LA GRECE ET L'ORIENT
Du caractère des voyages modernes. ^ Le royageur à Tétat passif.— Le relief des vallées primitives : exemple de la vallée du Rhône. — Les fleuves considérés comme premiers moyens de transport et de colonisation. — Les plateaux fortifiés. — Constitution générale des oppida. — Détails de construction. — Castella, speculœ. — Travaux de défense de l'oppidum. — Les premiers éléments de civilisation venus de TOrient. ~ Les peuples navigateurs : les Phéniciens, les Grecs. — Les routes modernes; leur tracé dans les ▼ailées. — But de l'ouvrage — Aspect et physionomie orientale de la Provence.
Nous voyageons aujourd'hui sans eftort et sans fatigue, — bien souvent sans plaisir ni émotion, — presque toujours sans intelligence et sans profit.
Notre but semble être uniquement de nous mouvoir.
L'industrie moderne , en facilitant d'une manière prodigieuse les transports à grande vitesse, a foit naître en nous un goût immodéré pour la locomotion confortable et rapide, et a développé en même temps . une désaffection non moins
grande de Tétude et du foyer. Sous cette influence que je crois mauvaise^ nous perdons chaque jour de plus en plus le sentiment élevé et délicat de la nature; et c'est par milliers que l'on pourrait compter ceux qui , après avoir traversé plusieurs fois en tous sens l'Europe, la France ou même seulement leur modeste province, n'ont jamais songea se rendre compte des dispositions générales et des transformations incessantes du sol qu'ils ont si souvent foulé. C'est de ces a aveugles errants » que l'on pourrait dire, comme des idoles dont parle le Psalmiste, « qu'ils ont des yeux et ne voient pas »; car ce n'est pas vofr que d'assister, impassible et inerte de corps et d'âme , au défilé rapide d'une série de tableaux dont on ne saisit ni Tordre , ni l'origine, ni l'harmonie , qui n'éveillent dans le cœur aucune espérance et auxquels ne se rattache aucun souvenir.
Sans doute la facilité des voyages, quelque précipités qu'ils puissent être , nous laisse toujours la conscience des distances parcourues ; mais leur désespérante uniformité, le soin exclusif que nous prenons d'assurer avant tout notre bien-être, l'ignorance profonde des hommes et des choses et l'insouciance à peu près absolue, qui semblent être nos plus fidèles compagnons de route, nous empêchent de nous mettre réellement en contact avec ce monde physique dont nous n'envisageons les perspectives si variées que comme les décors presque usés d'une féerie à grand spectacle.
Si nous avons su, à force d^art, perfectionner et vulgariser tous les moyens matériels de transport, nous avons, en revanche, à peu près perdu l'initiative et Ténergie, si nécessaires à l'explorateur sérieux et qui sont la source des émotions nobles, des recherches fécondes et des jouissances élevées. Nous avons eu tellement à cœur d'aplanir toutes les aspérités de la route que nous en avons du même coup diminué le relief; et, à force de vouloir enlever toutes les épines, nous avons perdu tous les parfums.
Avec de pareilles dispositions de corps et d'esprit, on peut parcourir indéfiniment les mêmes lieux sans les connaître; et, au risque d'être accusé de soutenir un injurieux paradoxe , nous considérons que la plupart de ceux qui circulent à grande vitesse sur la surface du globe exécutent une simple action mécanique à laquelle Télément intellectuel fait très-souvent défaut. Ils ne voyagent pas : on les transporte ; et leur situation est à peu près comparable à celle des bagages qui les accompagnent. Munis en effet chacun de leurs billets respectifs, qu'ils portent quelquefois l'un et l'autre en évidence sur leur enveloppe, le voyageur et sa malle , tous deux à l'état passif et convenablement tarifés, sont installés officiellement dans des voitures spéciales, où on les dispose aussi bien que possible pour leur éviter toute avarie de route; ils traversent ainsi, sans émotion ni dégât, la moitié d'un continent, et arrivent paisiblement
à leur destination où, après vérification faite de leur identité et de leur solidarité, on les rend Tun à l'autre. Le voyage est alors terminé.
Et cependant, quelque court que soit notre passage à la surface de notre globe, il y a, pour celui qui veut élargir son horizon et qui sait voir, nonseulement dans le présent, mais encore et surtout dans le passé et dans Pavenir, bien des sujets dMtude et bien des heures d'émotion. Le monde ne commence ni ne finit avec nous ; et c'est élever et agrandir sa vie que de la peupler de souvenirs et de la nourrir d'espérances.
L'examen le plus rapide de Tenveloppe de notre planète nous la montre fractionnée en vallées plus ou moins larges ou profondes, généralement trèsallongées et séparées entre elles par des massifs montagneux qui sont les barrières naturelles de ces bassins. Vers le milieu de chaque vallée, au point le plus bas, viennent se réunir toutes les eaux d'écoulement, soit qu'elles proviennent des pluies ou de la fonte des neiges , soit qu'elles surgissent des flancs des montagnes latérales ; c'est ce qu'on appelle le thalweg {thaï, vallée ; y^eff, chemin). Cette ligne de pente part du sommet de la vallée et se termine à la mer; elle est continue, et son inclinaison , d'abord très-rapide, va en s*adoucissant graduellement et finit par mourir aux
approches de la région maritime. La formé de la vallée suit la même loi. D^abord resserrée entre des falaises élevées et souvent abruptes, au point de ne présenter quMne gorge inaccessible aux piétons, elle s^élargit peu à peu ; bientôt les montagnes s^éloignent et s*abaissent ; la plaine s^étend de plus en plus de chaque côté des deux rives ; elle forme deux plans doucement inclinés de terre cultivable, périodiquement inondée par les grandes crues; et, aux abords des embouchures, fleuve, mer et rivage semblent vouloir se confondre sur un même plan horizontal.
Le régime du cours d'eau offre de son côté trois zones parfaitement distinctes; à l'origine, c'est un torrent qui roule, dans son lit sinueux et encaissé, des quartiers de roche arrachés des parois qui le resserrent; le torrent se transforme bientôt en fleuve régulier sur lequel la flottaison , sinon la navigation, est ordinairement possible; puis il semble vouloir se reposer de sa course; son lit s'ouvre comme un bras de mer; ses eaux sans vitesse déposent, sur les terres riveraines qu'elles exhaussent, une boue fertilisante; c'est alors un estuaire, aux grandes profondeurs, ou bien un immense marécage, zone intermédiaire entre la mer et la terre, à chaque instant modifiée par les éléments tout récents qui l'ont transformée et dont les variations sont intimement liées à l'histoire, à la physionomie et aux mœurs des populations primitives et des générations qui les ont suivies.
lO - INTRODUCTION.
