts, égoûts, marchés, théâtres, amphithéâtres, cirques, thermes, palais. Les maisons particulières seules, les villas élégantes et quelques temples avaient conservé les formes pures et rectilignes de Tart grec. Mais, si l'architecture romaine doit à la multiplicité de ses voûtes une physionomie et un caractère tout particuliers, presque partout l'ornementation est manifestement grecque. — Trop positif pour être artiste par lui-même , le Romain a dû nécessairement vivre d'emprunts, lorsqu'il s'est agi de décorer ses monuments ; il n'a jamais cultivé les arts par goût ou par inspiration ; il ne les a guère aimés que par luxe. Il y a donc eu un style romain, style grandiose, énergique et surtout admirablement approprié aux besoins publics et à la vie exubérante de l'époque ; mais on ne peut pas dire qu'il a existé un art romain (i). L*art, dans son essence, est resté toujours grec ; et il est même intéressant de constater que toutes les œuvres exécutées sous l'empire par des mains romaines,

(i) Ampère, Hist, rom, à Rome, t. IV, xiii.

l'art grec a ARLES. 21 3

quelque habiles qu'elles aient pu être , semblent avoir gardé quelque chose du matérialisme et de la brutalité d'un peuple qui a eu, au plus haut degré, le sentiment de la force, mais jamais celui de la grâce et de Tidéal.

Dès la conquête de la Grèce, et surtout dans les premiers siècles de l'empire, un nombre considérable d'artistes grecs travaillèrent sans relâche à embellir non-seulement Rome, mais aussi les villes les plus importantes de la province. Leurs modèles étaient naturellement grecs ; et la plupart se contentèrent de reproduire et d'imiter, en les variant à l'infini, les chefs-d'œuvre que leur patrie avait vus éclore et qu'elle avait longtemps possédés et admirés.

Une grande partie avait été du reste transportée à Rome par les vainqueurs; car l'histoire n'a jamais mentionné de conquérants plus avides et moins scrupuleux. Le pillage des pays soumis fut pratiqué en grand ; et la spoliation de la Grèce et de la Sicile en particulier, les deux plus riches provinces de l'époque, fut organisée avec toute la méthode d'une entreprise administrative. La mission officielle de tous les agents de Rome était de dépouiller les villes, les lieux publics et même les maisons des particuliers; et les gouverneurs de ces provinces s'en acquitté-

rent avec un zèle qui est resté célèbre (i). La moisson fut belle ; car aucune terre au monde ne posséda en aussi grande abondance d^aussi magnifiques richesses.

Plus que toute autre, la race grecque a eu là passion et même le culte de la beauté parfaite, et cette beauté se répandait sur tout. Statues, tableaux, bas-reliefs, autels, coupes, vases, trépie4s, candélabres, étaient dessinés et modelés avec une finesse^ un goût et une pureté qu'on admirera toujours et qu'on ne surpassera jamais ; les objets usuels eux-mêmes étaient souvent de véritables œuvres d'art ; car, chez ce peuple merveilleusement doué, la beauté se mêlait à tout; elle était rélément même de la vie, un véritable besoin, presque une vertu ; et l'harmonie des lignes devenait une des formes mêmes de la pensée.

Il est difficile de se faire une idée de la quantité de marbres, de bronzes, d'objets en or, en argent et de pierres de toute valeur qui avaient été détournés ainsi au profit d'une seule ville (2).

(i) Voiries discours de Cicéron contre le préteur Verres, qui, après avoir dépouillé une partie de la Grèce, s'abattit sur la Sicile, et entretenait une véritable agence d'artistes connaisseurs spécialement chargés de le renseigner sur les objets d'art ou de prix. Verres volait à la fois par dilettantisme et par cupidité; et l'un de ses exploits les plus curieux est le larcin des clous d'or du temple de Minerve, qui est devenu depuis la cathédrale de Syracuse. (Cicéron, in Verr., il f 4, 21, 56.)

(2) D'après Plutarque, on vit défiler, pour le triomphe

Rome avait fini par en être encombrée ; et d'après Muller (i), c'est par centaines de mille qu'on pouvait y compter les statues grecques. Le pillage du monde avait eu lieu en efifet non-seulement au profit de l'Etat, mais encore au profit des particuliers. Tout comme les thermes, les forum et les temples, les villas patriciennes et les maisons opulentes renfermèrent d'immenses collections ■artistiques; pendant plusieurs siècles, la Grèce semblait s'être transportée sur les bords du Tibre; et la ville et la campagne de Rome furent la plus Taste et la plus splendide exposition de Tart grec qu'il ait été donné à Phomme de pouvoir admirer. Mais Rome ne devait pas être seule à profiter de la spoliation de la Grèce. Si elle garda pour -elle la plupart des chefs-d'œuvre reconnus des grands maîtres, les artistes grecs, que la conquête avait conduits à s'expatrier, se répandirent un peu partout. Les grandes villes les accueillirent avec empressement ; la province romaine subit ainsi, comme la métropole, l'influence de Thellénisme ; et Arles, riche, peuplée, déjà à moitié grecque à cause de ses rapports constants avec la phocéenne

de Paul-Émile, plus de deux cent cinquante chariots chargés de statues, de tableaux et d'objets d'orfèvrerie, sans compter les lingots et le numéraire, qui furent, dit-on, si considérables que le trésor public n'eut pas besoin de recourir aux impôts pendant un certain nombre d'années. (Plut., Paul'Mm,^ 32.^

(i) MuLLER, Archéol,, p. 174.

2l6 CHAPITRE SIXIÈME.

Massalia, était admirablement située pour devenir en peu de temps un foyer d*art, de luxe et de splendeurs.

Le midi de Pancienne Narbonnaise possède, dans la région même du bas Rhône, à quelques kilomètres seulement Tune de Pautre, deux villes qui furent autrefois deux colonies romaines des plus brillantes et qui, à elles seules, renferment peut-être plus de souvenirs de ce passé que la Gaule tout entière ; ces deux villes sont Arles et Nimes. Le touriste superficiel est frappé, au premier abord, de la ressemblance de leurs ruines et confond souvent leurs monuments dans un même souvenir et une même admiration. Mais Pobservateur plus sérieux y voit des différences trèstranchées, et qu^explique la nature même des milieux dans lesquels ces monuments ont été construits.

L'ancienne ville de Nemausus, aujourd'hui Nimes, élevée par Agrippa au rang de colonie impériale, colonia Nemausensis Augusta, était la capitale des Volkes Arékomiques, dont la domination s'étendait dans la région littorale depuis les marais du Rhône jusqu'à ceux de Narbonne, et pénétrait assez au nord dans les gorges des Cévennes. C'était une énorme bourgade, forte, guerrière, très-peuplée, riche peut-être, mai? à

coup sûr fort inculte, de mœurs rudes et très-peu avancée dans les voies du progrès. La civilisation et les arts ny ont pénétré qu'à la suite des légions romaines; et tous les monuments anciens qui nous restent de cette ville privilégiée datent de répoque florissante de la colonie, ne le cédant en rien aux plus belles ruines de la Ville éternelle, et ayant comme elles un caraaère exclusivement romain.

Le gracieux édifice à fronton triangulaire, précédé d^un péristyle à colonnes corinthiennes et qui porte le nom aussi vulgaire quUmpropre de Maison Carrée, n*a de grec que l'apparence. On ne connaît exactement ni la date de sa construction, ni Tusage auquel il était destiné; et rien n'est plus discutable que la restauration de Tinscription qui décorait la frise de sa façade (i). Cette délicate cella gréco-romaine reste encore à l'état de problème archéologique et se distingue d^ailleurs beaucoup plus par sa merveilleuse con-

(i) Cest d*après les empreintes des lettres et la marque des clous qui les fixaient, que le savant Séguier a proposé la lecture suivante : c. c£sari avgvsti f. cos. l. CiESARi

AVGVSTI F. COS. DESIGNATO PRINCIPIBVS IWENTVTIS. A CaîUS

César, fils d'Auguste , consul; à Lucius César, fils d* Auguste, consul désigné, princes de la jeunesse.

Le monument daterait ainsi tout à fait des premiers siècles de notre ère. Mais, comme une même lettre peut être fixée par des clous de plusieurs manières, plusieurs archéologues rejettent cette lecture, et pensent, d'après le style de la construction , qu'il convient de la reporter à répoque de Trajan ou d'Hadrien.

2l8 CHAPITRE SIXIÈME.

servation, par le fini et la recherche excessive de son ornementation, que par l'harmonie des lignes et la pureté du style. Ce n*est pas une oeuvre originale, c'est une réminiscence grecque exécutée servilement par des artistes romains ; et sa prétention outrée à Téiégance accuse déjà une décadence sensible de Tàrt.

Le petit temple à demi ruiné que les ciceroni et les touristes s'obstinent sans la moindre raison à désigner sous la dénomination tout à fait fantaisiste de Temple de Diane est encore moins grec ; ses voûtes massives et ses arcs doubleaux dénotent de la manière la plus indéniable la méthode et le style romains dans toute leur force et leur sévérité.

A vrai dire, cet édifice qui rappelle les souvenirs les plus anciens et les plus poétiques de la ville celtique de Nemausus ne nous paraît si élégant que parce qu'il est en ruine, et que ces ruines elles-mêmes sont merveilleusement encadrées dans la verdure et les rochers d'une des plus gracieuses promenades du monde.

C'est là que se trouve, en effet, la célèbre fontaine du dieu Nemausus, dont la religion, bien antérieure à la conquête romaine, a tra^'ersé presque sans altération l'ère du polythéisme officiel. C'était le dieu tutélaire et protecteur de la cité, le génie topique ou local, et en quelque sorte intime, celui auquel on aimait à avoir recours tout en l'invoquant comme le fondateur même de la ville,

l'art grec a ARLES. 219

qui s'était hâtée de se mettre sous son patronage en prenant son nom.

