‹ La Grèce & l'Orient en Provence, Arles, le bas Rhône, MarseilleChapitre 4 sur 25 · LA RÉGION D^ARLES ET LES DIGUES DU RHÔNE · texte numérisé non relu

LA RÉGION D^ARLES ET LES DIGUES DU RHÔNE

duire nécessairement des dégâts considérables. Le fleuve fait alors une brèche, par laquelle il se répand avec une violence d'autant plu&grande qu'il a été plus longtemps contenu ; et tout le territoire envahi par les eaux est alors dévasté de la manière la plus lamentable. Au lieu d'une inondation lente, progressive et bienfaisante, c'est un véritable déluge qui balaye, toute la plaine placée en contre-bas du fleuve et y produit des désordres effroyables.

Les vieilles chroniques de Provence et de Languedoc ont conservé le souvenir de ces terribles catastrophes; ma)s, sans remonter à une époque très-éloignée de nous , les inondations de 1 840 et de 1841 et celle de i856 ont été d'autant plus terribles que les digues plus élevées avaient résisté plus longtemps à la pression des eaux du fleuve, et que, lorsqu'elles ont fini par céder, la masse entière de ces eaux s'est précipitée avec fureur d'une hauteur de près de six mètres sur une plaine qui n'était nullement préparée à recevoir une pareille invasion.

En 1 840 et eni 841 , « le champ de l'inondation embrassait une étendue de 43,000 hectares, comprenait trois villes, dix communes, les salins de Peccais, le port d'Aiguesmortes, quatre routes importantes , un développement de 98 kilomètres de canaux de navigation, sans compter une infinité de canaux de dessèchement et d'arrosage. Le chiffre ofliciel des pertes causées à l'agriculture

seulement s'est élevé à 14 millions, et la répara tîon des chaussées a coûté 1,100,000 francs (i).

En 1 856, les désastres furent plus grands encore, et la rupture de la chaussée de la Montagnette (2). occasionna les plus grands malheurs ; les eaux, contenues longtemps par cette chaussée, ne purent s'écouler librement sur ce territoire qu'elles auraient inondé sans doute, mais n'auraient certainement pas dévasté; dans la ville de Tarascon, rinondation atteignit presque instantanément le premier étage des maisons et prit des proportions

(i) Mémoire sur Vorganisation d*un syndiccU général de Beaucaire à la mer. Exposé par MM. Bouvier et Surell , ingénieurs de la navigation du Rhône. — Beaucaire, i5 juillet 1844.

(2) La Montagnette est un massif isolé, de terrain crétacé inférieur, situé au nord de Tarascon. Elle affecte presque la forme d'une ellipse, dont le grand axe est orienté du Nord-Est au Sud-Ouest. La longueur de ce grand axe est de neuf kilomètres, celle du petit axe de cinq environ. L'altitude des différents pitons de ce massif varie de cent à cent soixante mètres. La sécheresse et l'aridité de la Montagnette, aux roches dénudées et abruptes, contraste avec la richesse et la fertilité de la plaine horizontale qui Tentoure de tous côtés , et qui est entièrement formée par les alluvions du Rhône et de la Durance. La digue de défense, dite chaussée de la Montagnette, part de ce massif et s'étend , en aval, jusqu'au rocher de Tarascon, sur lequel est bâti le célèbre château de René, roi troubadour de Provence; elle barre ainsi l'entrée de la vallée. Son développement est de cinq kilomètres environ; c'est l'origine d'une ligne de défense continue qui se prolonge le long du Rhône jusqu'à la mer, et qui protège la plaine d'Arles et toute la rive gauche du fleuve.

LA RÉGION d\rLES ET LES DIGUES DU RHÔNE. 49

effrayantes; et les habitants de cette malheureuse ville, qui s'étaient crus un instant protégés par la digue qui venait de se rompre, surpris par Teau et affolés de terreur, durent percer les toits de leurs maisons pour échapper à une mort certaine. Pour éviter de plus grands malheurs , on fut obligé de couper la chaussée du chemin de fer et de laisser les eaux se répandre dans la plaine (i). Les territoires d'Arles et deTarascon ne furent pas les seuls dévastés et noyés. Les digues du cours inférieur du Rhône ne furent ni emportées, ni surmontées; mais il s'y produisit des brèches par infiltration^ et une grande partie de la zone horizontale qui s'étend de Beaucaire à la mer fut envahie; toute la plaine devint un véritable lac sillonné de courants et de remous, et les bateaux à vapeur purent naviguer jusqu'à Aiguesmortes, éloignée de près de vingt kilomètres du fleuve. La ville était entourée d'une tranche d'eau de plus de un mètre

