LA MEK ET LES ÎLES D^RLES
cieuse et sereine au milieu de laquelle ils avaient établi leur solitude. Tout autour, des marais presque déserts, encadrés de verdure et pareils à dts miroirs tranquilles; — au loin, la Crau, pauvre et nue, avec sa nappe jaune de cailloux roulés, ses étangs clairs et ses horizons indéfinis; — à l'est, la montagne de Sainte-Victoire, noyée dans cette lumière douce et bleue si particulière au ciel de la Provence ; — au nord, le rideau dentelé de la longue chaîne des Alpines; — au fond, la mer, la grande mer avec le heurt triste et sourd de sa vague éternelle; — et plus près d'eux, le large fleuve qui baignait la ville d'Arles , vivante encore, riche, brillante, peuplée et qui leur rappelait ce monde agité et violent dont ils s'étaient volontairement séparés par une double barrière, la prière et le travail.
Aujourd'hui que la vie paraît s'être retirée de ce rocher, qui fut pendant longtemps l'asile de la pensée et de la foi, on ne peut regarder sans émotion les lignes droites et pures de cette enceinte sacrée. Le cloître est silencieux, la grande nef déserte et en partie ruinée ; les murs construits hier s'affaissent sur eux-mêmes; les voûtes ébranlées s'écroulent de toutes parts; les cellules des moines sont profanées et ouvertes à tous les vents ; tout est abandonné. Et cependant, lorsqu'à la fin du dixième siècle la croix fut plantée, sur cette éminence surmontée alors par le croissant des Sarrasins d'Espagne, il &llut creuser un sol rougi d'un
sang presque martyr et remuer une véritable stratification d^ossements superposés. Plusieurs générations de religieux se sont couchées à leur tour sur les dépouilles des soldats tués par les infidèles. Le plateau de Montmajour est devenu ainsi un véritable champ mortuaire; c'est un tombeau sur un tombeau.
Uhomme, disons mieux, le chrétien a été là et il en a été violemment chassé. Mais il a laissé après lui Pempreinte de son passage et le souvenir impérissable de la vie supérieure qu^il y a longtemps rêvée.
Dans le silence religieux de cette solitude, les formes du passé semblent toujours subsister. Pendant l'hiver, le vent âpre de la vallée du Rhône souffle sur le grand squelette décharné du monastère, secoue fiévreusement les branches des arbres qui Pentourent , et une psalmodie lugubre, semblable à l'hymne funèbre des trépassés dans le désert, remplace la prière tranquille et sereine des religieux disparus.
Tout autour cependant la nature éternellement jeune sourit à Timage de la mort; les chevelures verdoyantes des plantes pariétaires couronnent les sommets branlants de la ruine et ornent de leurs petites fleurs pâles les moindres fissures des murs effondrés. Les oliviers ternes, les genévriers toujours verts, les asters bleuâtres, les arbres de Judée aux fleurs violacées forment la parure triste et douce de ce cimetière; une lumière tiède l'en-
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vironne; on aime à y demeurer seul; et la solitude et le silence y ont une saveur étrange, un charme religieux et pénétrant.
Tout semble mort autour de ce sépulcre; mais la vie demeure cachée sous ces décombres; ces ruines presque neuves sont à la fois un enseignement, un reproche et une espérance; une double auréole leur reste : le souvenir et le soleil.
Le nom d'île a été conservé à la montagne de Montmajour, comme à celle de Cordes, pendant tout le moyen âge et jusque dans les temps modernes. Cette désignation était fort juste; elle le serait presque encore à l'heure oîi nous écrivons. Ce n'est, en effet, que sous le règne de Henri IV que le Hollandais Van Ems commença, dans le territoire d'Arles, ses premiers travaux de dessèchement; et le canal d'Arles à Bouc, qui est le principal moyen d'écoulement des eaux de toute la région , n'a que soixante-dix ans d'existence. Mais la plaine d'Arles est très-imparfaitement desséchée, et tout autour de ces anciennes îles le sol plat, vaseux, miroitç au soleil, se détrempe après les pluies et conserve pendant plusieurs mois de l'année l'aspect de ces lagunes indécises, intermédiaires entre Teau et la terre, et dont la culture ne s'est pas encore emparée d'une manière définitive.
Des chartes nombreuses du douzième et du treizième siècle (i) rappellent que Ton ne pouvait aborder à Cordes et à Montmajour qu'en bateau; et lorsque, vers la fin du dix-huitième siècle, Tabbaye jetait ses dernières lueurs, les pèlerins qui s'y rendaient en foule de tous les points de la Provence étaient obligés de s'embarquer à Arles, /^ de traverser une partie des étangs sur des barques et des radeaux, oîi ils payaient un droit de passage, de s'engager ensuite au milieu des terres noyées sur d'étroites levées en terre coupées de distance en distance par de petits ponts de bois. Ce fut l'origine de la route moderne. Elle était
(i) Commutamus vobis in Comîtatu Arelatensi insulam sancti Pétri quce nominatur a Montemajore,., — Acte d'échange de Montmajour entre Tarchevêque d'Arles et une femme nommée Teucinde.
... insulam, quam Montemajore vuîgus vocitat.,. et est Comitatu Arelatense, ab urbe eadem milario et semis... — ^ Acte de donation de Montmajour aux moines de Saint-Benoît (974). — Voir ces chartes dans Thistoire manuscrite de Montmajour (Arch. d* Arles) et dans la Gallia Christiana.
Item , Tan MCCC e IX, lo divenzes lo ters jorn del mes de Mai, son lo perdon gênerai dé san Peyre de Montmajour, en loqual perdon soron Romieux, é vengron de tôt lo mond plus décent cinquanta milla Chrestiano, é Christianos, é plus , vous dié per vertat, non tant solament per ausir, mas per veser. Item de vieures son bon marcat, quatre deniers lo pechier del millor vin, et dos deniers Tautre, de pan, carn, peîs, millor marcat, lo pasage de Taigua per persona quatre deniers, etc.. — Mémoires de Bertrand Boisset, bourgeois d*Arles, quinzième siècle; extrait de la bibliothèque de MM. les trinitaires d'Arles. (Archives d'Arles.)