‹ La Grèce & l'Orient en Provence, Arles, le bas Rhône, MarseilleChapitre 21 sur 25 · A MARSEILLE · texte numérisé non relu

A MARSEILLE

Cette inscription, composée de vingt et une lignes, est gravée sur une dalle qui a été trouvée, en mars 1845, dans les fondations d'une vieille maison située du côté de Tancien cimetière de la Major. La pierre, en calcaire dolomitique, étrangère aux carrières des environs de Marseille, paraît avoir été apportée de Carthage avec T inscription. Elle se compose de deux fragments qui, réunis, présentent une largeur de o", 58 sur une hauteur de 0^^,42 . Il en manque une partie, le quart environ, qui est resté enfoui dans les décombres, et n'a pu encore être retrouvée.

L'inscription est relative au règlement des droits de sacrifice en faveur des prêtres ou suffètes du temple de Baal Hammon.

En voici la traduction :

Première ligne. — Temple de Baal... Voici le règlement touchant les redevances qui ont été établies comme loi perpétuelle par Italisbaal, le suffète, fils de Bodtanith, fils de Bodmilcarthy et par Italisbaal-

Deuxième ligne. — Le suffète, fils de Bodesmonn, fils de Italisbaal, et par leurs collègues.

Troisième ligne. — Pour un bœuf entier, sacrifice ordinaire ou sacrifice holocauste, les prêtres auront dix, lOy sicles d'argent par tête d'animal. Dans l'holocauste, ils auront, en sus de cette redevance, trois cents, 3oo mischkals de chair.

Quatrième ligne. — Et dans le sacrifice ordinaire, ils recevront des céréales et de la/leur de farine, ainsi que la peau, les viscères et les pieds de la victime -, le reste de la chair sera laissé au maître du sacrifice.

Cinquième ligne. — Pour un veau qui frappe de la corne , pour celui qui ne regimbe pas encore ou d'un âge plus tendre, aussi bien que pour un cerf entier, soit sacrifice ordinaire, soit sacrifice holocauste, les prêtres auront cinq. S, sicles d'argent pat tête d'animal. Dans l'holocauste, ils auront en sus

Sixième ligne. — de cette redevance, cent cinquante ^ iSo, mischkals de chair ; et dans le sacrifice ordinaire, ils recevront des céréales et de la fleur de farine , ainsi que la peau, les viscères et les pieds de la victime ; le reste de la chair sera laissé au maître du sacrifice.

Septième ligne. — Pour un bélier ou pour un bouc entier, soit sacrifice ordinaire, soit sacrifice holocauste, les prêtres auront un, i , sicle d'argent, plus deux, 2, ^ar, par tête d'animal! et dans le sacrifice ordinaire, ils auront, en sus de cette redevance, trente, 3o, mischkals de chair, des céréales.

Huitième ligne. — Et de la fleur de farine, ainsi que la peau, les viscères et les pieds de la victime; le reste sera laissé au maître du sacrifice.

Neuvième ligne. — Pour un agneau, pour un chevreau ou un faon de biche entier, sacrifice ordinaire ou sacrifice holocauste, les prêtres auront trois quarts de sicle, plus^ , , . far. par tête d'animal; et dans le sacrifice ordinaire, ils auront quint^e, iS, mischkab en sus.

Dixième ligne. — de cette redevance, des céréales et de la fleur de farine, ainsi que la peau, Us viscères et les pieds de la victime ; le reste de la chair sera laissé au maître du sacrifice.

Onzième ligne. — Pour toute production des jardins, soit fleurs, offrande entière, soit jujubes, soit oignons, les prêtres auront trois quarts de sicle, plus^ deux, 2, ^ar, par offrande, et l'offrande restera aux prêtres.

Douzième ligne. — Pour tout oiseau, ou pour toutes prémices sacrées, soit oblation de blé, soit oblatiom d* huile, les prêtres auront dix oboles d! argent par oblation , et l* oblation restera aux prêtres.

Treizième ligne. — Dans tout sacrifice sanglant ordinaire qui sera offert devant les dieux, les prêtres recevront des céréales et de la fleur de farine, et la victime immolée appartiendra au maître du sacrifice.