(i) « ATarascon, les eaux du Rhône, qui, lors des inondations précédentes, pouvaient s'étendre au large dans la plaine, s'étant trouvées arrêtées par le chemin de fer, menaçaient la ville d'un horrible désastre. M. de Grèvecœur, préfet des Bouches-du-Rhône, s'est transporté en toute hâte sur les lieux, et, sur ses ordres, les ingénieurs de la Compagnie ont fait couper la levée du chemin dé fer, en amont de Tarascon, sur une longueur de cent mètres, pour donner passage à l'inondation. » — Extrait du Courrier de la Drame et de VArdèche, du 3 juin i856. Voir Délibération du Conseil municipal de Tarascon, 19 juin i856.

5o CHAPITRE PREMIER.

de hauteur, mer boueuse qui interceptait toutes les communications; les portes furent fermées, et pendant plusieurs jours les plus gros navires du Rhône vinrent accoster les remparts comme de véritables quais , et durent ravitailler la population, protégée par son enceinte contre cet ennemi d'une autre nature.

Le chiffre des pertes subies par Tagriculture s^éleva à près de quinze millions.

Il est inutile dUnsister plus longtemps sur un aussi triste sujet. Le mal est fait : les digues existent; on doit les subir, et il est difficile aujourd'hui de s'arrêter dans une voie où Ton s'est engagé sans modération et sous Tempire d'une terreur irréfléchie.

Il est cependant permis de regretter le temps oti le fleuve, libre et bienfaisant, répandait ses trésors sur toute k plaine, et faisait oublier les dégâts passagers qu'il pccasionnait par la richesse féconde et durable dont il dotait le territoire.

La Camargue était alors une plaine fertile et cultivée. Partout des prairies verdoyantes et arrosées, des étangs largement alimentés, navigables pour la plupart, flottables toujours.

La ville d'Arles , baignée de tous côtés par le Rhône et les étangs , était en quelque sorte portée au-dessus des eaux. Tout autour, de longues îles boisées semblaient descendre* lentement le cour» du fleuve, et les terres basses de ce magnifique terroir recevaient du fleuve chaque année une

LA RéGION d'aRLES ET LES DIGUES DU RHÔNE. 5 I

nouvelle couche de limon aussi fertile que celui du Nil. Grâce à cette inondation salutaire, la ville grecque d^abord, la ville romaine ensuite purent se développer et s'enrichir, sans avoir à craindre ces émanations malsaines que produisent toujours la stagnation des eaux et le défaut d'écoulement des marais, et qui ont désolé les populations du bas Rhône pendant toute la période du moyen âge et la majeure partie des temps modernes.

La science géographique auxiliaire de l'histoire. — Population primitive de la Provence. — Les Ligures. — Première apparition de rOrient. — Epoque héroïque. — La légende d'Hercule. — Le flot de rinvasion asiatique. — Arles celtique, Ar-laith. — La flottaison sur les lagunes — Origine de la navigation. — Le bateau d'Ulysse. — Premiers navires égyptiens et phéniciens. — Préparation et usage des outres. — Les kelechs de l'Inde — Les utriculaires des fleuves de l'Asie. — Passage de l'Hydaspe par Bacchus. — Les ponts d'outrés de Xénophon. — Passage de l'Oxus par Alexandre. — Passage du Rhône par Annibal. — Siège de Cyzique par Mithridate. — Campagne de César en Gaule. — Les Ascites ou Ascomans. — Tentative de restauration des utriculaires au dix-huitième siècle. — Le P. Jésuite Montigny et le chevalier de Folard. — Une navigation perdue.

L'ancienneté de la ville d'Arles a été pendant longtemps un thème inépuisable de discussions et de controverses. Aucun fait précis et un peu saillant ne marque Tépoque de sa fondation. Quelques-uns des historiens et des géographes de l'époque classique, Polybe, Tite-Live, Pline l'Ancien, Plutarque, Etienne de Byzance, etc., n'en font aucune mention ; et ce silence a été souvent invoqué, sans la moindre raison, comme une preuve que la ville n'existait pas antérieurement au second siècle avant notre ère, ou tout au moins n'avait pas alors une importance assez sérieuse pour être signalée d'une manière spéciale.