Tel est l'état naturel dans lequel l'homme a trouvé la plupart des grandes vallées, dès les premiers temps historiques; et, pour n'en prendre qu*un exemple, sur notre territoire même, le Rhône, Pun des plus majestueux et le plus rapide fleuve de l'Europe, celui dont les embouchures sont pour Térudit une source féconde d'études et pour ringénieur Tobjet de travaux jusqu'à présent assez peu couronnés de succès (i), nous offre d'une manière saisissante cette triple division nettement tranchée. Depuis sa source au pied du glacier de la Furca , dans le massif du Saint-Gothard , jusqu'au lac de Genève , c'est un véritable torrent. Le lac termine cette première étape. Le vrai fleuve commence à la sortie du Léman, au-dessous de cette admirable chute d'émeraude liquide dont aucune parole ne peut rendre la merveilleuse beauté. Flottable d'abord, bientôt après navigable, il se développe régulièrement jusqu'à Arles. Là, l'horizon s'agrandit et Ja vallée se transforme en plaine. D'Arles à la Tour-Saint- Louis et aux embouchures, le fleuve devient presque un bras de mer; accompagné sur ses deux rives par un véritable cortège d'étangs et de marais qu'il a tour à tour formés, déplacés, inondés et atterris, il
(i) a Les embouchures du Rhône, pour lesquelles on a fait tant de dépenses, sont et seront toujours incorrigibles. » — Oisivetés de M. de Vauban, ou Ramas de Mémoires de sa façon sur différents sujets, 1. 1.
alimente, féconde, dévaste et nourrit une région spéciale, étrange entre toutes et qui participe à la fois de Télément liquide et de Télément solide. Désert fiévreux aujourd'hui , cette zone littorale est destinée à être, dans la suite des temps, une des plus riches provinces de la France ; la grande culture s'emparera de ces landes sablonneuses et stériles; les prairies recouvriront ces marais saumâtres ; ce sol aride et salé , lavé et engraissé par les eaux fertilisantes du grand fleuve, deviendra un magnifique terroir, et nos descendants trouveront une terre promise là même oti nous ne voyons que Timage de la solitude et de la désolation.
Il est certain qu'à l'aube des sociétés naissantes, les relations sociales, politiques et commerciales ne dépassaient pas ordinairement les limites d'un même bassin. Plus tard, lorsque les peuples navigateurs vinrent aborder aux embouchures des fleuves pour piller d'abord, pour y fonder ensuite des comptoirs et des entrepôts, ce que l'on appelait à Tépoque gallo-grecque des emporta, ce fut encore aux fleuves qu'ils demandèrent le moyen de pénétrer dans la région supérieure des vallée^. Les routes n'existaient pas alors ; et, à l'aide de radeaux et de barques à faible tirant d'eau, on pouvait remonter à une assez grande hauteur dans l'intérieur des terres.
f 2 INTRODUCTION.
Le tracé de la première route a été le plus grand pas fait par les hommes dans la voie de la civilisation ; et, pendant de longs siècles, ils ont dû forcément restreindre leur action à Texploitation plus ou moins grossière des parties les plus fertiles de la vallée, où le sol leur offrait une culture assez facile. Le fleuve était d'ailleurs la seule route qui leur permît de transporter leurs maigres produits, leurs armes, leur matériel, et de se transporter eux-mêmes en migrations, suivant les exigences de la guerre ou les variations des climats. La descente avait lieu sans peine ; la remonte devait s'effectuer beaucoup plus difficilement au moyen du halage, ce qui suppose déjà rétablissement de quelques chemins rudimentaires le long des berges. Quant aux habitations permanentes, elles étaient rares et toujours disposées en vue de la défense ; l'homme, toujours armé, sans notion et sans respect du droit d'autrui, ne connaissait que Tusage et Fabus de la force ; l'unique préoccupation était d'envahir le territoire du voisin, ce qui impliquait nécessairement le souci permanent de résister à toutes les attaques du dehors. Il n'existait pour ainsi dire pas d'agglomérations fixes un peu considérables en rase campagne; car elles auraient été trop facilement abordables de toutes parts; tantôt on les groupait sur pilotis ou sur des enrochements dans la zone inondée, de manière à pouvoir être isolées et défendues par le fleuve lui-même; le plus sou-
LA PROVENCE PRIMITIVE ET LES OPPIDA CELTIQUES, l 3
vent elles occupaient le plateau dénudé de quelque hauteur peu accessible. Telle fut Torigine des habitations lacustres et des oppida. Les villes du moyen âge et les villes modernes n^ont été, dans la plupart des cas, que la transformation sur place et d'époque en époque de ces cités primitives (i) ; et Ton peut aisément constater que leur berceau se trouve soit au confluent de deux rivières, soit dans une île ou dans Pestuaire du fleuve, soit enfin sur quelque éminence qui présente des difficultés d'accès les mettant à Pabri d'un coup de main. Sur tout le territoire celtique, « c'est par vallées que le pays était organisé. Dans la contrée montagneuse, l'oppidum était assis au point culminant de la vallée, et par conséquent près de la source du cours d'eau qui l'arrose , ou tout au moins dans la partie supérieure de ce cours d'eau ;
(i) Les grandes villes sur pilotis des Bataves (Amsterdam , etc.) et celle des Hénètes {Henetia, Venetia, Vene^ia, Venise), dans les lagunes de l'Adriatique, ne sont évidemment que des habitations lacustres, où les palais de marbre et les maisons de brique ont pris la place des chalets et des chaumières, c'est-à-dire le dernier mot d*un usage qui remonte très-haut et qui vient d'assez loin, comme on le voit. — Hist, gén, de Languedoc, liv. I, ch. XI, notes Ë. B.
La même remarque peut être faite pour la plupart dez villes, aujourd'hui à demi éteintes, qui jalonnent l'appareil littoral depuis les embouchures du Rhône jusqu'h Port-Vendres.
Voir à ce sujet les Villes mortes du golfe de Lyon, par Ch. Lenthéric. 1876.
dans la plaine ou dans la région des marais. Toppidum était situé d'ordinaire au confluent de deux rivières. L^oppidum et le cours d'eau qui occupait le fond de la vallée, grande ou petite, portaient et portent encore presque toujours le même nom (i). »
Aux époques tout à fait primitives, les oppida n'étaient pas des villes proprement dites, mais simplement des postes de refuge ou d'observation, castella, speculœ, dans l'intérieur desquels venaient s'abriter, seulement au moment du péril, les populations du voisinage, dont les habitations, situées au milieu des champs de culture, étaient disséminées sur toute l'étendue de la vallée.
Mais le système de fortification de ces places de sûreté était quelquefois formidable et fait le plus grand honneur aux ingénieurs celtes ou gaulois qui en avaient conçu le plan et dirigé l'exécution.