Quatorzième ligne. — Quant à la redevance pour des gâteaux, pour du lait, pour de la graisse et pour tout sacrifice consistant en simples oblations qu'un homme voudra offrir , rien ne sera laissé au maître et un tel sacrifice

Quinzième ligne. — Dans tout sacrifice qui sera offert par un pauvre en bétail ou un pauvre en oi-^ seaux, rien ne reviendra aux prêtres

Seizième ligne. — Tout lépreux et tout teigneux , tout homme affligé des dieux , et toute personne qui offrira

Dix-septième ligne. — Pour V homme du peuple, la redevance pour chaque sacrifice sera, selon la mesure fixée dans le règlement écrit, que.,:..

Dix-huitième ligne. — Pour ce qui est de la redevance qu'il apportera, elle est fixée dans ce tableau, et il la donnera conformément au règlement écrit par les suffètes Italisbaal, fils de Bodtanith, fils de Bodmilcarth.

Dix-neuvième ligne. — Et par Italisbaal, fils de Bodeschmonn, fils de Italisbaal, et par leurs col^ lègues.

Vingtième ligne. — Tout prêtre qui recevra une redevance supérieure à celle qui est déterminée dans

ce tableau, sera puni d'une amende Quant à

l'argent

Vingt et unième ligne. — // (le prêtre) donnera au maître du sacrifice qui l'aura présenté le double de toute la redevance qu'il aura injustement exigée.

(Traduction de Tabbé Barges. — Congrès des Orientalistes. 1876.)

ifcxES ET PIÈCES JUSTIFICATIVES. 469

SUR DEUX MONUMENTS PHÉNICIENS DE MARSEILLE^ aujourd'hui PERDUS.

D'après l'antiquaire Grosson, il y aurait mainte7 nant près de deux cents ans qu'un bas-relief en marbre; blanc et d'une très -belle exécution fut trouvé dans la ville de Marseille. Incrusté d'abord dans la partie inférieure du mur qui borde l'escalier conduisant au pont-levis du fort de Notre-Dame de la Garde , il fut plus tard enlevé de là pour être placé au bout de la montée du même pont-levis, où il sepait de bénitier, mais dans un état totalement dégradé. Ce monument était un fragment d'un autel antique , supporté par un taureau ailé. Dans sa partie supérieure, une divinité assise sur un trône et placée dans une sorte de niche tient les mains levées vers le ciel, et tout autour, à gauche et au pied de la niche, on lit une inscription en caractères inconnus, c La bizarrerie de la construction de ce monu- » ment, dit Grosson, ne donne qu'une idée confuse » de l'usage auquel il devait être destiné. J'ai montré, » ajoute-t-il, ces caractères à des personnes versées » dans la connaissance des langues anciennes; je n'ai . » obtenu aucun éclaircissement. Je ' soupçonnerais » volontiers qu'ils sont phéniciens, par le rapport 1» que j'ai observé entre eux et des caractères em- » preints sur diverses médailles phéniciennes qui » m'ont été communiquées. Cette opinion me paraît c d'autant plus probable que l'ancienne Marseille, » par le moyen de son commerce maritime, avait de

1 grandes liaisons avec la Phénicie, et surtout avec

> les habitants de Tyr et de Sidon. Serait-il surpre-

• nant que quelque particulier de cette nation eût

• Eût sculpter dans le costume de son pays Je monu- » ment que je décris, à l'occasion d'un vœu à une

> des divinités à qui les Marseillais avaient dédié

• des temples? Si nous avions l^xplication des ca- » ractères, peut-être notre conjecture se vérifierait-

• elle. J'observerai enfin que ce fragment , que

• j'avais examiné attentivement, n'était pas sans

• mérite par la dextérité avec laquelle le ciseau avait

• été conduit dans les différents contours, i

Nous voyons en premier lieu, dans la statue

assise dans la niche du bas-relief, non l'image d'une des divinités à qui, suivant Grosson, les Marseillais avaient dédié des temples , mais bien la représentation d'une divinité analogue à celle qui était adorée par les Phéniciens et parles Carthaginois. En effet, le monument que l'on voyait au fort de Notre-Dame de la Garde offre la plus grande ressemblance avec ceux que les traditions orientales attribuent au peuple chananéen, et qui ont dû servir de modèle à ses colonies, quand celles-ci ont voulu établir au milieu d'elles le culte national et continuer à vénérer, dans les pays lointains, les dieux de la métropole.