Tout porte à croire que le sacellum romain occupe la place d'un temple primitif, beaucoup plus simple que la ruine actuelle et mieux en harmonie avec la nature tranquille et sereine qui l'environne; et Ton ne saurait trop regretter de ne trouver aucun débris de ce poétique passé (i). Toutefois, le culte de ce dieu bienfaisant et familier s'est continué après la conquête romaine ; et le creux de la fontaine, que l'empereur Auguste fit entourer de deux escaliers semi-circulaires si bien conservés, fut encore, dans les premiers siècles de notre ère, un lieu de pèlerinage très-fréquenté. Le temple était à côté, orienté suivant le rituel antique dans la direction du levant. Après avoir trempé silencieusement leurs mains dans l'eau de la source, les païens s'en mouillaient les yeux, le front etfles lèvres (2); les bras ouverts dans l'attitude des orantes, ils récitaient des prières presque toujours gracieusement rhythmées ; puis ilsallaient déposer leurs offrandes riches ou modestes dans le , sanctuaire consacré au dieu préféré. Les plus fortunés élevaient dans l'enceinte sacrée de petits autels votifs ; la plupart avaient recours à des gra-

(i) On a retrouvé cependant, dans le creux de la source et dans les ruines voisines, quelques fragments d'inscriptions grecques.

(2) Ora, manusquetua lavimus, Feronia, lympha

(HoRAT., Sat.f 1. I, V, V. 24.)

veurs, marmorarii, ou à des ciseleurs pour inscrire leurs noms sur des plaques de marbre ou de bronze (i) ; les humbles et les pauvres se contentaient de crayonner eux-mêmes leurs vœux et leurs supplications sur les murs et les colonnes du temple, avec cette naïve et touchante confiance qui a fait de tout temps la force des hommes de foi. « Presque tous enfin, en se retirant, jetaient en manière d'ofifrande, dans le creux de la source, des monnaies de bronze ou d'argent que l'on y retrouve en très-grand nombre mêlées à des bijoux ou à de petits objets sans valeur, bagues , fibules , pierres gravées , vases de terre ou de verre, etc... », et qui sont, en même temps qu'un témoignage de la piété de nos ancêtres, une des richesses de nos collections celtiques ou gauloises, grecques ou romaines. Tel était le culte de cette fontaine sacrée, que

(i) Quoflt ut omnis

Votiva pateat veluti descripta tabella

Vita senis. (Hor., Sat, 1. II, i, v. 32-34.)

Nam posse mederi

Picta docet templis multa tabella tuis,

(TiBULL., 1. 1, III, V. 27-28.)

Voir le petit ex-voto en bronze de Valeria Procilla , trouvé au siècle dernier près du creux de la Fontaine. L'inscription porte : deo nehavso valeria procilla. La plaque de bronze était percée, à ses deux extrémités découpées en queue d'aronde, de deux trous qui avaient servi, d'après Ménard, à la fixer contre le mur du temple du dieu Nemausus ou au bas de son simulacre placé dans le temple même. (MÉNARD, Hist. de Nîmes, t. VII.)

la race celtique avait divinisée de très -bonne heure, auquel les Grecs et les Romains n^apportèrent aucune entrave et qui, s'harmonisant d'une manière merveilleuse avec les pratiques séduisantes des superstitions païennes, empruntait à la présence d'une source fraîche et pure un charme délicat et un véritable parfum de poésie.

Le sol a été complètement remanié par la conquête romaine ; et les architectes du siècle d'Auguste ont créé de toutes pièces dans ce lieu sacré des thermes élégants, malheureusement empâtés depuis dans des terrasses et des balustrades du dix-huitième siècle d*un goût déplorable. Le sous-sol révèle des ruines bien autrement nombreuses , des bassins enterrés, des soubassements dont on a retrouvé les alignements symétriques, des portiques, des colonnades et des socles de statues. Mais toutes ces constructions datent de Tempire , sont des œuvres relativement modernes, n'ont absolument rien de grec, et portent, au contraire, tQUs les caractères de ce style romain, grandiose, froid, correct et presque toujours ampoulé.

Tous les autres monuments de la colonie némausienne ont le même caractère. L'amphithéâtre, qu'on appelle vulgairement les Arènes, n'est qu'un Colisée amoindri. Les portes de la ville, en forme d*arcs de triomphe, les murailles, les tours d'observation, speculœ (tour Magne), procèdent, comme tous les édifices romains, de la voûte; et

rien dans ces constructions ne rappelle l'époque grecque ni gauloise.

Les collections des numismates, qui sont comme les archives du passé, contiennent à peine quelques milliers de pièces gauloises ou massaliotes noyées dans un océan de médailles romaines , de tous les modules , frappées à toutes les effigies et tellement nombreuses qu'elles n'ont plus aujourd'hui d'autre valeur que celle de la matière elle-même. Nimes est , après Rome, une des villes du monde les plus riches en textes épigraphiques. Presque toutes ces inscriptions sont latines et en caractères latins ; les débris de bas-reliefs , les tronçons de statues, les bustes assez nombreux retrouvés dans les fouilles, n'ont rien de cette délicatesse qui caractérise la sculpture grecque, et présentent, au contraire, tous les défauts de la contrefaçon romaine, la roideur, la masse, la vulgarité.

Le niveau artistique de Nimes était en somme très-peu élevé; et ce qui pouvait rester d'éléments grecs avait été complètement absorbé par la conquête. Chose singulière, le temps et la civilisation ne l'ont pas sensiblement modifié. Ville riche, industrielle, intelligente et passionnée, elle est restée presque étrangère aux choses de l'esprit et de l'art. La colonie fondée par Auguste, enrichie par Agrippa , comblée de bienfaits par Trajan et Antoniui ne se révèle à nous que par ses ruines grandioses, précieuses pour l'archéologue

l'art grec a ARLES. 223

etTérudit; mais elle ne nous a laissé aucun souvenir de cet art grec , noble entre tous , qu'elle n'a vraisemblablement pas connu et qu'elle aurait sans doute très-peu goûté.

Tout autre a été la ville d'Arles.

Son amphithéâtre est peut-être le seul de ses monuments conservés qui soit tout à fait romain. Il n'en pouvait être autrement. Les théâtres , les temples, presque tous les grands édifices publics de l'époque romaine , se ressentent en général de Tarchitecture grecque qui, la première, en a arrêté les principales lignes. Les Romains, d'ailleurs, ont toujours manqué d'originalité dans les arts ; ils n'ont réellement créé que deux types d'architecture : l'amphithéâtre qui suppose les gladiateurs, et l'arc de triomphe qui suppose le triomphe; car le triomphe, comme le gladiateur, est exclusivement romain (i). Arles romaine avait donc aussi ses arcs de triomphe; malheureusement, on n'en a conservé que quelques débris qui n^occupent même plus aujourd'hui leurs anciennes places. Le plus beau de ces arcs , dédié à Constantin, existait encore sous Louis XIII; et Richelieu, paraît-il, en avait fait prendre le

(i) Ampère, Hist rom, à Rome, t. IV, xiii.

dessin (i). En 1748, pour élargir une rue de la ville, les consuls le firent détruire, en dispersèrent les fragments; etc^est ainsi qu^a disparu Tune des entrées principales du palais des empereurs. L'amphithéâtre, au contraire, ou pour parler le langage local , les Arènes, est resté l'une des ruines les plus grandioses et les mieux conservées du midi de la France. Comme celui de Nimes , dont il reproduit à peu près les dimensions , ses voûtes ont longtemps abrité et supporté toute une ville du moyen âge avec sa petite chapelle, ses madones et son calvaire, ses ruelles étroites et ses escaliers tortueux ; et c'est à cet enchevêtrement inextricable de vieilles masures dans les arceaux du colosse romain que celui-ci a dû de ne pas être démoli et exploité en détail comme une carrière pour la construction de la ville moderne. Pendant , les invasions sarrasines, les Arènes devinrent une sorte de camp retranché et de forteresse. Aux extrémités des axes, on éleva quatre tours; deux d'entre elles se dressent encore au-dessus de l'étage supérieur; et leurs formes carrées, leurs fenêtres à grillages et leurs petites échauguettes branlantes contrastent d'une manière singulière avec les assises vigoureuses^ les arcatures régulières et les colonnes corinthiennes de la construction romaine.

(i) A. L. MiLLiN, Voyage dans le midi de la France, chap. xcviii.

l'art grec a ARLES. .225

Les historiens et les archéologues ne sont pas très-fixes sur la date de la construction de Tarnphithéâtre; mais rien n'empêche d'admettre, avec Noble Lalauzière (i), qu'il n'ait été le premier grand monument élevé à Arles presque au lendemain de la conquête (an de Rome 707 — 46 ans avant J. C), et que les Romains n'en aient &it ainsi une sorte de don de joyeux avènement à la population gréco-celtique.

On doit faire, à Tappui de cette opinion, une remarque fort importante. Dans la plupart des grands amphithéâtres connus, au Colisée de Rome, à Capoue, à Vérone, à Nimes, l'arène pouvait être inondée en quelques instants; et Ton variait le spectacle en livrant sur ce lac improvisé de véritables batailles navales. Or, le sous*sol de l'arène d^Arles ne porte aucune trace de canalisation. L'amphithéâtre servait exclusivement à des combats de gladiateurs, à des chasses et à des exhibitions d'animaux : les exercices sur l'eau avaient lieu dans un édifice spécial, naumachia, immense bassin entouré de gradins et de portiques, et situé entre les thermes et le forum , presque au cœur de la ville ancienne , qui est encore le centre de la ville moderne. Cette séparation entre deux genres de spectacles ordinairement réunis dans la' même enceinte prouve assez nettement que

(i) Noble Lalauzière, Abrégé chronologique de l'histoire d'Arles, Arles, 1808.