L'ensemble d'un oppidum comprenait ordinairement un mur continu, qui embrassait dans sa vaste enceinte tout le groupe des hauteurs formant le plateau mamelonné d'une colline, et qui suivait assez fidèlement les ondulations et les mouvements du sol accidenté. Ce grand mur avait parfois huit à dix mètres de hauteur, rare-
(i) Germer - Durand , Dictionnaire topographique du département du Gard, Introduction.
ment moins de trois à quatre. La surface enveloppée était souvent considérable; elle variait d^ailleurs dans des limites assez étendues; quelques-uns de ces plateaux fortifiés ne mesuraient pas moins de cent cinquante hectares (i); mais les oppida les plus nombreux avaient une enceinte de deux à trois kilomètres de développement, ce qui donne une superficie variant de trente à cinquante hectares, très-suffisante déjà pour abriter une population fort importante. Le mur était invariablement formé de talus et de terrassements superposés et consolidés par un revêtement extérieur en pierres sèches, mêlées très-souvent de débris de poteries ; des poutres entre-croisées reliaient quelquefois entre elles les diverses parties de ces terrassements, de manière à former un enchevêtrement des plus solides. A Pintérieur, des palissades établissaient des divisions assez nombreuses permettant de défendre pied à pied tous les points de Toppidum, dans le cas oti il aurait été envahi ou forcé, à la suite d'une attaque imprévue couronnée de succès. Les parties faibles de l'enceinte
(i) Notamment celui de Murcens, Mûri cincti (Haute- Garonne), et le célèbre oppidum d'Uxeîlodunum (Lot), dernier boulevard de la résistance gauloise contre les armées de César. An de Rome 702, 5z ans av. J. C.
Consultez à ce sujet VOppidum de Bibracte (mont Beuvray), par G. Bulliod; VOppidum de Nages (Gard), par E. Flouest; les Ouvrages de fortifications des oppida gaulois de Murcens f d'Uxeihdunum et de VImpernal, par E. Castagne, et la carte de la page 5.
extérieure étaient d'ailleurs renforcées avec un art infini par des ouvrages détachés dont la crête était à un niveau supérieur à la muraille, et qui .étaient destinés à la soutenir et à Pétayer, si ses défenseurs venaient à faiblir. Ces ouvrages, castella, détachés ou engagés, jalonnaient, de distance en distance, le mur de circonvallation et formaient comme autant de réduits ou de places d'armes distinctes, véritables bastions qui flanquaient la ligne continue des courtines de l'enceinte générale. Au-devant de ce mur d'escarpe, et lorsque les parois abruptes du plateau ne présentaient pas une falaise à pic , on creusait un fossé assez large pour isoler le pied du rempart. Quelquefois des pieux et des troncs d'arbres, disposés en chevaux de frise, défendaient Taccès du fossé, et de gros quartiers de rochers aux arêtes émoussées étaient approvisionnés pour être roulés sur l'ennemi au moment de l'escalade. La configuration du sol se prêtait, dans la plupart des cas, à ce mode spécial de défense, et les flancs inclinés de la montagne étaient soigneusement dégarnis de toute végétation, de manière à faciliter le roulement de ces blocs et à laisser partout l'assaillant à découvert (i).
(i) Nous empruntons la plus grande partie de ces détails si précis sur la construction des oppida celtiques aux commentaires de la nouvelle édition de VHistoire générale de Languedoc, liv. Il, chap. xxxiv. Toulouse, 1 872.
L'oppidum constituait ainsi une véritable citadelle avec ses glacis, son escarpe, ses fossés, ses tours et tous ses ouvrages extérieurs ; des hommes énergiques pouvaient s*y maintenir pendant des mois entiers , et la limite de la résistance n'était marquée que par celle des approvisionnements.
Cette question des approvisionnements était loin d'être négligée. En première ligne, venait Teau ; et, lorsqu'une source ou une fontaine suintait sur le plateau, on avait soin de Taménager avec une prudente réserve ; mais cette ressource naturelle était loin de satisfaire^ dans la plupart des cas, aux besoins les plus indispensables ; aussi, pour ne pas être exposés à mourir de faim et de soif sur ces cimes dénudées et incultes, les différents groupes d'émigrants étaient tenus d'apporter avec eux non-seulement leur blé, leur vin et leur huile, mais aussi Peau, qui pouvait faire défaut sur ces hauteurs arides. Ce transport avait lieu avec un nombre considérable de grandes amphores à deux anses dont le type nous est parfaitement conservé (i), et qtfon hissait péniblement à dos de mulet, à travers des sentiers de montagne à pentes très-roides et souvent encombrés de fuyards. Dans la précipitation de ces émigrations temporaires, la plus grande partie des vases étaient brisés, et ceux qui survivaient à ces voyages et à
( i) Voir toutes les collections celtiques et gallo-romaines notamment le musée de Saint-Germain.
ces transbordements tumultueux étaient très-certainement mis en pièces à leur tour après avoir été vidés ; ainsi s'explique tout naturellement la quantité véritablement prodigieuse de débris de poteries de toute nature dont les murs de Tenceinte étaient criblés et dont le sol des oppida est quelquefois littéralement couvert. Pendant Tété, les émigrants installaient des gourbis de ramée et des tentes grossières, à Tintérieur et souvent tout autour du mur d'enceinte ; pendant Thiver, on se mettait à Tabri sous de misérables cabanes construites de troncs d'arbres et recouvertes d'une épaisse toiture de chaume ou de roseaux ; les bétes de somme et les troupeaux paissaient au piquet ou en liberté sur les glacis, en dehors des courtines ; et l'on vivait tant bien que mal sous des hangars en plein air, en ménageant des provisions que l'on faisait cuire dans des fours de potier dont on a retrouvé plusieurs fois de curieux vestiges contre le parement intérieur du mur de ceinture. Au moment du danger, femmes, enfants et troupeaux étaient ramassés dans Tintérieur de l'enceinte ; les hommes valides disputaient le pied de Tescarpe, réparaient les brèches de l'attaque, et l'on attendait de la fortune et du sort des armes l'heure de la délivrance ou celle de. la mort.
Ces oppida, qui n'étaient alors à proprement parler que des lieux provisoires d'asile ou de refuge, n'avaient pas, dans le principe, de population permanente; ce ne fut que peu à peu qu'ils se
transformèrent en véritables cités, dont les habitants réguliers / oppidani ( i ) , formèrent des groupes compactes, assez nettement définis, et que le sentiment de la défense commune rendait solidaires. Les guerres privées étaient alors à Tétat endémique ; et à cette cause incessante de ruine et de désordre venait s'ajouter le fléau périodique des invasions étrangères. Pour vivre, il fallait être fort, nombreux et compacte, et c'est ainsi que sont nées et se sont développées les premières associations.