César, Strabon, Pomponius Mêla, Ptolémée, Festus Aviénus, Ausone, etc., (i), en parlent, au contraire, comme d'une colonie puissante ; mais aucun d'eux ne donne le moindre détail sur son origine et n'indique , même avec une très-large approximation , la date de son apparition. Tous les textes, rapprochés et discutés , n'ont pas beaucoup éclairé la critique ; et il est d'ailleurs bien difficile d'avoir aujourd'hui des notions à peu près historiques sur les événements de ces temps sans histoire, dont les traits principaux se perdent dans la nuit du passé.

La connaissance exacte de la topographie du sol, les débris que Ton peut encore y retrouver sont de précieux éléments, peut-être les meilleurs, qui permettent de projeter un certain jour sur l'obscurité qui enveloppe ces époques éloignées. Cette reconstitution géologique et géographique des temps anciens, auxiliaire indispensable et guide sûr de Thistoire dans le sens élevé et scientifique du mot, est souvent une œuvre délicate et

(i) Naves longas A relate numéro duodecim facere institua, (CiESAR, De bello civili, I, 36.)

Upà; Se T({) *PoSàv({> è(iT:opiov oO (iixpov 'Ap^are. (Strabon , Géog., 1. V, c. I, 56.)

Urbium quas habet (Gallia) opuîentissimce sunt,.. Sextanorum A relata. (Pomp. Mêla, De situ orbis, 1. Il, c. v.)

Pande, duplex A relate, tuos, blanda hospita, porttf\,

Gallula Roma Arelas

(AusoN, De clar, urb.)

difficile; ce n*est pas toutefois sans charme que Ton voit peu à peu se dissiper les ténèbres de ces horizons lointains et se dégager lentement de leur ombre les contours altérés et effacés des populations primitives. Sans doute, ce n'est pas la lumière nette et vive de la critique et de la science; mais cependant une sorte de demi-teinte colore déjà l'aube des sociétés naissantes, et quelques lueurs de la vérité historique commencent à percer le crépuscule de la légende, dissipent les fantômes • de la fable et permettent de rendre aux hommes et aux choses du passé leurs traits et leurs couleurs, leur physionomie et leur caractère, leur forme et leur mouvement.

La plus ancienne peuplade connue qui a vécu et s'est développée sur le littoral du Languedoc et de la Provence est celle des Ligures (Aipeç, Lighjres, Ligyens). L'origine de cette population primitive remonte incontestablement aux temps historiques les plus éloignés. Le contact de cette race avec les populations ibériennes qui couvraient, à la même époque, la majeure partie du littoral de la péninsule espagnole détermina une sorte de fusion et d^amalgam'e, et donna naissance à ce que les ethnographes appellent une race mélangée; ce fut la race ibéro-ligure , dans laquelle l'élément ligure, ou ligyen, a été prédominant

56 CHAPITiRE DEUXIÈME^

d'une manière très-accentuée dans toute la région comprise entre le Rhône et les Alpes, tandis que l'élément ibérien paraît, au contraire, l'avoir emporté dans les plaines de Nemausus, Nimes, de Bétarra, Béziers, et de Narbôn, dans toute la zone située au nord et au sud des Pyrénées et sur la côte de la Catalogne.

La mer qui baignait la côte s^appelait alors la mer Ligurienne; les cartes géographiques les plus anciennes portent, et un assez grand nombre de cartes modernes ont conservé cette dénomination, Ligusticum mare, La terre ferme s'appelait et s'est pendant de longs siècles appelée la Ligurie; Strabon ne la désignait pas autrement que sous le nom de terre Ligustique, AiyuarDM^ -pi.

Le golfe lui-même, que nous nommons aujourd'hui golfe de Lyon et dont l'étymologie est assez difficile à établir nettement, pourrait bien n'avoir été, dans le principe, que le golfe des Ligyens (Aiyuwv, Ligyôn, d'où par corruption Lyon) (i).

Quoi qu'il en soit, le séjour prolongé des Ligures sur le littoral remonte incontestablement à ces temps héroïques et fabuleux que Ton peut placer sans erreur sensible entre le quinzième et le douzième siècle avant notre ère. L'histoire flotte alors dans la légende, emprunte à tous les récits de la fable une couleur et un éclat aussi sédui-

(i) Voir les Villes mortes,.,, 2* partie, ch. i.

sants que mensongers; et les premiers souvenirs laissés par les hommes sont liés aux exploits des héros et des demi-dieux , qui n'ont été , dans la plupart des cas, que des hommes agrandis et transfîgurés.