Famphithéâtre et la naumachie n'étaient pas deux monuments contemporains ; et il est certain que le second date seulement de Pépoque oti furent exécutés les grands travaux d'adduction d'eau et d'embellissement de la cité, c'est-à-dire du règne de Constantin.

Peu de travaux ont au plus haut degré le caractère d'utilité publique comme ceux qui ont pour objet d'approvisionner d'eau les grands centres de population. Les Romains y excellèrent de très-bonne heure. La campagne de Rome est encore couverte des majestueux débris de leurs aqueducs; et rien ne donne mieux une idée de 'la puissance romaine que ces lignes d'arceaux à perte de vue, qui rayonnent autour de la Ville éternelle et lui apportent les eaux pures de Tibur et des montagnes de la Sabine. Environ sept cents kilomètres de canaux voûtés ou suspendus sur des arcades furent ainsi construits, et plus d'un million de mètres cubes coulaient chaque jour dans les murs de la métropole du monde. C'était deux fois plus que le débit du Tibre à Rome, presque autant que celui de la Seine à Paris.

Toutefois , les Romains , qui furent peut-être les premiers constructeurs du monde, étaient au demeurant d'assez médiocres hydrauliciens ; ils ne connaissaient aucun des procédés mécaniques qui permettent d'élever les eaux , et étaient toujours obligés de les prendre à un niveau supérieur

et de les jconduire par la pente naturelle. De là un développement considérable dans le tracé de leurs canalisations, et un luxe d^aqueducs et de souterrains dont Pexécution, d*ailleurs, quelque hardie qu^elle pût être, était pour eux un véritable jeu.

Malgré le Rhône et les étangs qui Tentouraient de toutes parts, le plateau d^ Arles était en somme, dans le principe, assez mal pourvu d^eau ; et, avec tous les aspects d^une ville noyée, la colonie romaine vécut longtemps sans être dotée de cet élément de richesse qui fut et est encore une des merveilles de Rome et qui est peut-être le plu$ grand luxe des villes riches et civilisées.

Les eaux troubles et saumâtres du Rhône et des marais n'étaient une ressource que pour la ville basse et ne pouvaient servir qu'aux usages les plus vulgaires des marins et du peuple; la ville patricienne , les thermes , les maisons opulentes, exigeaient une eau plus vive et plus limpide.

Ce fut Constantin qui la leur donna. Les plus belles eaux de la région sont celles qui naissent au pied de la chaîne des Alpines, soit sur le versant du nord, dans la vallée de la Durance, entre les villes de Saint- Remy, Glanum, etdeCavaillon, Cabellio, soit sur le versant sud, dans la plaine des Baux.

L^aqueduc principal partait des environs de Mollèges près d'Orgon , serpentait à mi-côte sur le flanc septentrional des Alpines , débouchait à

Glanum, après avoir traversé un souterrain de plus de deux kilomètres; contournait le plateau d'Ernaginum, Saint-Gabriel, et se dirigeait, en passant par Fontvieille, vers les montagnes de Castelet, de Cordes et deMontmajour, pour arriver à Barbegal. Là, il recevait comme affluent les eaux recueillies dans la vallée des Baux par un deuxième aqueduc dont Torigine était aux environs de Maussane. Les deux canalisations n'en faisaient plus désormais qu'une jusqu'à Arles; l'aqueduc agrandi, presque doublé, traversait alors les bas-fonds des étangs des Baux sur des arcatures dont on voit encore les débris , longeait ensuite la plaine inclinée de la Crau, dominait les marais du grand Clar et du petit Clar, descendait au sud d* Arles au pont de Chamée^ se retournait brusquement vers le nord et passait, au pont de Grau, sur un magnifique ouvrage à double rang d'arcades dont le viaduc moderne a utilisé les massives substructions.

Les eaux arrivaient à Arles au point culminant du plateau, entouraient l'amphithéâtre sans y pénétrer, inondaient les thermes et la naumachie, et, après avoir alimenté toute la ville supérieure, se rendaient au palais des empereurs sur la rive gauche du Rhône. Ge n'était pas tout. Des tuyaux en plomb (i) traversaient en siphon le grand

(i) On a retrouvé un nombre assez considérable de ces tuyaux antiques; quelques-uns, dans un état de co'nser-

bras du fleuve; et le faubourg populeux de TrinquetaiUes , déjà relié à la cité patricienne par un pont dont on voit encore les amorces sur les deux berges, participait largement au bienfait de la canalisation.

Notre but n'est pas de décrire ici les ruines des monuments anciens de la ville d'Arles, encore moins de chercher à les restaurer et à les commenter. Cette étude a été faite plusieurs fois avec conscience et talent (i); et nous n'avons si longuement parlé de l'amphithéâtre que parce qu^il porte en quelque sorte le sceau de la colonisation romaine imprimé sur la ville gréco-celtique le lendemain même de la conquête.

Aucune colonie impériale de l'.Orient ou de rOccident n'a été plus riche en monuments. Toutes les rues , toutes les places d'Arles , près-

Tation parfaite, portent le nom du fabricant, celui de la viUe, et quelquefois des chiffres gravés en relief :

c CANTivs. poTHiNvs. FAC ib'jo Rhône.

T. VAL. MASCVL. AREL. F. ib'jo Rhône.

M. VEREC. AREL. . DLXXxiii i63o palais des empereurs.

T. VALERivs. svRRiLio 1708 Rhône.

c. IVL. PRiMVLVS. AR. 1866 Trinquetailles.

(i) Noble Lalauzière, Abrégé chronol. de Vhist, d'Arles, Arles, i8o8. — A. L. Millin, Voyage dans le midi de Ifi France. Paris, 1807. — L. Jacquemin, Guide du voyageur dans Arles, Arles, i835. — H. Clair, les Monuments d* À ries antique et moderne. Arles, 1837. — J. J. Estrangin, Études archéologiques sur Arles. Aix, i838. Etc., etc.

23o CHAPITRE SIXIÈME.

que chacune de ses maisons ont conservé , apparent ou caché, quelque débris de la ville romaine. Pour Farchéologue et Tépigraphiste , Arles est un véritable musée en plein air. Les principaux édifices , les palais , les temples , étaient groupés sur la hauteur suivant Fusage antique, et étages depuis. la berge du Rhône Jusqu'au sommet du plateau. C'était la ville noble, officielle et administrative. Le peuple, les mariniers, habitaient la ville basse et surtout le grand faubourg de la rive droite qui s'étendait alors beaucoup plus loin qu'aujourd'hui. Dans ces dernières années, les chambres d'emprunt du chemin de fer d'Arles à Lunel ont mis au jour des substructions et des vestiges de rues, qui semblent devoir se raccorder avec le village de Fourques, furchUy fourche, alors comme aujourd'hui tête de l'île de la Camargue et point de diramation des deux bras principaux du fleuve.

Le forum , le lieu romain par excellence , occupait le centre de la ville; comme V agora des villes grecques, il était carré ou rectangulaire, entouré de portiques et de colonnes, orné de statues (i), de petits édicules et d'objets d'art. Il paraît avoir été à deux étages : l'étage supérieur

(i) «J'allai me promener sur le forum d'autres, pour

ne pas me saluer, fuyaient à travers les statues , se cachaient derrière les colonnes. » (Sidoine Apollinaire, Lettre à Montius, XI.)

L\RT grec a ARLES. 23 I

formé de galeries, le rez-de-chaussée occupé par les boutiques des marchands et des gens d^aéfaire^.

Âpres quinze siècles de bouleversement, ce lieu de réunion permanente des citoyens n'a changé ni de nom, ni de destination; on rappelle toujours le forum, et, dans la langue vulgaire, la place des hommes; et c'est encore là que stationnent, pendant des heures et des journées entières , nos Arlésiens modernes, qui ont tout au moins hérité de la flânerie et de la loquacité de leurs ancêtres.

Au centre du forum, ^e dressait la colonne honorifique de Constantin; vis-à-vis était le palais do* Prétoire, sur les fondations duquel on a construit Téglise et le cloître romans de Saint-Tro-

* jidtno et les bâtiments presque méconnaissables deTancien archevêché; derrière, s'élevait la coupole du Panthéon, dont quelques amorces du

• soubassement, enfouies dans des caves presque remblayées , permettent cependant de rétablir la formé primitive , à peu près semblable , sauf les dimensions, au célèbre Panthéon d^ Agrippa; jplus loin se trouvait un édifice , difiicile à bien définir, qubn a tout lieu de croire une basilique argentaire et que Pimagination des archéologues a même doté d'une inscription très-problémafique en l'honneur du grand protecteur d'Arles , de sa mère Hélène, de l'impératrice Fausta et de leurs aïeux (i).

(i) Divo coNSTANTiNO MAXiKo PRijiapi D(ivi Constantii

A côté se groupaient les thermes, la naumachie, le théâtre, les arènes, et au pied de la colline sMtendait le cirque (i), avec sa spina et son obélisque, retrouvé intact après onze siècles d'ensevelissement sous les sables du Rhône, et qui décore aujourd'hui Tune des principales places de la ville moderne.

Tout autour de ces monuments de plaisir, étaient les édifices sacrés , les temples de la Bonne Déesse, de Rome et Auguste, de Mars, de Jupiter, de Diane, de Bacchus, qui nous ont laissé à peine quelques ruines et dont il est presque impossible de préciser les emplacements.