On peut, d'après cette description, se rendre compte d'une manière assez exacte de la physionomie et des caractères généraux de la population à la fois guerrière et pastorale qui' vivait aux plus anciennes époques historiques et dont nous sommes les descendants. Des bassins isolés les uns des autres par des chaînes de montagnes rarement franchies; — chaque vallée réduite aux strictes ressources de sa production individuelle ; — un territoire souvent désert ei très-pauvrement cultivé ; — sur toutes les hauteurs, des enceintes
(i) César désigne, à plusieurs reprises, les habitants de Voppidum d*Uxellodunum sous le nom d'oppidani. Le même nom est donné aux habitants de l'oppidum des Tolosates (Vieille-Toulouse). — HisU gén, de Languedoc, notes £. B. passim.
fortifiées ; — point de routes , à peine quelque sentiers de piétons ; — et au bas, de la vallée, h fleuve libre, sans digues, unique voie de commu nication transportant sur des barques grossière ou sur des radeaux les hommes et leur matériel — tel était Taspect sévère que présentait, à l'époque celtique, non- seulement la contrée qui devait devenir plus tard la riche Narbonnaise, mais aussi toute cette Gaule Chevelue, Gallia Comata^ qui s^étendait des grèves du Rhône jusqu'ami bouches multiples du Rhin.
Le littoral du midi de la Gaule paraît cependant s*être bientôt dégagé de cette barbarie primitive. C'est de TOrient que nous sont venus la lumière et le progrès. Les relations commerciales avec les Phéniciens et les Grecs avaient enrichi d'assez bonne heure la vallée du Rhôrn et toute la région méditerranéenne. De colonie à colonie, les échanges se faisaient par eau en longeant les côtes et en remontant les fleuves; on ne tarda pas à reconnaître bientôt Timpérieuse nécessité d'une voie littorale qui pût rendn les communications permanentes et sûres en les affranchissant des lenteurs et des incertitudes de la navigation. Ce fut Torigine de la grande route qui reliait ribérie à l'Étrurie, et traversait la panie méridionale de la Celtique. Annibal la trouva toute tracée lorsque, après avoir franchi les* Pyrénées, il s'engagea dans le pays des Arékomiques pour se rendre en Italie. Redressée, élargie et en-
tretenue plus tard par les légions romaines, elle devint la voie Domitienne et Aurélienne, Tune des plus fréquentées de TEmpire. Aujourd'hui encore, son tracé se confond avec celui de nos routes modernes, et elle constitue sur plusieurs points les tronçons de Tune des plus importantes artères de la France.
Il n'est pas sans intérêt de remarquer qu'- près trente siècles de civilisation, de travail et d'industrie, rhomme ne s'est pas sensiblement éloigné des grandes lignes que la nature lui avait indiquées.
La mer est toujours par excellence « la route gratuite et éternelle » ; et les fleuves, n ces chemins qui marchent », seront encore pour les générations futures, comme ils Tétaient pour celles qui ont disparu, les meilleures voies d'écoulement de toutes les richesses du sol. Nos routes de terre, dont l'inextricable réseau semble, au premier abord, échapper aux grandes lois qui ont déterminé le relief et le modèle de Técorce terrestre, suivent au contraire pour la plupart, avec une trèsgrande fidélité, les lignes de pente nettement dessinées par les eaux. Ce sont essentiellement des routes de vallées, auxiliaires et doublures en quelque sorte du fleuve lui-même; et les chemins de montagne ne sont et ne peuvent être que des
créations artificielles et exceptionnelles, destinées à mettre en communication deux bassins séparés par une ligne de faîte.
La majorité des hommes vit, circule et meurt, comme autrefois, sans sortir des bornes d'une vallée ; et les nomades qui franchissent ces limites sont encore aujourd'hui relativement très -peu nombreux. Les chemins de fer eux-mêmes, que les merveilles de Tindustrie moderne paraissent rendre indépendants de ces lois naturelles, s'y conforment dans le fond d'une manière très-étroite et ne sont en général que des voies latérales aux grands fleuves ; et ce n*est que dans des conditions extrêmement rares que Ton s'éloigne du centre des vallées, et que Ton perd de vue ces rivières qui semblent être les avant-projets dressés par la nature et comme les lignes primordiales, dont les routes tracées par les hommes ne devront jamais s'écarter.
Ces voies de communication rapides et perfectionnées sont incontestablement la plus grande révolution économique et sociale des temps modernes ; on peut apprécier les services qu^elles ont déjà rendus au monde civilisé ; il est difficile de se faire une idée, mêmeapproximative, dePaccroissement de richesse qu'elles développeront un jour et de rinfluence bienfaisante qu'elles exerceront sur l'ensemble de notre globe. Mais toute médaille a son revers; et il est juste aussi de reconnaître qu'elles ont développé sans mesure les goûts dUn-
Stabilité et de changement, qui sont un des fléaux de notre époque ; et nous ajouterons que, si elles facilitent à quelques-uns la connaissance superficielle d^une grande partie du monde, elles détruisent chez presque tous le sentiment de la nature, l'esprit d'observation et de recherche et le noble désir d'étudier sérieusement ce sol, tour à tour fécond et aride, dont la physionomie^ les aspects si variés et les révolutions sont liés à Thistoire même des hommes.
Car rhistoire, dans le sens scientifique et élevé du mot, n^est pas seulement le récit aussi vrai que possible des événements accomplis aux diverses époques de la vie connue de Phumanité. Cest, en réalité, un véritable drame permanent dont les premiers et les plus curieux épisodes se perdent dans la nuit du passé, qui se déroule de siècle en siècle devant un immense public s'éteignant et renaissant tous les jours, et dont on ne peut saisir le caractère et la marche que si Ton reconstitue exactement les différentes scènes sur lesquelles ces millions d^acteurs et de spectateurs ont agi , souffert et fini par se coucher côte à côte dans le repos éternel.
J^ai cherché, dans une étude précédente, à faire revivre les plages désertes du golfe de Lyon. J'ai essayé d'arracher à TindifTérence , cette triste fille
de notre temps, les cités disparues ou amoindries qui jalonnent le lido sablonneux des côtes du Languedoc et du Roussillon.
Je convie aujourd'hui le lecteur à continuer avec moi cette exploration de la région méditerranéenne, que nous avons commencée ensemble au cap de Creux et terminée aux embouchures du Rhône.
Cette étude ne présentera pas, je Tespère, moins d'intérêt que la précédente. Elle en différera tout d'abord d'une manière essentielle, par l'aspect varié et l'architecture rocheuse de la zone littorale. Nous avons quitté une plage nue, monotone et désolée ; nous entrons tout à coup sur un territoire fertile, presque harmonieux et doucement ondulé; c'est la Provence. Le rivage, jusqu'alors indécis, est désormais arrêté par des contours et des falaises nettement dessinés; les lagunes ont disparu, et avec elles le triste cortège de ces villes mortes, qui semblent les épaves des générations éteintes. Les collines boisées et les vallons peuplés de pâles oliviers sont noyés dans une poussière lumineuse ; et les rochers calcaires qui s'avancent en mer comme de monstrueuses cariatides se colorent, suivant les différentes heures du jour, des plus douces teintes mauves et roses , baignés à leur pied par une immense nappe d'azur. Après avoir laissé derrière soi le désert et le grand silence des cimetières, on entre dans une atmosphère chaude, radieuse, où circule la sève de
la vie et où s'épanouissent toutes les magnificences d'une végétation tropicale.