R. Schiméon, auteur d'un grand recueil de traditions, connu sous le titre d'Yalcout, nous donne la description d'un simulacre qui représentait le dieu Moloch, et servait en même temps d'autel. C'était une grande statue creuse qui contenait sept cellules. Dans l'une, on offrait au dieu de la fleur de farine; on sacrifiait des tourterelles dans la deuxième, des brebis dans la troisième, des béliers dans la quatrième, des veaux dans la cinquième, et des taureaux dans la sixième ; quant à la septième , elle s'ouvrait quand il s'agissait d'immoler des victimes humaines.

•« La figure de cette idole, ajoute le savant talmup diste, ressemblait à un taureau, et elle avait les » mains disposées de manière à recevoir ce que les » assistants et les adorateurs voulaient lui offrir. »

D'un autre côté, nous lisons dans l'itinéraire du célèbre voyageur juif Benjamin de Tudèle qu'à une journée de distance de Tripoli de Syrie à Djebal, ^ l'ancienne Byblos , on avait découvert , dans les ruines d'un temple, l'idole qui y était autrefois adorée, c Cette idole, ajoute-t-il, était assise sur un siège, et j ce siège portait le nom de trône. Elle était de • marbre et recouverte de lames d'or; devant elle, » s'élevait l'autel sur lequel , du temps des Ammo- » nites , on offrait des sacrifices et l'on brûlait des H» parfums. » Suivant le docte Selden, cette idole n'était autre que celle de Moloch, divinité tutélaire des Ammonites (i). Or le bas-relief décrit par l'antiquaire marseillais, comparé avec les deux monuments que nous venons de mentionner, offre avec eux les traits de ressemblance les plus frappants : un taureau ailé, portant sur son dos un autel; une idole à la physionomie chananéenne , assise également sur un trône; par derrière, la statue du dieu, et sur la face apparente du monument , trois encadrements carrés, surmontés d'autant de petites ouvertures en forme de dos d'âne; et, par-devant la niche de l'idole, une tiutre ouverture plus large, également terminée en pointe, le tout correspondant aux sept cellules de l'autel de Moloch décrit par R. Schiméon et à la disposition générale de cet autel, avec cette différence 4iéanmoins que le taureau de notre bas-relief, au lieu de présenter deux mains tendues et prêtes à recevoir les victimes, est figuré ici muni de deux larges ailes qui semblent lui servir de support et de véritables

(i) De Dis Syris, Syntagma L

pieds. Deux cavités profondes creusées, Tune en avant de la statue, l'autre dans la partie supérieure du monument et derrière la niche, représentent probablement les trous destinés à recevoir les libations. En examinant attentivement tous ces détails, qui pourrait ne pas reconnaître dans notre bas-relief une imitation de l'art oriental? En comparant les deux descriptions, qui oserait affirmer que notre monument n'est point l'œuvre d'une main phénicienne? Au surplus , l'attitude seule de l'idole que l'on voyait dans la niche suffirait pour démontrer l'exactitude de cette attribution : le dieu , assis sur son trône et tendant les deux mains vers le ciel, est une image qui se reproduit fréquemment sur les monuments phéniciens, et qui est connue de tous ceux qui s'occupent d'archéologie orientale et sémitique (i).

Ce n'est pas tout; et ce que l'antiquaire marseillais n'avait pu éclaircir, ce que son goût et son expérience lui avaient fait seulement soupçonner, l'étude et l'examen de la légende tracée dans le bas-relief l'ont rendu aujourd'hui d'une évidence claire et irrésistible.

A l'époque où le monument fut dessiné, il se trouvait, selon l'expression de Grosson, totalement dégradé. Les caractères de la légende, naturellement plus fins et plus délicats que les autres détails dxf. bas-relief, avaient beaucoup souffert du temps et de l'usure de la pierre; certains traits distinctifs, certains jambages ou appendices des lettres avaient dis* paru, ou se trouvaient dans un état de mutilation tel

(i) Sur les monuments'phéniciens et carthaginois, cette figure représente ordinairement le dieu Baal Hammon; mais il est à peu près certain qu*elle ne lui était pas exclusivement réservée, et que d'autres divinités étaient également représentées dans cette attitude.