Enfin, en descendant au Rhône, on entrait dans le palais de Constantin, qu'on appelait Trollia ou Trullum, comme celui des empereurs à Constantinople. C'était une œuvre plus byzantine que romaine. On n'y trouve plus le grand appareil et les magnifiques matériaux de l'amphithéâtre. L'architecture est maniérée ; les voûtes en briques très-surl^aissées, une décoration excessive et l'exubérante richesse contrastent avec la vigueur et

filio divi Claudii nepoti) domino nostro semper avgysto FL(avio) CLAVD(io Constantino pio fideli invicto divi Constantini filio) piissiii£ ac venerabili hèlent (avics Faustae Augustae Matri atavisque). A. L. Millin, ch. xcviii. (i) Sur remplacement du cirque se trouve aujourd'hui un large boulevard qui est la principale promenade d'Arles, et dont le nom moderne, les Lices, rappelle les jeux antiques de rhippodrome.

l'art grec a ARLES. 233

la noble sévérité des constructions du premier siècle, et accusent partout la corruption du goût et la décadence de Part.

Les Constantins en effet, qui ont tant embelli la ville d'Arles, se ressentent tous de la mollesse orientale ; Grecs dégénérés, Grœculi, plutôt que Latins, ils ont importé dans le midi de la Gaule les moeurs efféminées et les habitudes de luxe des pays au milieu desquels ils avaient passé la majeure partie de leur vie. Leur engouement pour Arles ne devait être que passager ; et, après avoir enrichi et quelque peu corrompu la reine de la vallée du Rhône, ils retournèrent à Byzance, qui devint, jusqu^à sa chute, le siège vermoulu de Pempire en pleine décomposition.

Nous regrettons de ne pouvoir faire ici qu'une rapide énumération, et encore de la faire incom- {dète ; mais nous avons dû nécessairement nous borner et rappeler seulement à la hâte les traits principaux de la grande ville constantinienne. Le lecteur désireux de connaître à fond cette ville, qui fut un instant la capitale de Tancicn monde, devra la visiter d*abord, lire ensuite les études spéciales qui ont été faites sur ses monuments et qui satisferont sa curiosité d^archéologue, d'artiste ou d^rudit.

La carte que nous mettons sous ses yeux (i) aii

(i) D'après les plans, notes et manuscrits inédits de Pierre Véran, conservés dans les archives d'Arles, et

234 CHAPITRE SIXI^E.

commencement de ce chapitre pourra, nous l'espérons, être consultée par lui avec intérêt ; il y retrouvera remplacement de plusieurs monuments anciens aujourd'hui presque disparus, et ressuscitera par la pensée cette ville d'Arles, Tune des plus vivantes de Tempire romain et dont le triste présent et l'avenir très-incertain n'égaleront jamais le brillant passé.

Il est cependant une partie de la ville où nous ferons une station plus prolongée. C'est le théâtre antique et ses abords.

Le théâtre est situé presque au sommet de la ville patricienne, de la Civitas; il n*est pas établi tout à fait sur le plateau qui présente une assiette presque horizontale, mais se développe sur le versant incliné du côté du Rhône, disposition heureuse et rationnelle, presque toujours adoptée par les architectes grecs et qui leur permettait d'adosser à la colline l'hémicycle destiné aux spectateurs. La déclivité du terrain se trouvant ainsi du côté de la scène, on pouvait étager trèssolidement les gradins sur le rocher et éviter une grande partie de la dépense qu'il eût fallu faire pour construire la salle sur des voûtes ou sur des massifs de maçonnerie.

d'après rintelligente restauration de la ville romaine faite par son petit-fils M. A. Véran, architecte de la ville.

l'art grec a ARLES. 235

Aucun document ne permet de préciser Tépoque de la construction. Tout porte à croire cependant que le théâtre et l'amphithéâtre, qui sont à peu près contigus, sont aussi contemporains. L'ossature générale des deux édifices est faite avec les mêmes matériaux, provenant des mêmes carrières, disposés en voûtes de grand appareil dont les dimensions et le style sont tout à fait semblables ; c'est la construction romaine dans toute sa force et sa vigueur.

Maïs, malgré cette apparence romaine toute extérieure, les dispositions générales du théâtre sont exactement celles de tous les théâtres grecs. Le déblaiement de cette ruine grandiose a mis au jour le pavé en marbre de Vorchestra, plusieurs rangées de gradins , le mur de scène à peu près intact, la scène elle-même et une partie du podium orné de statues, d'autels , de vases précieux et de colonnes dont il reste encore aujourd'hui de magnifiques débris. C'en est assez pour reconstituer dans toutes ses parties le théâtre d'Arles et le comparer aux plus célèbres édifices de même nature que l'antiquité nous a laissés. Cette comparaison a donné lieu à une controverse archéologique un peu subtile. Tout en admettant, ce qui n'est douteux pour personne, que le théâtre d'Arles a été construit sous la domination romaine et dès les premières années de la conquête, on a discuté assez vivement pour savoir si les architectes avaient suivi de préférence la forme

des théâtres grecs ou celle des théâtres romains. La question n'en vaut réellement pas la peine; car le type du théâtre antique, d'invention grecque, n^a que très-peu varié; et le théâtre romain n'a jamais été qu'une copie du théâtre grec, avec des modifications assez peu sensibles dans la profondeur de Torchestre, la courbure du mur de scène^ ou la disposition des portes et d'autres détails de même importance.

La voûte, qui est l'élément essentiel et constitutif de Tarchitecture romaine, existe au théâtre d'Arles, mais à l'extérieur seulement, aux entrées latérales et dans les fondations; c'est là tout ce qu'il y a de romain. Le théâtre en lui-même, la salle et la scène présentaient des dispositions et surtout une décoration tout à fait grecques. Il eût été difficile, à Arles surtout, qu'il en fût autrement. Bien qu'important tout d'une pièce avec eux les usages, les mœurs et surtout les plaisirs de Rome, les fondateurs de la colonie tenaient beaucoup à satisfaire les goûts et les besoins de la population nouvellement annexée à l'empire. Or, l'élément grec était à Arles trop fiche et trop puissant pour ne pas faire, pour ainsi dire, la loi, lorsqu'il s'agissait surtout d'un édifice d'origine grecque. A côté de l'amphithéâtre qui était le monument national, officiel et caractéristique de Tempire, il était donc assez naturel de donner à la population grecque un théâtre tout à fait semblable aux édifices de même genre élevés dans

l'art grec a ARLES. 287

la plupart des grandes villes de la Sicile et de ritaUe.

L'hellénisme, d'ailleurs, depuis la conquête de la Grèce, avait envahi Rome et l'empire. Sculpteurs, peintres, architectes, avaient délaissé en masse leur patrie conquise et dépouillée, étaient venus se réfugier en Italie et se mettre sous la tutelle de Rome riche et victorieuse. En cela, on doit le reconnaître, ils faisaient acte d'artistes bien plus que de citoyens; mais les artistes vivent moins qu'on ne le croit d'ordinaire dans le monde de l'idéal ; le bien-être, le luxe, la tranquillité, sont presque toujours nécessaires à la production régulière de leurs œuvres. Le caractère est rarement chez eux à la hauteur du talent; et un peuple d'artistes, comme étaient les Grecs, était incapable de supporter avec dignité l'isolement et la misère. L'art est essentiellement cosmopolite ; le culte trop exclusif du beau et de ridéal éteint peu à peu le sentiment de la nationalité. Les Grecs étaient avant tout des délicats et des lettrés; et, pour tout dire en un mot, ils avaient de trop exquises qualités pour avoir de bien grandes vertus.

La Grèce conquise se consola donc sans peine de sa liberté perdue et, ne pouvant plus triompher par les armes, continua de régner par les arts et par le génie; son rôle, du reste, fut encore sinon très-noble, du moins brillant et fort applaudi. Au lieu d'orner seulement un petit coin

de TEurope, elle inonda le monde entier de ses produits ; et, de même que les artistes italiens en France à l'époque élégante de la Renaissance, les Grecs furent à la mode pendant quatre à cinq siècles non-seulement à Rome, mais dans toutes les provinces que le luxe avait envahies ; ce luxe devenait chaque jour plus exigeant, et les Grecs ingénieux, ra£Snés, désireux en véritables artistes de plaire et de jouir, étaient seuls en état d'y satisfaire. Partout ils étaient accueillis avec faveur; on parlait leur langue ; on copiait leurs mœurs et leurs costumes; on reproduisait leurs statues; on pastichait leurs monuments ; et les moindres objets de la vie usuelle n^avaient de valeur que s^ils portaient ce cachet d*élégance et d'archaïsme dont ils avaient conservé le secret et qui, après plus de vingt siècles, est resté une des formes les plus fines et les plus délicates de la beauté.

A Arles donc, en pleine ville grecque, le théâtre ne pouvait être que grec ; et ce ne sont pas quelques légères modifications de la scène ou de l'orchestre, très-contestables d'ailleurs et sur rinterprétation desquelles les spécialistes et les savants sont assez peu d'accord , qui peuvent en- ' lever au monument son caractère, sa physionomie et le sceau de sa nationalité

l\rT grec a ARLES. 289

L'impression que l'on éprouve en foulant le sol bouleversé de cet ancien théâtre est une de celles qu'on n'oublie pas. On connaît l'histoire de cette déplorable dévastation, et ce fut un de ces actes malheureusement regrettables, peut-être nécessaires, de réaction iconoclaste qui signalèrent la chute du paganisme. La destruction du théâtre eut lieu vers Tannée 446, sous Tépiscopat de saint Hilaire. L'art grec, à Arles, traversa alors une véritable période de deuil. Presque tous les temples païens furent renversés et surtout dépouillés de leurs ornements ; et leurs matériaux ne servirent que bien rarement à la construction des édifices du culte nouveau , que la conversion éclatante de Constantin avait rendu officiel et tout-puissant. Le théâtre, à vrai dire, avait beaucoup dégénéré et était considéré avec raison, par les évéques chrétiens, comme une école de mauvaises mœurs. Le monument condamné fut mis au pillage, et les chroniques manuscrites de l'église d'Arles ont conservé le nom du tribun religieux qui, après avoir excité la ferveur des néophytes, se mit à leur tête et devint le principal agent du mouvement populaire. Il s'appelait Cyrille, était diacre et préposé à la construction des églises nouvelles. La démolition de tous les monuments païens aurait pu lui fournir des éléments précieux pour

Pérection des sanctuaires chrétiens; mais, aveuglé par son zèle, entraîné par le torrent qu^il avait lui-même déchaîné, il laissa la multitude furieuse briser et mutiler toutes les œuvres d'art qu'elle rencontrait sous ses pas et se livrer à tous les excès d'une destruction à jamais regrettable pour rart(i).