Les souvenirs qui s'attachent à ces rivages merveilleux remontent aux plus hautes époques historiques connues ; et, comme toujours, la légende et l'histoire se confondent dans une demi-teinte pleine de charme et de poésie.
Historiquement, ce furent d'abord les Ibères et les Ligures qui occupèrent toute cette partie méridionale de l'ancienne Gaule. — Le flot de Tin* vasion celtique commença dès le sixième siècle avant notre ère, et cette grande migration aryenne paraît avoir, quatre siècles plus tard (deuxième siècle avant J- C), dépossédé complètement les populations ibéro - liguriennes qui étaient dis- ^minées sur tout notre littoral.
Les Phéniciens occupaient déjà depuis longtemps quelques points de la côte, lorsque Témigration grecque y introduisit les mœurs, les usages, les rites religieux et le sentiment délicat de l'harmonie et de l'art, qui est resté pendant de longs siècles le plus noble apanage de cette race privilégiée.
La civilisation romaine est venue enfin organiser administrativement toutes les villes grecques du littoral sur le modèle de la métropole ; mais, malgré l'influence de la conquête et l'exercice permanent de la force, cette race celtique, mélangée d'éléments grecs, a conservé de tout temps une physionomie spéciale dont nous re-
trouvons encore aujourd'hui le caractère trèsnettement accusé. Alors que toutes les races conquises par les maîtres du monde étaient absorbées et fondues sous la domination des Césars , la population gallo-grecque a gardé, dans ses allures, dans ses mœurs , dans ses monuments et jusque dans ses traits, une sorte de grâce et de finesse qui rappelle sa noble origine.
En parcourant cette côte de Provence que des révolutions et des invasions sans nombre ont bouleversée de fond en comble, nous verrons à chaque pas affleurer les vestiges du monde ancien ; nous essayerons de les dégager des éléments modernes qui en altèrent et en déforment les contours; qes manifestations et ces souvenirs de rOrient et de la Grèce nous apparaîtront alors avec toute la pureté de leurs lignes primitives. L'asservissement de l'Empire, la brutalité féodale et la dévastation sarrasine n'ont pas absolument tout détruit ; et la beauté calme et sereine de l'art grec se révèle encore dans les moindres ruines, au sein d'une végétation semi-tropicale qui rappelle à la fois la couleui* Téclat et les parfums de l'Orient.
LA RÉGION d' ARLES ET LES DIGUES DU RHONE.
Relation entre Thistoire de l'homme et l'histoire du sol. — Transformation du territoire d'Arles. — Le golfe d'Arles à Torifçine de la période quaternaire. — Le diluvium du Rhône et le diluvium de la Durance. — La grande Crau et la Crau d'Arles. — La plaine d'Arles couverte par les eaux. — Formation de la Camargue. — Digues du Rnône : leur développement , leur histoire , leurs avantageSf leurs inconvénients. — Les Ségonnaux : leur richesse supérieure à celle des terres protégées. — Ruptures de digues. — Inondations de 1840 et de i856. — Funestes conséquences des digues pour l'agriculture et pour le régime du bas Rhône.
Il est difficile de se faire une idée exacte de la physionomie d'une ville ancienne, si Ton n'étudie pas tout d'abord son territoire ; et le premier soin de celui qui veut connaître le passé d*un peuple doit être de reconstituer le sol sur lequel il a vécu.
Cette étude du sol fait presque toujours défaut à la science de Thistoire, réduite dès lors à l'état de simple chronique; et cependant les variations que ce sol a éprouvées depuis les premiers âges ont été, dans certains cas, tellement sensibles que l'on ne peut saisir nettement la progression, la raison d^étre et le caractère des événements accomplis, si l'on ne se représente pas aussi fidèlement que possible les scènes successives qui se sont déroulées sur cet immense théâtre.
La vie de rhomme est, en effet, intimement liée à la nature du milieu qu'il habite ; ses mœurs, ses coutumes, ses migrations, son industrie, les moindres conditions de son existence dépendent d'une manière directe de la constitution physique de la surface sur laquelle il s*agîte. Sur la plus grande partie du globe, cette surface n'éprouve que des variations lentes, séculaires et à peine appréciables; mais, en d'autres points, et notamment dans la région des embouchures des grands fleuves à delta, le territoire se modifie quelquefois avec une étonnante rapidité et se transforme presque à vue d'oeil; les plaines s'étendent et s'exhaussent après chaque inondation; l'accroissement annuel est quelquefois de plusieurs hectares ; des étangs se forment et disparaissent tour à tour; le fleuve change son cours et fait brusquement irruption au milieu des alluvions récemment déposées ; des îles nouvelles naissent, se développent, se groupent et finissent par se rattacher au continent; des flèches de sable se soudent les unes aux autres , dessinent un mince cordon littoral, détachent du domaine maritime de petits golfes, qui lentement se transforment en lagunes, en étangs, en marais, et dorment à l'état de terrains vagues et indéfinis jusqu'au moment où la culture s'en empare ; la mer enfin tantôt ronge la côte, tantôt semble se retirer devant elle ; et la résultante de tous ces phénomènes successifs est, après une période de quelques siècles, de changer
LA RÉGION d' ARLES ET LES DIGUES DU RHÔNE. 29
d'une manière notable Taspect, le relief et la physionomie de toute la région.
Le territoire d* Arles est un de ceux qui ont le plus varié depuis les temps historiques, et par sa nature il est destiné à éprouver encore dans l'avenir de nouvelles transformations.
Il est toujours intéressant, lorsqu'on parcoun un sol de création relativement moderne, de jeter un coup d*œil rétrospectif sur le passé et de remonter aussi près que possible des commencements de répoque géologique actuelle, c'est-à-dire au moment où la terre , sortie de sa dernière convulsion, a pris dans son ensbmble le relief et le modelé dont nous saisissons aujourd'hui les grandes lignes. La campagne d'Arles n'existait pas alors ; et la grande plaine triangulaire dont les trois sommets sont Beaucaire au Nord , Cette à l'Ouest et Fos à l'Est, était une dépendance de la mer. Là où nous voyons les embouchures du Rhône former une saillie très-prononcée qui empiète tous les jours sur le domaine maritime, se trouvait un immense enfoncement , et les vagues venaient déferler contre les falaises abruptes de Lunel, de Nimes et de Beaucaire, contre les chaînes rocheuses des Alpines et de la Montagnette, situées à l'est et au nord de Tarascon, et au pied des collines calcaires dont les croupes
doucement arrondies séparent aujourd'hui Pétang de Berre du désert de la Crau.