qu'un œil exercé aurait eu de la peine à en démêler nettement la conformation primitive. Le dessinateur, . en les reproduisant sur le papier, a dû souvent hésiter et, dans son ignorance de la langue qu'il transcrivait, commettre des fautes, se méprendre sur la forme des signes et les confondre les uns avec les autres. A ces premières méprises , le graveur qui est venu après n'a pas manqué d'en ajouter d'autres sans aucun doute beaucoup plus considérables. Malgré ces erreurs, malgré ces imperfections et ces altérations qui défigurent malheureusement le dessin que nous trouvons dans l'antiquaire marseillais, un orientaliste tant soit peu au fait des écritures sémitiques n'aura pas de peine, j'ose l'affirmer, à reconnaître avec moi la nature de ces caractères, et à les retrouver pour la plupart dans les alphabets phéniciens connus. La légende est disposée sur deux lignes, l'une perpendiculaire et tracée derrière la niche, l'autre horizontale, s'étendant au-dessous du trône et sous les pieds de la statue. Elles contiennent en-p viron une quinzaine de caractères plus ou moins reconnaissables, plus ou moins mutilés ou défigurés; mais il est probable que l'inscription était beaucoup plus longue et qu'elle occupait la corniche de l'autel dans toute son étendue. Quoi qu'il en soit de cette conjecture, voici le résultat de l'examen dont cette légende a été l'objet de notre part, et le déchiffrement qu'il nous a été permis d'obtenir, malgré l'jétat de dégradation dont nous venons de parler.

La première ligne, celle qui est placée perpendiculairement, se termine, croyons - nous, par les trois lettres qoph, resch, tav, qui forment la syllabe qarth. Comme ce mot peut être le composant du nom propre du dieu Afilcarth , nous sommes conduits à vérifier si les deux caractères qui précèdent ne seraient plus l'un un mem et l'autre un lamedh , complément du

mot Mîlcarth : telle est , en effet , la valeur que possèdent les deux signes en question. Le premier est évidemment un mem tronqué, c'est-à-dire privé du petit trait qui le traverse par le milieu dans sa partie supérieure; nous croyons reconnaître dans le second, qui consiste seulement en une barre droite, la haste d'un lamedh qui, dans sa partie inférieure, aurait perdu son petit trait horizontal. Cette lecture établie, nous aurions ainsi le nom entier du dieu Milcarth,

Quant aux trois ou quatre autres caractères qui ouvrent la ligne, ils paraissent horriblement défigurés. Toutefois, si Ton compare cette épigraphe avec quelques autres, dont la formule initiale contient le nom d'une divinité quelconque, celui par exemple de Baal Hammon, qui se montre si fréquemment dans les inscriptions puniques, ou même celui de Milcarth, que nous lisons dans la première Maltaise de Gesenius et dans la onzième Tripolitaine (i), et où ces noms sont toujours précédés de Tune de ces qualifications : ladonemi, à notre Seigneur ; — labaal, au dieu-, — lebaalem, à notre dieu; si, dis-je, on écarte la première de ces trois lectures, parce qu'elle n*est pas confirmée par la valeur que nous attribuons à la seconde et à la troisième lettre de ce groupe, on voudra bien admettre avec nous la seconde de ces lectures, ç'est-à-dire labaal, au dieu.

En effet, le premier de ces caractères ressemble assez bien à un lamedh renversé ou écourté. Le second, qui est lié au troisième par un trait placé horizontalement vers le haut de la ligne, a toute l'apparence d'un beth. La figure arrondie qui vient après représente assez fidèlement le ain, dont la forme est ordinairement circulaire. Pour compléter le nom de

(i) Wilh. Gesenius, Scripturce linguçeque Phœnicice Monumenta, etc., pi. VI, n« i, et pi. XXVII, n» 65.

baal, il suffirait de considérer Fappendice qui surmonte la troisième lettre comme faisant partie d'un lamedh à moitié effacé, ou imparfaitement reproduit parle graveur. D'après ces explications et ces restitutions, la première portion de la légende pourrait se lire et se traduire ainsi : labaal Milqurth, au dieu ou seigneur Milcarth,

Passons à l'explication de la seconde ligne.

La première lettre qui apparaît est indubitablement un !çàin, La seconde a beaucoup de ressemblance avec le lamedh; mais sa partie inférieure est trop arrondie et trop développée pour qu'on puisse la confondre avec ce caractère : je la considère comme un beth mutilé et privé de sa boucle dans la partie supérieure.

La forme bizarre de la troisième lettre ne se rapproche en rien de ce que nous connaissons des alphabets phéniciens ; faute de trouver mieux, je lui donne provisoirement la valeur d'un heth. Maintenant, si nous réunissons ces trois lettres, nous obtiendrons un mot sémitique bien connu, celui de !(ebahh, qui veut dire sacrifice, sacrifier.