Le podium du théâtre était garni de colonnettes élégantes ; elles furent toutes enlevées et mutilées; et quelques-unes seulement, sauvées par hasard, ont été beaucoup plus tard recueillies et utilisées dans l'ancien couvent de Saint-Césaire et dans le cloître de l'église métropolitaine.

Tous les marbres qui formaient le placage de l'édifice furent arrachés; les statues des dieux, celles des personi^ages illustres, les bas-reliefs, furent traînés hors de l'enceinte, et leurs débris jetés pêle-mêle dans la partie basse du monument, oti on les retrouve, inextricable fouillis au milieu duquel on reconnaît des fragments de corniches, de candélabres, d'autels, de statues même présentant une richesse, une variété et un fini d'exécution qui augmentent encore nos regrets.

(i) Cyrillus levita/ basilicis construendis praeposituS) dum marmbru,m crustas, et theatri proscenia celsa deponeret, nudans ornatibus loca luxuriae,*fidei operi quod sacrum parabat, et subito molarum funibusruptis, impetus desuper marmoris venientis statim pedem collideret, etc.. (Manuscrit de la vie de saint Hilaire, par Ravennius, arch. d^Ârles; inséré dans les œuvres de saint Léon, recueillies par le père Qùesnel, de l'Oratoire. Lyon, 1700, t. !•'.)

L'élégante décoration de l'avant-scène fut entièrement détruite, et il n'est resté de cette admirable façade intérieure que deux grandes colonnes corinthiennes qui se dressent debout au milieu des ruines et qui rappellent les splendeurs du monument bouleversé.

A partir du cinquième siècle, les ruines amoncelées du théâtre furent livrées à toutes sortes de dégradations ; ce coin de Tancienne ville fut presque abandonné, et resta longtemps comme une carrière de pierres toutes taillées où chacun put venir puiser à discrétion ; les gradins servirent aux remparts du douzième siècle ; les fûts de colonne, les plaques de marbre, tous les matériaux de grand et de petit appareil furent employés à la construction des principaux hôtels et des maisons de la ville moderne. Comme à Tamphithéâtre, des masures informes vinrent s'enchevêtrer au milieu des voûtes conservées ; et la ruine disparut bientôt sous des bouges infects. Plus tard, en 1664, un monastère de femmes s'éleva sur l'emplacement même de la scène; et le proscenium antique, qui avait servi «ux exhibitions les plus scandaleuses et provoqué les acclamations d'un public surexcité, fut alors silencieusement parcouru par des vierges tranquilles et voilées, et n'entendit plus que le murmure de la prière et la psalmodie des offices perpétuels.

La tourmente révolutionnaire ruina à son tour le monastère : une nouvelle couche de décombres

s*abattit sur la première; et, en visitant ces ruines superposées, on serait presque tenté de croire que le sol a été bouleversé par un soulèvement intérieur, si Ton ne savait que Thomme est le principal destructeur de ses propres œuvres,, qu'il brise aujourd'hui avec fureur ce qu'il a élevé hier avec amour, et que la vie des peuples n'est qu'une suite d'oscillations entre la civilisation et la barbarie.

On a complètement dégagé le théâtre d*Arles des constructions parasites qui le déshonoraient; la ruine est mise à nu; la scène, Torchestre, Thémîcycle et plusieurs étages de gradins se dessinent très-nettement, et l'on peut facilement reconstituer par la pensée toutes les parties de l'édifice. Tout autour de cette enceinte mutilée, le sol est littéralement couvert de débris ; et il est impossible d'énumérer tout ce qui reste encore de colonnes brisées , de frises et de métopes presque réduites en poussière; de tous côtés, des fragments de rosaces, de piédestaux, de corniches, de vases de porphyre ou d'autels votifs , des fruits et des feuillages en pierre, quelquefois même, hélas! des éclats de marbre dont le poli et le modelé rappellent quelque statue ou quelque basrelief à jamais perdus. Une végétation pauvre et souffreteuse s'est emparée peu à peu de tous les vides

l'art grec a ARLES. 248

de la pierre et perce à travers les grandes dalles de marbre qui formaient le pavé de Torchestre et les sièges des spectateurs; aux abords, Therbe émaillée de petites fleurs bleues croît en abondance; et, sous ce tapis végétal, on voit de distance en distance émerger les piédestaux circulaires et quelques soubassements dérasés au niveau du sol et qui marquent la place des colonnes et des galeries disparues; mais cet affleurement des constructions anciennes permet bien difficilement de les reconstituer avec exactitude. On devine seulement que le théâtre nNétait pas un monument isolé, qu^il était précédé par des colonnades et des galeries , et formait, avec l'amphithéâtre voisin, un ensemble décoratif d'une majestueuse ordonnance.

Cétait en effet une des lois fondamentales de Parchitecture grecque de faciliter l'accès des édifices , de décorer pompeusement leurs abords ; et aucune nation ne paraît avoir eu à un plus haut degré le sentiment des portiques et des péristyles.

Pour satisfaire à cette loi, le peuple entrait dans les théâtres par de larges passages voûtés situés aux deux extrémités de Torchestre. Les spectateurs prenaient place, suivant leurs goûts ou leur rang, aux divers étages ou précinctions des gradins , prœcinctiones ; et , comme l'espace et le bien-être étaient une des conditions essentielles de la vie antique, la partie supérieure était couronnée par des terrasses ornées de colonnes et de statues oti les oisifs pouvaient se reposer, prendre le frais

et se livrer au plaisir de la conversation et de la promenade, disposition préférable à coup sûr à ces étuves contiguës à nos salles de spectacle modernes et qui méritent si bien le nom à^ foyers.

Les théâtres de Bacchus à Athènes , d' Assos et de Telmessus dans TAsie Mineure, de Ségeste et de Taormina en Sicile, d'Herculanum et de Pompéi au pied du Vésuve, et surtout le théâtre d' Aspendus, en Carie, qui est encore dans un merveilleux état de conservation , ont tous été construits par des [artistes grecs, et reproduisent ces larges entrées latérales richement décorées, dégagements précieux qu'on nous permettra de signaler aux méditations de nos architectes modernes.

Le promenoir du théâtre d'Arles a disparu; la ruine s'élève à peine à deux mètres au-dessus du sol ; mais on y retrouve les grands portiques (i) à plusieurs étages qui débouchaient dans Torehestre; et Ton se rend compte de Timpor tance de ces vastes accès communiquant avec les galeries extérieures et les péristyles aujourd'hui disparus sous les constructions de la ville moderne.

On le voit donc, l'élude archéologique du monument en lui-même permet d'affirmer qu'il est essentiellement grec, dans son ensemble et ses détails; mais, sans prolonger une description technique qui serait aussi ingrate que fastidieuse,

(i) Ces portiques s'appellent aujourd'hui arcades de la Miséricorde et de la Tour Rolland,

l'art grec a ARLES. 245

on peut dire que cette conclusion s'impose d'ellemême à la première inspection de Tédifice.

11 en est, ce nous semble, des monuments comme de toutes les œuvres d'art; on les sent mieux qu'on ne les analyse. Or, il est impossible de séjourner quelques heures au milieu des débris antiques du théâtre d'Arles , sans se trouver pour ainsi dire enveloppé dans une atmosphère spéciale. L'impression est d'autant plus saisissante qu'on est à très-peu de distance d'une ruine colossale qui éveille un sentiment tout à fait contraire. L'amphithéâtre est , en effet , presque contigu au théâtre; quelques pas suffisent pour passer de la scène lyrique au centre de l'arène romaine ; ces quelques pas sont un véritable voyage; c'est un vrai changement de décor, plus encore, un changement de monde ; car on est précipité sans transition de la région sereine et presque idéale de l'art dramatique grec dans la poussière ensanglantée des grandes tueries impériales.

Ce contraste est frappant; et nulle part on ne sent mieux le lien qui existe entre les monuments et les mœurs. Le théâtre d'Arles est comme un fragment de la Grèce élégante, transporté intact au milieu des arcatures massives et puissantes de la ville romaine; c'est très-certainement la ruine la plus grecque que l'empire a laissée dans l'ancienne Narbonnaise, et Ton dirait que les empereurs ont mis une certaine coquetterie à offrir a ieur.^ nouveaux sujets un édifice entièrement semblable

à tous ceux que leurs meilleurs artistes avaient élevés sur le sol de la Grèce, de l'Asie Mineure, de la Sicile ou dans les îles de F Archipel.

On ne juge bien des monuments que par comparaison ; et il est d'autant plus facile d'en faire une ici , qu'à la même époque les Romains élevaient un théâtre véritablement monumental dans une colonie voisine, et lui donnaient à la fois des dimensions presque identiques avec celui d*Arles et un caractère tout à fait différent.

La petite ville d'Orange, située dans la vallée de r Aiguës, était Tancienne capitale de la peuplade des Cavares , et fut colonisée par les soldats de la seconde légion , Arausio Cavarum, colonia Secundanorum, Son théâtre est un des monuments romains les plus célèbres du midi de la France, et l'un de ceux dont la robuste construction aurait pu traverser trente siècles sans altération sensible , si l'homme n'était intervenu violemment pour devancer l'action destructive du temps.