Ce golfe avait ses îles, et il est encore trèsfacile de les reconnaître en examinant toutes celles de nos cartes modernes qui indiquent les différentes altitudes du sol. Le plan général d'inondation des eaux du globe n'a pas, en effet, changé d'une manière sensible depuis une longue période de siècles; et tout ce qui dépasse à peine de quelques mètres le niveau actuel de la mer devait naturellement émerger autrefois audessus des eaux. Ainsi la chaîne des Alpines était baignée sur tout le développement de ses blanches falaises ; la Montagnette présentait des dispositions analogues; le petit massif calcaire que couronnent les ruines de Tabbaye de Montmajour, la montagne de Cordes, le hameau de Castelet, etc., étaient des îlots perdus au milieu du golfe , et à peine si le plateau d'Arles s'élevait de quelques mètres au-dessus de cette zone inondée.
Le Rhône et la Durance entraient en mer au point le plus profond de cette grande courbe du rivage primitif: le premier, un peu au-dessous de la plaine humide qui vit tour à tour se développer les premières cabanes de Y Aven celtique, les constructions successivement élégantes et massives de la colonie grecque et romaine d'Avenio, Avignon , et les tours crénelées de la ville des papes ; la seconde, divisée en deux branches dont Tune fit irruption par Tétroit défilé de Lamanon, et
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l'autre, contournant au Nord le versant des Alpines, baignait de ses eaux troubles le pied de Tancien Glan des Saliens, qui fut bientôt le Glanum de TEmpire et est resté le Saint-Remy de la Provence.
Dès le principe, les deux fleuves commencèrent dans le golfe ce grand travail de comblement que tous les cours d'eau exécutent sans relâche à leurs embouchures, lorsque la vitesse de leur courant vient s'amortir contre la masse immobile des eaux tranquilles d'une mer sans marée. Mais cette œuvre si lente n'aurait pu, après une longue période de siècles, s'étendre que sur les parties les plus rapprochées du rivage et atteindre qu'une zone fort restreinte du domaine maritime; et le golfe existerait encore aujourd'hui, si un cataclysme subit n'était venu tout à coup transformer toute cette partie de la côte.
A une époque qu'il est impossible de préciser, mais qui est cependant postérieure aux dernières dislocations géologiques du sol, deux déluges formidables ont balayé toute la vallée du Rhône et de la Durance ; et des quantités innombrables de roches, arrachées violemment des flancs des Alpes, ont été entraînées et roulées sur tout le cours de ces fleuves. Les plus terribles inondations ne peuvent donner une idée, même amoindrie, de la
puissance de ces cataclysmes, véritables avalanches d'eau, de boue et de rochers, qui ont eu pour résultat de tout engloutir et de tout détruire sur leur redoutable passage ( i ) ; la vitesse d'écoulement et la masse énorme de matières charriées n'ont pas permis au fleuve de réduire ces quartiers de roche en sables et en limons ; le temps, qui est un des éléments indispensables de cette trituration, a fait défaut. Les blocs ont été seulement brisés en mille pièces, leurs arêtes arrondies, leur surface polie par le frottement ; et, lorsqu'aux approches de l'embouchure la vitesse s'est brusquement ralentie, cette immense traînée de cailloux roulés est venue se répandre dans le golfe, qui a été ainsi comblé sur une épaisseur de près de vingt mètres et à une distance qui se prolonge à plusieurs ki-w lomètres en mer.
Le grand diluvium du Rhône a fait irruption par le défilé que forment les montagnes de Beaucaire et le massif de la Montagnette, au nord de Tarascon ; le diluvium de la Durance s*est précipité, de son .côté , par la gorge de Lamanon , à l'est de la chaîne de la Trévaresseet au pied même du contre-fort de la montagne du Défends.
Tous deux venaient des Alpes ; le premier, dans la direction du Nord, par le grand couloir du
(i) Voir, sur l'origine et les difFérentes hypothèses des courants diluviens, les Villes mortes du golfe de Lyon, I" partie, chap. m, g ix, et 2« partie, chap. ix, g xiii, et notes.
LA RÉGION d'aRLES ET LES DIGUES DU RHÔNE. 3 3
Rhône ; le second, du côté de TEst, par la vallée
brianconnaise de la Durance. La résultante de
ces deux courants s*est dirigée vers le Sud-Ouest; et c'est pourquoi Fimmense nappe de cailloux charriés s'est déroulée jusqu'aux environs de Cette, couvrant toute la plaine qui s'étend de Nimes jusqu'à la mer.
Ce fut la Crau primitive, bien autrement vaste que la petite Crau actuelle , et dont on peut évaluer la superficie à près de deux cent cinquante mille hectares, tandis que le désert pierreux désigné plus spécialement aujourd'hui sous le nom de Crau d'Arles n'a guère que trente-cinq mille hectares d'étendue.
Sauf quelques ondulations accidentelles, cette plaine triangulaire paraît être, à vue d'œil, un plan à peu près horizontal; mais en réalité elle offre une pente générale très-doucement inclinée vers le rivage, et c'est sur ce lit de cailloux stériles que le Rhône et la Durance ont commencé à couler librement. Rien de plus irrégulier et de plus variable dans le principe que le régime et le cours de ces deux fleuves, abandonnés à eux-mêmes sur cette surface absolument dénudée. Tous deux Tout envahie sur une très-grande étendue , et le sol a présenté pendant de longs siècles l'aspect d'une véritable inondation. Au milieu de l'enchevêtrement d'un nombre indéterminé de lacs et d'étangs dont la profondeur était presque toujours insignifiante, les bras du fleuve serpentaient
en tous sens, creusant des passes incertaines à chaque instant modifiées; les eaux troubles des moindres crues se répandaient sur toute la plaine, y déposaient des couches successives de sable et de limon; et ces dépôts accumulés ont formé une terre végétale de première valeur, dont l'épaisseur varie de cinq à dix mètres. Telle est Torigine tout à fait récente de la Camargue, des plaines d'Arles, du Trébon et du Plan-du-Bourg.
Le Rhône et la Durance, en effet, transportent avec eux tous les ans dix-sept millions de matières minérales, résultat de la trituration des blocs et des cailloux qu'ils roulent depuis leur source jusqu'à la mer. Ces créments précieux se perdent aujourd'hui presque en entier aux embouchures; mais, aux époques éloignées dont nous parlons, une très-notable partie de ces trou-blés se déposaient sur la grande nappe de cailloux de la Crau; les eaux venaient s'y étaler et y mourir sans vitesse, et les limons qu'elles abandonnaient ont constitué peu à peu un sol d'alluvion vierge et éminemment fertile.