Le groupe qui termine la ligne se compose de cinq ou six caractères qui ont, à la vérité, l'aspect phénicien, mais dont il n'est guère facile de deviner la valeur. Je crois que les deux premiers n'en font qu'un, et qu'il faut y reconnaître un iodh, lettre qui, en effet, se compose de deux parties distinctes : d'un corps principal qui est de forme arrondie, et d'un petit trait isolé placé à gauche.

Que dire de la lettre suivante, qui est démesurément ouverte et munie de deux petits traits placés isolément entre les deux grands jambages ? Aurionsnous affaire à un heth ou à un schin ? En adoptant cette dernière valeur, que je suis loin pourtant de regarder comme certaine, nous trouverions dans ce groupe un mot parfaitement sémitique, et ce mot

nous fournirait un sens rationnel et tout à fait en rapport avec la destination présumée du monuQient que nous étudions.

La troisième lettre, qui est un simple trait perpendiculaire tourné un peu à droite, est probablement un vav décapité.

La quatrième, qui ressemble à notre 5 retourné, doit, selon moi, se dédoubler. La partie inférieure, qui est tant soit peu arrondie, représente peut-être un a^in ; la ligne courbe dont elle est couronnée faisait, sans doute, partie d'un autre caractère que je présume avoir été un hé; les deux petites lignes obliques qui descendent à la gauche de cette lettre étant ordinairement d'un trait peu profond et très-fin, on conçoit qu'elles ont dû disparaître facilement de la surface de la pierre et n'y laisser aucune trace.

Les cinq lettres dont nous venons d'indiquer la valeur, étant réunies, donneraient le mot ieschouah, salut, victoire, triomphe, délivrance, et les deux mots joints ensemble signifieraient : sacrifice de salut, sacrifice de triomphe, de victoire , ou plutôt sacrifice offert à l'occasion d'une victoire.

Au commencement de la ligne, il y a un espace vide qui occupe juste la place d'un caractère. Si l'on suppose que ce caractère, qui aurait disparu, était un mem, le mot entier pourrait se lire mi^bahh, autel, et les deux mots se traduiraient : autel du salut ou de la victoire, autel érigé en souvenir d'une victoire.

Quelle que soit celle de ces deux leçons que l'on admette, quelle que soit celle de ces deux traductions que l'on choisisse, le. sens n'en serait pas moins clair, fnoins satisfaisant; la destination du monument nous serait révélée par cette légende qui consacrerait le souvenir d'un triomphe, d'une victoire remportée probablement à la suite d'un vœu ou d'une prière adressée à Milcarth, le grand dieu national et protec-

teur des Phéniciens. Par sa nature comme par sa destination, notre bas-relief appartiendrait à cette classe de monuments que Ton appelle votifs et dont nos musées possèdent un grand nombre.

D'après les explications qui précèdent, Tinscription entière peut se traduire : Au seigneur Milcarth. — Autel de la victoire.

Quant à savoir sur quelle nation et à quelle époque fut remportée la victoire dont le monument était destiné à perpétuer le souvenir, ce sont deux questions difficiles, pour ne pas dire impossibles à résoudre d'une manière précise et certaine ; seulement il est à présumer qu'il s'agît des premiers temps de l'établissement des Phéniciens sur le territoire celtoligurien, et de la résistance que, selon toute vraisemblance, ils rencontrèrent de la part de la population indigène, qu'ils durent combattre et soumettre avant de pouvoir résider paisiblement au milieu d'elle.

Je ne saurais mettre fin à cet article sans faire part au lecteur d'une observation qui se présente à mon esprit, et qui ne me paraît pas dénuée de quelque importance. Suivant Grosson, le bas-relief aurait été trouvé dans Marseille et encastré ensuite dans le mur de l'escalier qui conduisait au fort de Notre-Dame de la Garde. Cet auteur n'indique ni le lieu ni la date de la découverte : il se contente de dire que plus tard le monument fut placé au bout de la montée du pontlevis, où il servait de bénitier à l'entrée de la chapelle. Or, on sait que cette chapelle avait été construite en 1 2 18. C'est probablement à cette époque que l'on doit faire remonter la première découverte du monument en question; et c'est, si je né me trompe, autour du fort lui-même et peut-être au milieu des décombres d'un édifice plus ancien, et non dans l'enceinte même de la ville, qu'il avait été déterré. Si cette conjecture était conforme à la réalité, ce serait sur cette colline

même, et peut-être dans une enceinte consacrée ^u dieu Miicarth, que les Phéniciens auraient placé Tautel votif que nous venons de décrire.