Ce fut d'abord Maurice de Nassau qui, après avoir démoli presque entièrement le cirque contigu au théâtre, commença la destruction du grand mur de scène , de la scène elle-même et des gradins supérieurs de l'hémicycle , et se servit ensuite de ces matériaux tout taillés pour élever, sur la

hauteur qui domine la ville, une citadelle formîdable « avec boulevards et bastions à l'imitation des chasteaux de Hollande ».

Cette forteresse a disparu à son tour; et Louis XIV, non moins démolisseur que le prince d'Orange, la fit à peu près raser en lôyS par le comte de Grignan.

Le théâtre, abandonné et mutilé, était naturellement devenu, pendant toute la période du moyen âge et jusqu'au siècle dernier, une carrière à peu près inépuisable; les ruines du château eurent plus tard la même destination ; et ces deux monuments si différents de style , mais tous les deux importants et d'une fière tournure, ont fourni la plus grande partie des matériaux de la ville moderne, qui paraît à peine garder le souvenir de sa grandeur passée.

Suivant Tusage constant des Grecs et des Romains, rhémicycle était adossé à la pente d'une colline. A Orange, le massif crétacé, dont la falaise presque à pic domine la ville, se prêtait admirablement à cette disposition; et il avait suffi d'entailler le rocher pour y asseoir solidement les gradins , de telle sorte que la montagne formait à la fois le soubassement du théâtre, son enceinte intérieure, son couronnement, et présentait même à l'extérieur une immense plate-forme.

Ce qui frappe au premier abord dans cette construction , c'est la masse. Point ou très-peu d'ornementation. Les matériaux employés sont des

blocs ; la façade est un véritable rempart qui pourrait soutenir un siège en règle ; les portes voûtées paraissent des entrées de prison ; c'est le style romain avec l'exagération de toutes ses qualités ; la pureté est remplacée par la force, l'élégance par la grandeur, et il y a certes loin de cette brutalité architecturale à toute la délicatesse de Tart grec.

Tel quel, cet édifice était en harmonie parfaite avec son milieu et devait fort bien convenir à la race rude et grossière des Cavares, aux plaisirs de laquelle il était destiné. Le théâtre d'Orange n'était qu'un demi-amphithéâtre , et il est assez probable que les spectacles offerts à une population presque barbare devaient être assez peu littéraires et se rapprocher beaucoup des sanglants exercices de l'hippodrome.

Nous avons vu d'aiJleurs combien le théâtre avait dégénéré chez les Latins, et quelle fièvre de sang s'emparait de la foule, demandant, même sur la scène lyrique, de véritables gladiateurs, voulant assister à des combats réels et refusant de se retirer avant d'avoir obtenu regorgement de quelque victime. Est-ce une illusion? mais il nous semble que la scène antique d'Orange, écrasée entre de véritables murs de forteresse, rappelle ces souvenirs odieux; tandis que Tenceinte ruinée du théâtre d'Arles a conservé quelque chose de la grâce attique, et provoque des réminiscences d'un ordre plus noble et plus élevé. La grande tragédie classique a pu et dû s'y produire, sous ce ciel

l'art grec a ARLES. 249

de Provence aussi pur que celui de la Grèce ou de l'Asie Mineure; elle y a déroulé ses chœurs tranquilles et ses périodes harmonieuses, et le peuple délicat qui Técoutait pouvait avoir conservé de ses ancêtres le sentiment du beau et de Pidéal.

Tous les esprits cultivés connaissent les divines beautés de la tragédie grecque, Télévation des caractères et les proportions héroïques des personnages, la simplicité et la grandeur terrible des dénoûments. Même chez Euripide, le plus dramatique des tragiques grecs, les scènes les plus véhémentes et les plus tourmentées étaient ennoblies et tempérées par une grâce et une majesté souveraines. C'est ainsi que, dans la célèbre tragédie (MAntiope, lorsque les deux fils vengeurs donnent Tordre d'attacher la malheureuse Dircé à un taureau sauvage, le dénoûment fatal était soustrait aux yeux des spectateurs délicats , et les choses ne se passaient pas autrement sur la scène grecque que nous ne les représenterions de nos jours. Le théâtre latin n'avait pas de ces délicatesses; et la traduction célèbre de Pacuvius était d'autant plus goûtée qu'elle était plus réaliste. Le décor était sauvage et hérissé de rochers réels. Circé et le taureau étaient conduits sur la scène : « Saisissez-la, roulez-la à terre, déchirez sa robe, traînez-la par les cheveux (i) », et la mal-

(i) Voir le groupe colossal du Taureau Farnèse, au

heureuse femme, à demi nue et ensanglantée, était offerte en pâture à un public brutal et blasé, jusqu'alors insensible aux péripéties du drame et dont la suprême jouissance était de voir souffrir. De pareilles monstruosités ont pu se passera Orange sur une scène romaine; mais il est impossible de les concevoir à Arles et d'admettre qu'elles aient Jamais souillé un théâtre grec.

On peut dire que le théâtre d'Arles n'est connu que depuis une époque assez récente. Jusque vers le milieu du dix-septième siècle, ce n'était qu'un amas de décombres sans nom, une véritable cour des Miracles , formée de taudis repoussants, habitée par des vagabonds , des mendiants et des bohémiens. Depuis lors , des fouilles intelligentes ont eu lieu à plusieurs reprises , et elles ont produit des résultats merveilleux.

Le premier coup de pioche a été donné en 1 65 1 et a mis au jour un des plus admirables chefsd'œuvre de la sculpture grecque , devenu presque classique aujourd'hui sous le nom de Vénus d'Arles. Le marbre était enfoui au-devant des colonnes de Tavant-scène et avait été protégé d'une destruction complète par les ruines mêmes

Musée de Naples. — H. Estienne, Corpus poetat^m, Paris, i564. — Levée, Théâtre des Latins.

l'art grec a ARLES 25 I

SOUS lesquelles il était enseveli. Mais il portait quelques traces de mutilation, et le torse était brisé en trois parties que l'on a pu heureusement rapprocher. La tête et le corps sont à peu près intacts; les bras seuls n'ont pu être retrouvés. La découverte de cette précieuse antique est d'autant plus importante qu'on paraît croire à une imitation ou même à une reproduction de la célèbre Vénus de Praxitèle, malheureusement perdue.

La jeune femme est nue à mi-corps, comme sa sœur de Milo. Le buste est légèrement infléchi et se développe suivant des lignes d'une pureté exquise; la tête et la coiffure sont irréprochables et n'ont jamais été surpassées. L'absence de bras, qui &it encore ressortir la grâce et la perfection du torse, permet de l'envisager sous tous ses aspects; et l'on ne saurait trop déplorer la pitoyable réparation dont elle a été l'objet.

Il en est d'ailleurs presque toujours ainsi des restaurations des marbres antiques et des monuments; et, après les iconoclastes, les pires ennemis de l'art sont sans contredit les restaurateurs. Leur zèle ne respecte rien; le passé semble leur appartenir. Les chefs-d'œuvre de la statuaire et de l'architecture, remis à neuf, sortent de leurs mains avec des membres d'emprunt et des accessoires de fantaisie; et leur moindre défaut est d'enlever à tout ce qu'ils touchent cette teinte lentement déposée par les siècles et ce grain si

fin et si délicat qu'on a pu appeler avec raison répiderme du marbre (i).

La Vénus d'Arles ne pouvait leur échapper, et on Ta dotée de bras et de mains vulgaires donJ elle paraît assez embarrassée; l'une tient une pomme, l'autre un miroir; et la belle anadyomène a ainsi un faux air de maniérisme aussi peu grec que possible. Mais, quand on la dégage de ses appendices modernes, elle représente un des types les plus séduisants de la beauté grecque; il est difficile toutefois de la rapporter à la grande époque de l'art; elle a trop de grâce et pas assez de noblesse, et paraît devoir être classée dans le groupe charmant des statues antiques, élégantes, délicates et un peu voluptueuses , K}ui ont immédiatement précédé l'époque de la décadence.

L'art grec, en effet, a traversé plusieurs périodes avant d'arriver à cette noblesse et à cette perfection que nous admirons dans les chefsd'œuvre devenus classiques. Tout d'abord , il a commencé par d'informes ébauches, des représentations presque grossières , mais dans lesquelles on ne peut cependant méconnaître une inspiration souvent très-élevée. Telles sont les premières statues en gaîne de Diane d'Éphèse et toutes les

(i) F. Ravaisson, Rev, des Deux Mondes, 1871,

l'art grec a ARLES. 253

œuvres de Técole éginétique, dont la roideur rappelle assez les divinités solennelles et tranquilles de TAssyrie ou de TÉgypte , et montre le lien et la parenté qui unissent la Grèce primitive à rOrient terrible et mystérieux.

Cet art roide s'assouplit bientôt; la forme se dessine et s'épure ; le sentiment du beau parfait et de la noblesse idéale semble envahir l'âme des Grecs d'une lumière radieuse; c'est la grande époque de la sculpture antique. La statuaire devient un art tout à fait supérieur, voué unique- •ment à la représentation de la divinité ou à l'ornementation des temples. L'art est presque un culte religieux. Rien de plus tranquille , rien de ' moins sensuel , que ces grandes nudités paisibles et sereines que Ton peut contempler sans scrupule et sans arrière-pensée. On les nommait quelquefois « les vierges », et les Grecs voyaient en elles des êtres surnaturels et protecteurs (i). La seule passion qui a présidé à leur naissance a été l'amour du beau, et le seul sentiment qu'elles inspirent est encore l'admiration , presque le respect.

Le vêlement et la parure altèrent en effet bien souvent la vraie chasteté de l'art, et le paganisme de la renaissance ne l'a que trop prouvé. Mieux vaut la nudité calme et altière que l'agitation désordonnée sous une draperie engageante et savamment entr'ouverte ; et rien n'a été plus con-

(i) E. ViNET, l'Art et l'Archéologie. 1874.

traire au sentiment religieux que ces Madeleines aux yeux vagues et troubles, au sein gonflé sous un voile transparent, et dont l'extase rappelle des émotions d'une nature quelque peu équivoque.