Dès que la première couche de terre végétale fut ainsi formée , le fleuve put se tracer un ou plusieurs sillons suffisants pour l'écoulement de ses eaux moyennes; mais, à la moindre crue, il se répandait en dehors de ces lits mineurs, s'élevait au-dessus des berges, envahissait les terres riveraines et ne rentrait dans ses premières limites qu'après avoir déposé sur ses francs bords une
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nouvelle couche de limon. Les inondations les plus considérables avaient régulièrement lieu, alors comme de nos jours, au commencement de Tété ; et, lorsque la fonte des glaciers des Alpes coïncidait avec les pluies tièdes apportées par les vents de mer, la plaine entière était envahie par les eaux, et tout le territoire disparaissait sous une nappe boueuse qui laissait, en se retirant^ des dépôts ^ans tous les bas-fonds.
Ainsi la Crau de Provence, la Crau de Languedoc, la petite Crau d'Arles , la Crau plus réduite encore de Saint- Remy, soudées autrefois les unes aux autres, n'étaient, dans le principe, qu'une seule et immense Crau, véritable mer de cailloux, campi lapidei, comme l'appelaient les anciens (i), dont les parties les plus basses étaient toujours inondées et les autres périodiquement submergées par les grandes eaux du fleuve.
Cette puissante formation a eu lieu d'ailleurs tout d'une pièce ; le diluvium du Rhône et de la Durance a été en eâet un accident subit qui, dans un rapide cataclysme, a nivelé la base et construit en quelque sorte la fondation sur laquelle repose le territoire d'Arles, et que les géologues appellent
(i) Campi lapidei, Hercuîis prceliorum memoria. (Pline, 1. III, c. V.)
d'une manière si juste le stibstratum de la Ca* margue ; et c'est au-dessus de cette couche caillouteuse que les inondations périodiques du fleuve ont lentement déroulé le manteau de terre végétale et d^alluvion qui tapisse la cuvette de tous les marais, forme Passiette de toutes les prairies et constitue en définitive le sol cultivable, et si peu cultivé, de la majeure partie de la plaine actuelle. L'ossature a donc été Fœuvre d'un jour ; P-épiderme, au contraire, a été et est encore le résultat du travail lent et continu des siècles. Le premier est une formation géologique terminée depuis le commencement de l'époque actuelle et qui ne changera pas, à moins que notre planète ne subisse une nouvelle dislocation; le second est en voie de transformation permanente, se modifie sans cesse sous nos yeux et est destiné, dans la suite des âges, par Faction combinée de l'homme et de la nature, à se développer de plus en plus ; et c'est ainsi qu'un territoire d'une réelle fertilité remplace déjà depuis plusieurs siècles la vaste surface qui n'était, à l'origine des temps, qu'un champ de désolation et un immense désert.
Le territoire d'Arles était donc anciennement un territoire submergé ; il est resté, de nos jours, un territoire submersible; et son existence, comme celle de la Hollande, placée en contre-bas de la mer
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du Nord, ne se- maintient que d^une manière tout artificielle et sous la protection des digues du Rhône.
Ces digues, sur le mérite desquelles, il est permis de faire bien des réserves, sont une œuvre relativement moderne. Leur effet, ou plutôt leur prétention, est de protéger d'une manière absolue contre les inondations du Rhône, non-seulement toute la région riveraine qui s'étend de Tarascon et de Beaucaire jusqu'à la mer, sur la rive gauche du grand Rhône et sur la rive droite du petit Rhône, mais encore toute l'île de la Camargue. Les deux têtes de la défense sont la ville de Beaucaire et le massif de la Montagnette, à cinq kilomètres au nord de Tarascon ; les chaussées courent parallèlement aux deux bras du fleuve, et leur hauteur diminue peu à peu jusqu'au rivage maritime. Mêmes dispositions pour la défense de la Camargue ; la digue, très-élevée à la pointe du delta, suit les deux côtés de son triangle, et la protection de la grande île est complétée, le long de la plage, par une chaussée 'littorale qu'on appelle la digue à la mer.
Cet ensemble de défenses a près de trois cents kilomètres de développement :
Soixante-huit sur la rive droite du grand Rhône ou Rhône d* Arles ;
Soixante-douze sur la rive droite, de Beaucaire à la mer, et dont la majeure partie longe le petit Rhône ou Rhône de Saint-Gilles ;
retiraient qu'après avoir déposé une notable partie des et présents » qu'elles tenaient en suspension. Ces matières fertilisantes s'arrêtent aujourd'hui aux embouchures et y constituent ce seuil infranchissable, si bien appelé la barre, et qui ferme en effet, comme une porte sous-marine, l'entrée du fleuve aux navires du petit cabotage ; ce sont elles aussi qui donnent naissance à ces îles vaseuses et à ces écueils cachés qui se transforment, s'étendent, se déplacent et disparaissent accidentellement avec les grandes crues et les grosses mers du large, et que, dans le langage du pays, on appelle les thejrs (i). Lorsque l'absence de digues permettait au fleuve d'inonder les terres riveraines et de recouvrir d'une tranche d'eau trouble la surface entière des deux Camargues, la plus grande partie de ces dix-sept millions de matières terreuses, aujourd'hui entraînées par la vitesse du courant, exhaussaient et fertilisaient le sol; le fleuve , décanté pour ainsi dire , se rendait à la mer dépouillé d'une notable partie de ses troubles, et les embouchures ne présentaient pas cet encombrement de vases contre lesquelles les chasses les plus énergiques des plus fortes crues et les efforts multipliés de l'homme sont restés sans action sensible. L'amélioration agricole de toute la région marchait donc de pair avec le maintien d'une passe navigable, et le fleuve, libre et aban-
(i) Voir les Villes mortes, etc., 2« partie, ch. ix, g vr.
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donné à lui-même, était Tagent naturel d'un double bienfait.
Nous avons aujourd'hui tout changé. Préoccupés uniquement du soin de nous défendre contre des crues que nous n'avons pas su utiliser, nous avons enfermé les deux Rhônes, la Durance, le Vidourle, le Vistre, tous les fleuves et cours d'eau qui se rendent à la mer, entre deux digues insubmersibles ; et nous vivons dans la terreur, hélas ! justifiée, de les voir un jour se rompre et le pays balayé par une inondation soudaine.
Et cependant ces dix-sept millions de mètres cubes d'alluvions perdues représentent annuellement une surface de terre végétale de plus de soixante hectares, sur une épaisseur moyenne de vingt-cinq centimètres ; et Ton peut sans exagération admettre que la moitié au moins de ces limons pourrait être utilisée pour l'amélioration et Fexhaussement du sqI; ce qui aurait en outre l'avantage de diminuer aussi de moitié Tencombrement des embouchures. Le Rhône pourrait donc produire sur notre territoire la même œuvre bienfaisante que le Nil accomplit si régulièrement à la surface de son immense delta.
Il est bien certain que, si l'établissement de ces digues défensives contre les eaux du Rhône présente des avantages, ces avantages sont très-chèrement achetés.