Un autre nionument auquel je crois pouvoir aussi assigner une origine phénicienne est celui dont Grosson nous a donné le dessin dans son Recueil des antiquités marseillaises, planche X, n» 2. Il dit, en parlant de ce curieux morceau d'antiquité, qu'il avait servi longtemps de fonts baptismaux à Téglise paroissiale Saint- Laurent, mais qu'à l'époque où il écrivait il n'en restait plus de vestiges. Il avait eu probablement le même sort que tant d'autres précieux monuments trouvés à Marseille, et qui; dans le cours de ces derniers siècles, furent donnés en cadeau par les administrateurs de la ville à certains hauts personnages, ou vendus par ceux qui les possédaient à des amateurs étrangers au pays.

Le dessin dont il s'agit représente un autel païen soutenu par un lion et par un sphinx qui sont accroupis sur une base. Au centre de la surface supérieure, paraît une cavité profonde, qui était destinée sans doute à contenir du feu ou à recevoir des libations, et sur chacune de ces quatre faces antérieures on voit sept cellules oblongues disposées horizontalement. Les dimensions du monument ne sont point marquées dans l'ouvrage que nous citons; mais, à en juger par l'usage auquel nous savons qu'il a servi, il paraît avoir été très-lourd et très-massif.

Selon l'opinion exprimée par notre antiquaire marseillais, l'autel aurait été destiné au culte de Cybèle, la mère des dieux de l'Olympe : c Le lion et le sphinx, » dit-il, étaient des emblèmes propres â cette déesse : » le lion marquait la force ; on représentait Cybèle » dans un char attelé par deux de ces terribles ani- » mauK; et le sphinx, désignant la surabondance, était » propre à figurer la fertilité de la terre. •

Cette attribution ne me semble pas suffisamment justifiée; car, premièrement, il est fort douteux que la déesse en question ait jamais eu dans Tenceinte de Marseille des temples et des autels (i); en second lieu, le char qui porte la mère des dieux est toujours représenté traîné par deux lions, et non par un lion et un autre animal accouplés ensemble ; en troisième lieu enfin, le sphinx, tel que nous le connaissons par la mythologie grecque et romaine, est ailé, tandis que celui dont nous voyons la figure sur les monuments orientaux, égyptiens ou phéniciens, paraît nu, ayant la tête seulement coiffée d'une esf>èce de voile qui retombe sur les épaules. Toutes ces raisons me portent à croire que nous avons ici affaire à un monument d'origine orientale et se rapportant au culte de quelque divinité phénicienn'é, telle qu^ Astarté ou la Vénus de FOlympe phénicien. On sait, du reste, que sur les médailles et les monuments puniques, cette déesse est représentée montée sur un lion furieux et

(i) Sur une pierre gravée, publiée par Munster dans son ouvrage Religion der Carthager (pi. I et XIII) et reproduite par Gesenius dans ses Scripturœ linguceque Phœ* nicice Monumenta (pi. XVI, fig. 5), Taneith, appelée aussi la Déesse Céleste, est représentée assise sur un lion, tenant d'une main le sceptre royal, et de Tautre la foudre. Apulée, qui était né en Afrique et connaissait parfaitement les attributs et le culte de cette déesse, lui adresse les paroles \ suivantes : a Magna Jovis germana et conjuga, sive tu Sami, ' » sive celsœ Carthaginis, quce te virginem vectura leonis ncœlo commeantem percolit, beatas sedes fréquentas, » (Metamorph., vi.)

Gesenius signale une autre pierre gravée qui se trouve au Musée royal de Berlin, et qui reproduit la même figure.

Taneith avait un temple magnifique sur la grande place de Carthage; il en est question dans les Confessions de saint Augustin.

48c NOTES ET PIÈCES JUSTIFICATIVES.

haletant, symbole de la passion, dont on lui attribuait rinspiration et les indomptables ardeurs.

(L'abbé Barges, Re^àf0rches archéologiques sur tes colonies méniciennes "^du littoral celto-ligurien, — ^trait du Compte rendu du Congrès des orientalistes, tenu à Marseille en 1876.)

NOTES ET PIÈCES JUSTIFICATIVES. . 48 ï

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