Les Grecs de la grande époque répugnaient à de pareils artifices ; Tidée de la volupté était entièrement écartée de leurs œuvres; Tart, pour eux, était noble, sévère, presque sacré. Bientôt, cependant, il commence à descendre de ces hautes régions : une transformation s'opère, les lignes deviennent plus ondoyantes; une délicate sensualité émousse le ciseau ; la grâce remplace la majesté, et Ton sent que l'artiste, semblable au Pygmalion de la fable, a aimé sa Galatbée non moins que son art. Jamais on ne vit en plus grand nombre de plus séduisantes représentations de la beauté. Pour être moins idéales , ces gracieuses créations n'en sont que plus attrayantes; et les maîtres de cette époque de décadence semblent avoir possédé au plus haut degré l'art d'amollir le marbre et de lui communiquer la chaleur de la vie et presque la moiteur de la peau.

Ainsi, l'art grec a passé par trois phases distinctes. Dans le principe il est dur, archaïque et plein de vigueur; c'est l'âge éginétique. Il devient bientôt grand, noble et religieux; c'est le règne de Phidias. II s'humanise ensuite, s'affine en quelque sorte , et s'adresse de plus en plus à l'imagination et aux sens; c'est l'époque de Praxitèle.

l\rT grec a ARLES. 255

La représentation de la beauté a suivi les mêmes lois; et Thomme a aimé tout d^abord la beauté rude, puis la beauté noble, puis enfin la beauté gracieuse, et, descendant peu à peu , n'a plus recherché que la beauté voluptueuse , sensuelle et tourmentée; — triple évolution assez semblable d^ailleurs à la marche des peuples eux-mêmes., qui passent, par des transitions successives, de la barbarie à l'âge héroïque, de celui-ci à la civilisation, et qui sont conduits inévitablement au luxe, au raffinement, à la corruption et à la décadence (i).

Le marbre de la Vénus d'Arles n*est pas absolument blanc; il a gardé une sorte de teinte brune et presque dorée qu'il est impossible d'attribuer uniquement au temps ou au soleil : trèsprobablement il avait reçu quelqu'une de ces préparations encaustiques dont le secret est aujourd'hui perdu et qui préservaient les statues antiques des attaques de l'air et de l'humidité. On y trouve même quelques traces de coloration qui permettent d'affirmer que la statue avait été réellement peinte.

Les Grecs étaient, en effet, aussi passionnés pour la couleur que pour la ligne. Ils peignaient leurs

(i) Ampère, Hist, rom, à Rome. — E. Vinet, l'Art et r Archéologie , pass.

mystères d^Éleusis, des vêtements splendides, des trucs hardis et des trompe-rœil ingénieux donnaient aux statues Taspect et le mouvement de personnages réellement animés (ij.

A vrai dire, ce n'était pas de Part ; mais cette exagération de la couleur montre toutefois combien était vif, chez les Grecs, le goût de la polychromie ; et, en fait, on la retrouve dans les plus belles œuvres de Tarchitecture et de la statuaire. Les frises du Parthénon et celles de Phigalie, la Pallas de Velletri, la Vénus de Médicis, la Minerve du Vatican et un nombre considérable de statues allégoriques ont conservé, comme la Vénus d^ Arles, des tracés de leur coloration primitive.

C'est à regret qu'on se sépare de cette merveilleuse statue qui ne le cède en rien à ses sœurs les plus célèbres. On Ta appelée Vénus; mais en réalité c'est un véritable en£sint trouvé de l'art ; car c'est le hasard qui nous Ta rendue, et l'on ne connaît ni son père, ni son véritable nom.

Les érudits ^ les artistes y ont vu naturellement matière à polémique (2) : Rebattu , Tèrrin,

(i) O. Rayet, le Temple d'Apollon Didymien, Acad. des inscript, et belles-lettres, 29 décembre 1876.

(2) Rebattu, la Diane et le Jupiter d* Arles se donnant à connaître aux esprits curieux-, etc, Arles, i656. — Terrin,

l\rT grec a ARLES. 2 59

Graverol, Séguier, Caylus, Visconti se sont prononcés tour à tour pour une Diane qui, par exception à la plupart des représentations de cette chaste déesse aux jambes libres et au sein voilé, aurait eu le bas du corps drapé et le torse découvert, pour une Vénus pudique, une Vénus guerrière, ou tout simplement une femme sortant du bain. La discussion a été vive, mais n^a rien éclairci; la lutte a duré près de cent ans; et, comme trait de mœurs de Tépoque, il est curieux de rappeler que deux des plus ardents champions furent, à la fin du dix-septième siècle, un jésuite et un abbé; le Père d'Augières, à l'Académie d^Arles, et Tabbé Flèche, dans le Mercure, discutèrent à fond sur le modelé de la poitrine, la forme des hanches, le mouvement du corps ; dissertation pleine d^intérét sans doute, mais peu en harmonie avec le caractère des deux lettrés, et que Tamour de Part ne saurait tout à fait excuser.

Quels que soient son nom et sa naissance, la Vénus d^ Arles vaut à elle seule tout un musée. Versailles a pris et le Louvre a gardé cette belle antique ; et la ville d'Arles, qui a eu la faiblesse de s^en dessaisir (i), n'en possède qu'un moulage

la Vénus et l'obélisque d'A ries, Arles, 1 670.— P. d'Augières. Réflexions sur les sentiments de Callisthènes touchant la Vénus d'Arles, 1674. Etc.

(i) La ville d* Arles a fait, en 1660, hommage de sa Vénus à Louis XIV.

fort imparfait. On ignorera probablement toujours son origine ; mais il est cependant très-probable qu'elle n'a pas été transp)ortée de la Grèce dans la Gaule. Elle est née et s'est épanouie sous le ciel de Provence , semblable à une fleur doni la semence grecque aurait été apportée par un souffle de TOrient et dont Péclosion un peu tardive rappellerait, à trois siècles de distance, la beauté supérieure, la pureté et la délicatesse des grandes œuvres de la patrie disparue.

La Vénus n'était pas le seul trésor enfoui sous les ruines du théâtre; et, parmi les nombreux fragments recueillis , quelques-uns ont, au point de vue de Part, une valeur de premier ordre.

En 1823, un bas-relief en marbre, représentant le triomphe d'Apollon et le supplice de Marsyas, a été retiré des décombres qui recouvraient le proscenium ; ce bas-relief devait occuper le devant de l'orchestre ; c'est là, en effet, qu'on plaçait ordinairement l'image ou les attributs d'Apollon, l'un des dieux les plus grecs que l'on connaisse et le protecteur spécial des arts et des lettres. Le marbre est assez mutilé, mais d'un beau style. Apollon est assis au centre, appuyé sur sa lyre, ayant à sa droite le trépied de Delphes ; à gauche, Marsyas, couvert d'une peau de panthère, est lié à un pin et attend l'heure de l'expiation ; la flûte

l'art grec a ARLES. 26 l

de Pan, marque de sa défaite, est attachée près de lui ; accroupi dans la pose du rémouleur classique, un Scythe, coiffé du bonnet phrygien, aiguise le couteau fatal. Les avant-corps sont décorés de lauriers et d'oiseaux. L'ensemble de la composition est calme ; elle*manque peut-être un peu de finesse, mais non de grandeur, et présente surtout un caractère grec très- nettement accentué.

A la même époque et presque au même endroit, on découvrait une tête de femme qui est restée Tun des types les plus nobles et les plus gracieux de la beauté grecque. Le nez a été brisé, et des fractures heureusement très-légères aux oreilles indiquent qu'on a brutalement enlevé des pendants, mutilations qu'ont aussi subies les Vénus de Médicis et de Milo. Cette tête intelligente, calme et pure, est réellement divine, bien qu'on n'y remarque aucun attribut qui caractérise une divinité. Un trou au-dessus du front permet de supposer qu'on pouvait y fixer un symbole ou un ornement, mais on ignore lequel. La tête est détachée très-nettement à la naissance de la poitrine, et il est évident qu'elle devait être fixée et rapportée sur un corps drapé, probablement formé de marbres ou de métaux variés et de couleurs différentes. Le visage porte des traces très-faibles de coloration. La noblesse des traits, la pureté des lignes, la souplesse et Télégance de la coiffure, le modelé délicat du cou placent cette tête merveil-

le use au premier rang des meilleures œuvres de la statuaire grecque.

Quelques années plus tard, on trouvait presque à la même place une tête colossale en marbre blanc de l'empereur Auguste, d'un très-beau caractère. Le ciseau qui Ta taillée est encore grec ; toutefois on peut y remarquer tous les défauts de la sculpture officielle de l'empire ; c'est bien Pair de tête romain, front bombé çt bas, pommettes saillantes, lèvres un peu épaisses, cheveux bouclés sur les tempes. La physionomie a une expression de force et de vigueur et une majesté qui impressionnent tout d'abord ; mais on y chercherait en vain cette grâce exquise et tout à fait grecque qu'on ne peut se lasser d'admirer dans la tête précédente.

La tête d'Auguste appartient au torse mutilé que l'on a longtemps attribué à une statue colossale de Jupiter et dont la moitié avait été retirée, en 1614, des sables de Trinquetailles, sur la rive droite du Rhône, tandis que l'autre moitié ne devait être trouvée que cent ans plus tard au milieu des décombres du théâtre.

Cette dispersion des fragments d'une même statué peut donner une idée de la dévastation qu'ont subie toutes les richesses artistiques d'Arles, à partir du cinquième siècle de notre ère.