Rien de mieux assurément que d'entourer d^une chaussée insubmersible des villes, quelques villages, certains points isolés du territoire, où, sur une surface restreinte, il peut y avoir de grandes richesses à protéger ; mais, en rase campagne, partout oti le fleuve peut se répandre sans rencontrer d'obstacles , il eût été plus sage de le laisser envahir lentement et librement la vaste plaine ouverte devant lui, et sur laquelle ses eaux sans vitesse auraient déposé chaque année une nouvelle couche de terre vierge et féconde.
Sans doute, les inondations causent à Pagriculture des dégâts quelquefois très-regrettables; mais ces dommages ne sont presque toujours qu'apparents : à la place dMne récolte perdue ou emportée, le Rhône dépose souvent un champ d'alluvion dont l'épaisseur atteint quelquefois trente centimètres ; c'est donc un capital certain substitué à une rente douteuse (i) ; et il est permis de regretter que les agronomes et les ingénieurs n'aient pas assez compris que ce qu'il faut avant tout à cette terre desséchée et imprégnée de sel marin, c'est de l'eau trouble et douce pour la dessaler, l'arroser et la nourrir, et que le Rhône avait été placé si près de nous par la nature prévoyante comme le meilleur et le seul auxiliaire de notre
(i) De Gasparin, Mémoire sur les débordements du Rhône. (Compte rendu de TAcadémie des sciences, t. XVIII, année 1844.)
LA RÉGION d'aRLES ET LES DIGUES DU RHÔNE. 4S
agriculture, et une source intarissable de richesse et de fertilité.
On ne saurait mieux mettre en évidence la pauvreté des résultats agricoles obtenus en Camargue et dans le territoire d'Arles, qu'en comparant la valeur relative des terrains défendus contre le Rhône et de ceux qui ne le sont pas.
La différence est en faveur de ces derniers.
A l'époque de la domination romaine, cette partie de la Narbonnaise était une des plus riches provinces de l'Empire; Arles pouvait alors se dire orgueilleusement la Rome des Gaules, Gallula Roma, la puissante nourricière, mamillaria Are^ las, et la Camargue était bien en réalité « le grenier de Tarmée romaine ». Aujourd'hui, les abords d'Arles seuls présentent une végétation brillante, et la culture ne se développe que sur les alluvions déposées par le Rhône sur ses francs bords ; mais toute la grande plaine est coupée de flaques d'eau saumâtre, sans écoulement, qui exhalent pendant la majeure partie de l'année des émanations malsaines ; sur une étendue de près de quatre-vingt mille hectares, dix-huit mille à peine, échelonnés sur les deux rives du grand et du petit Rhône, sont livrés à la grande culture; tout le reste forme une vaste cuvette, oti les pâturages et les terres vagues, recouvertes d'efflorescences salines, de-
viennent de plus en plus déserts ; des joncs, des tamaris rabougris, de chétives graminées sont les éléments clair-semés de cette flore paludéenne terne et incolore. A mesure qu'on avance dans cette solitude, la végétation s'appauvrit et s'étiole; les bas-fonds se succèdent, les landes sablonneuses se prolongent à perte de vue. Point de relief; le sol dénudé et plat miroite sous la lumière trop crue du ciel de la Provence. Partout la tristesse, la désolation, la fièvre, presque la mort.
Bien avant l'occupation romaine, cette plaine submersible était couverte de prairies, et tour à tour cultivée et naviguée. Arles grecque s'appelait alors Theline (9tqXyi, mamelle) (i), nom que les géographes des premiers siècles de notre ère lui ont longtemps conservé, et qui rappelle la merveilleuse richesse de son terroir.
On peut d'ailleurs très-bien juger de la fertilité de cette région ancienne, baignée périodiquement par les eaux du Rhône, d'après la puissante végétation qui recouvre aujourd'hui les terres situées dans l'intérieur même des digues, et qui
(i) Arelatus illic civitas attolîitur,
Theline vocata, sub priore sceculo, Graio incolente.
(AviEN., Or, mar,, v. 679 681.)
lA SidON D^ASLES ET LES IUGUES DU KHÔINE. 45
contraste dHine manière si firappante avec Tétat précaire d^une assez grande partie de la zone prot^ée.
Ces longues îles d^oseraies, ces berges ti ces francs bords situés dans le lit maîeur du Rhône, submergés r^ulièrement par les crues moyennes, tous ces terrains bas que plusieurs fois par an le fleuve recouvre, nourrit et engraisse, sont désignés dans le pays sous le nom assez singulier de segonnaux (i).
Leur valeur agricole est supâieure de plus d'un tiers à celle des meilleurs terrains défendus ; leur niveau s'élève en moyenne à un mètre, quelquefois à deux mètres au-dessus du sol invariable et souvent improductif de la Camargue; et cet exhaussement, tout entier dû à des dépôts successifs de matières minérales de premier ordre, peut donner une idée de ce que serait devenu tout le delta, si Ton avait laissé le fleuve opérer en toute
( I ) Il est aussi naturel de chercher que difficile de trouver une étymologie rationnelle du mot provençal segonnal, segonnaux. Inutile de s'arrêter longtemps aux mauvaises interprétations qui le font dériver de secundum flumen ou de siccatum (les segates), terrains situés au bord du fleuve et desséchés après le passage des eaux.
Le mieux est de remarquer avec M. Jacobs {Etudes scientifiques sur les fleuves et rivières de la Gaule au moyen âge. Paris, iSSg) que le radical saog se retrouve dans plusieurs noms de rivières mentionnés par Frédégaire, Tanonyme de Ravenne et d'autres chroniqueurs du neuvième siècle. Tout porte donc à croire que ce mot, comme plusieurs autres de forme analogue, est d'origine celtique.
liberté le grand colmatage de la plaine qui s'étendait devant lui.
Ainsi les dépenses si considérables de premier établissement et d'entretien de ces formidables digues du Rhône, dont le développement total est de plus de trois cents kilomètres, ont eu pour résultat de priver les terrains défendus du bienfait du dessalement, du limonage et de l'irrigation ; et, comme conséquence pratique, ces terrains protégés contre le Rhône ont aujourd'hui une valeur vénale moindre d'un tiers que celle des terrains inondés. L'homme, se substituant à la nature, a donc appauvri son territoire.
A ce singulier résultat vient s'ajouter une considération d'une bien autre gravité. Quel que soit, en effet, le soin avec lequel ces défenses sont établies, quelques dépenses qu'on y consacre, malgré une surveillance active et incessante , tout danger n'a pas disparu. Sans parler des crues extraordinaires qui peuvent dépasser le niveau des digues , il est clair que la sécurité de tout le territoire dépend d'une cause quelquefois futile et presque toujours imprévue; un tassement subit, une crevasse cachée au pied de la digue, la moindre fissure produite par le cheminement d'un castor peuvent provoquer un désastre; et il y a lieu de remarquer que la rupture inopinée de Tune des digues doit pro-