Quatre statues de femmes, connues sous le nom dt Danseuses, ont été découvertes, à diverses époques, sous les ruines mêmes de la scène ; ce ne

sont guère que des fragments ; car les têtes et les bras ont été brisés. Ces danseuses sont presque entièrement drapées, et leurs pieds nus semblent à peine poser sur le sol. Les corps sont droits et se dessinent sans trop de relief sous les draperies flottantes. Rien de violent d'ailleurs ni de contourné. L'agitation de la danse, qui ne va pas jusqu'à Texcitation, ne dérange l'harmonie d'aucune ligne ; et il y a loin de ces jeunes filles presque aériennes et chastement vêtues aux ménades débraillées de nos théâtres modernes, dont les corps usés et fiétris se ploient dans une sorte de délire bachique et semblent agités par les convulsions violentes de l'orgie. L'une d'elles surtout est une merveille de grâce et de délicatesse; sa robe la recouvre presque en entier, et sa poitrine légèrement soulevée est voilée avec une discrétion et un art véritablement exquis.

A côté de ces chefs-d'œuvre, on a retrouvé deux Silène assez grossiers, une statue colossale drapée qui devait représenter un personnage consulaire et feire partie de quelque groupe, et, sur toute l'étendue du proscenium, un nombre considérable de fragments de statues méconnaissables, de débris de vases, de colonnes et d'autels votifs.

Parmi ces derniers, l'un des plus curieux et des mieux conservés est Tautel consacré à Vénus et à Auguste. L'empereur, fils adoptif de Jules César, avait la prétention de descendre de la blonde déesse par Iule, fils d'Énée ; sur les faces latérales

de Tautel, le sculpteur avait en conséquence ciselé des cygnes, attributs de Vénus, et des guirlandes de fruits et de palmiers, allusion évidente à ces palmiers dont parle Suétone (i), que Ton cultivait avec respect devant la porte du palais d'Auguste et qui étaient ses arbres préférés.

La tête d'Auguste, lautel votif aux symboles réunis de Vénus et de l'empereur, et la statue célèbre de la déesse, semblent prouver que le théâtre d'Arles était, comme celui de Marcellus à Kome, consacré à Vénus elle-même et placé sous la protection d'Auguste.

Cet admirable édifice était bien en réalité un musée, fjLovaeîov , et comme un sanctuaire de l'art grec ; et ce qui a été sauvé et retrouvé peut donner la mesure des trésors et des richesses que l'aveuglement des hommes a détruits.

Tout autour de cette imposante ruine, on voit de véritables amoncellements de débris informes, et l'on ne peut songer sans douleur que ces amas de pierres réduites en menus morceaux, et que cette poussière de marbre sont tout ce qui reste de chefs-d'œuvre comparables peut-être à la Vénus conservée.

L'art sembla devoir périr tout entier dans le grand tourbillon qui emporta l'empire romain ; il ne devait renaître que vers le douzième siècle, pour reprendre la forme roide et enfantine des

(0 SuÉTOxNE, Aug., C. XCII.

l\rT grec a ARLES. 205

temps primitifs et parcourir de nouveau toutes les phases de son développement. Quelque progrès qu^il ait fait ensuite, il n^a jamais atteint, même à son apogée vers le quinzième siècle , la perfection et la pureté de la grande époque grecque ; et le type le plus accompli et le plus noble de la beauté plastique est resté ce magnifique moule antique que nos pères ont si souvent brisé et dont le inusée d^ Arles nous a conservé de si précieux débri£

Les rites primitifs de TÉgypte et de TOrient. — Le Bacchus indien. ^ Le culte de Mithra. — Sacrifice du taureau. — Autels tauroboliques de la Provence et de la vallée du Rhône. — Le culte de la Bonne Déesse. — Danses orgiaques. — Autel de la prêtresse Calena. — Les Alyscamps, Elysii Campi. — Respect des anciens pour les morts. ^ Le spiritualisme et la vie future chez les païens. — La navigation des âmes. — Les cimetières anciens. — La nécropole d*Arles. — Spoliations successives des Alyscamps. — L'allée des tombeaux. — Réminiscences grecques.

Nous venons de voîr Pextension que Fart grec avait prise à Arles, pendant les quatre premiers siècles de notre ère. On peut dire qu'il était en plein épanouissement sous le règne de Constantin. De même qu'elle avait envahi toute Tltalie, la. Grèce avait pénétré la Provence ; elle avait en quelque sorte émigré à Arles et y avait créé un foyer d'autant plus actif que le voisinage de Marseille avait déjà grécisé toutes les populations de la région du Rhône et de la zone littorale.

Mais la Grèce est une fille de VOrient ; et partout oïl elle a passé, TOrient lui-même semble avoir laissé une empreinte. Comme Phellénisme, l'orientalisme se retrouve donc à Arles; et ce furent les légions romaines qui, par leur fréquent

va-et-vient d'une extrémité à l'autre du monde, importèrent avec elles quelques-uns des usages, des mœurs et certains cultes de provenance tout à fait orientale.

De ce nombre sont ceux de la Bonne Déesse et de Mithra.

L'histoire des religions primitives de l'antiquité, malgré les progrès qu'elle a faits dans ces dernières années, présente encore bien des points obscurs ; mais il est cependant à peu près établi aujourd'hui que les Égyptiens et les Orientaux ont été les véritables initiateurs du genre humain en matière de rite et de symbolisme. Presque toujours ces cultes primitifs sont souillés par le sang et la débauche ; le paganisme grec, au contraire, fut une religion relativement très-épurée; toutefois, malgré sa supériorité, il est aisé de reconnaître qu'il n'est bien souvent qu'une dérivation ou une transformation des rites de l'Egypte et de l'Orient ; et dans les cérémonies plus nobles et plus délicates du polythéisme grec on voit sauvent apparaître des réminiscences assez grossières de toutes les superstitions orientales.

Telles étaient en général toutes les pratiques religieuses connues sous le nom de Mystères, L'une des principales divinités de ces mystères était Bacchus ou Dionysos, celui qu'on appelait le Père généreux ou même le Père licencieux, Pater liber, dieu du plaisir et de la fécondité, protecteur en quelque sorte officiel de la débauche

LES CULTES ORIENTAUX. — LES MORTS a'aRLES. 269

et de l*orgie. Or Bacchus n'est pas grec ; il est essentiellement asiatique et indien; et, si Ton remonte même aux plus anciennes traditions du peuple le plus mystérieux qui ait jamais existé, on doit lui attribuer une origine égyptienne plus ou moins lointaine et altérée. Le Bacchus hellénique n'est, après tout, que la transformation de rOsiris du haut Nil, dont la mort et la résurrection ont fourni les traits principaux des divers cultes orgiaques de la Syrie, de la Phénicie, de TAsie Mineure et de la Grèce civilisée.

Les mystères de Mithra et de la Bonne Déesse semblent, au contraire, avoir traversé les siècles presque sans altération, et s'être implantés tout d'une pièce dans une société très-adoucie au sein de laquelle ils ont gardé toute leur barbarie orientale. Il est curieux de les retrouver à Arles en pleine prospérité du deuxième au cinquième siècle et de les voir se maintenir indépendants du culte officiel rendu aux empereurs et à leurs maisons divines et des cérémonies beaucoup plus nobles du polythéisme grec ou romain qui est resté, jusqu'à rétablissement définitif du Christianisme, la religion pour ainsi dire classique des peuples civilisés, celle du moins qui a fourni à l'art ses types les plus beaux et les plus purs.

Les origines de la religion de Mithra se perdent

dans les profondeurs de FOrient ; mais le culte, la forme et les attributs du dieu ne paraissent avoir été bien définis que vers le dixième siècle antérieur à notre ère, lorsque Zoroastre eut réformé et codifié toutes les pratiques du magisme asiatique. Pour les Persans et les Guèbres, Mi* thra, symbolisé par le soleil ou le feu, représente la divinité suprême ; dans une sphère inférieure, c'est l'incarnation d'Ormuzd, principe générateur et source de la fécondité qui perpétue et rajeunit le monde; et on le représentait ordinairement sous la forme d'un beau jeune homme portant la coiffure syrienne, vêtu d'une tunique, et plongeant son glaive dans le cou d'un taureau. Le sacrifice du taureau était, en effet, le fond de toute fête mithriaque; et très^souvent même des victimes humaines arrosaient de leur sang les autels tauroboliques.

Cette figure juvénile et guerrière de Mithra était la plus répandue ; mais il y avait aussi des images sacrées beaucoup plus mystérieuses, que Ton ne montrait qu'aux initiés et qui représen< talent le dieu sous un aspect effrayant et entouré de tous ses attributs symboliques.

Le Mithra d'Arles est de ce nombre. C'est en 1598 qu'il a été trouvé, sur la rive gauche du Rhône, dans la couche de limon du fleuve, près de l'ancienne porte de la Roquette. Par une bizarre coïncidence, la statue mutilée du dieu-soleil était couchée presque à l'emplacement oîi l'on de-

vait trouver, quatre-vingts ans plus tard, l'obélisque de granit qui décorait la spina de Thippodrome et qui était consacré aussi au soleil fécondateur de la terre ; et peut-être cet emblème, après avoir été comme Tobélisque un monument religieux, a-t-il fini, comme lui, par être un simple ornement du cirque lui-même.

La tête du Mithra a été brisée; mais il est certain qu'elle représentait la face d^un lion. Le torse est enveloppé par un serpent vigoureux recouvert de magnifiques écailles; et, dans les compartiments formés par cet enroulement, sont gravées en relief les constellations du zodiaque.

Acheté en 1723 pour vingt-sept livres quatorze sols par les consuls d^ Arles, ce précieux marbre, Fun des plus curieux que Ton connaisse, fut d^abord considéré comme une représentation égyptienne d'Esculape, dont le serpent était un des attributs ; il a figuré en cette qualité dans le musée d^Arles avec une inscription qui ne fait certes pas beaucoup d^honneur à Térudition des savants du dix-huitième siècle (i); et il est fore

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