C'était le temps où Hercule accomplissait son grand périple méditerranéen, et remontait toute la côte de Tlbérie et de la Ligurie, à la recherche de ce fameux jardin des Hespérides que les géographes placent un peu partout, etqu^il est assez naturel de supposer soit dans la plaine de Valence, en Espagne, soit dans la partie la plus orientale de la Provence, où les champs d'orangers rappellent les pommes d'or parfumées que les Romains ne connaissaient pas, mais dont les Grecs paraissent avoir eu de tout temps une notion légendaire et mythologique. Le récit des amours du demi-dieu avec la vierge Pyrène, fille de Tun des rois des Bébrykes ou Bébriciens, a été longuement chanté par Silius Italiens (i). Mais l'existence de ce petit royaume fort vague a même été mise en doute par les Bénédictins (2). Les Bébrykes n'ont laissé d'ailleurs aucune trace positive et matérielle de leur passage ; et tout au plus doit-on les considérer comme un rameau détaché ou une peuplade dérivée de la grande race ibérienne. La vierge Pyrène, qui, d'après les

(i) SiLius Italicus , Punica, 1. III.

(2) Hist. gén, de Languedoc, 1. 1, c. ii.

poètes , aurait donné son nom , non-seulement à là grande chaîne séparative de la Gaule et de r Espagne, mais à la ville de Pyrène, qui devait tour à tour s'appeler Illiberris, Helena et Elne , n'en est pas moins le souvenir le plus gracieux et le plus ancien de notre littoral, et le premier repère que l'on doive relever dans ce passé toujours confus, obscur et faussé par les fantaisies de la fable et de la légende.

Hercule continua sa marche vers le Nord ; et la rencontre du héros avec la peuplade ligure , bien que mêlée à l'intervention de Jupiter, paraît cependant avoir un fondement historique trèssérieux.

La lutte qui s'engagea alors dans la plaine d'Arles et la célèbre pluie de pierres rondes qui écrasa Tarmée ligurienne ont été rendues presque classiques par les poètes grecs du siècle de Périclès (i); et les anciens, les Grecs surtout, dont l'intelligence était, en général, peu accessible et encore moins sympathique aux déductions précises et nettes de la science, mais dont Fimagination, avide de merveilleux, aimait à rattacher tous les phénomènes extérieurs à une cause mystérieuse et sacrée, n'expliquaient pas autrement l'immense mer de cailloux roulés qui forme la base du grand delta du Rhône , sur laquelle de-

(i) Eschyle, Trilogie de Prométhée, — Les Villes mortes, oartîe . ch. ix . iii-

2* partie, ch. iz, m

vait un jour s'élever la ville d'Arles, et dont nous ne voyons aujourd'hui qu'une portion assez restreinte : c'est la Crau, On l'appelait alors tantôt « le champ d'Hercule » , tantôt « le champ des cailloux », campus lapideus sive Heracleus. Les Grecs de Massalia, Marseille, et de toutes les colonies massaliotes échelonnées sur le rivage. Ioniens d'origine, la désignaient sous le nom de « la grande plaine pierreuse, xpavaàv iceStov », dans lequel nous retrouvons le vocable ionique xpavadç, tt dur, raboteux » , employé par Homère pour caractériser les terrains déserts et pierreux (i),

Pomponius Mêla, qui écrivait sous le règne de Claude , au milieu du premier siècle de notre ère, c'est-à-dire à une époque oîi Ton avait déjà des idées plus saines sur les origines et les causes physiques de la composition du sol, adopte, ou tout au moins reproduit, sans la discuter ni la réfuter, la légende d'Hercule (2).

Ainsi, l'histoire du territoire d'Arles remonte aux temps héroïques les plus éloignés. Hercule , demi-dieu ou héros, dégagé de tout le prestige de

(i) HouèxE, Iliade, I. III, v. 201,— Id,, Hymn, in ApolL, V. 72.

Le nom de Crau n'est probablement qu'une altération de l'ionique xpovaàç.

(25 Alioquin littus ignobile est, lapideum (ut vocant); in quo Herculem contra A Ibiona et Bergion , Neptuni libe» ros, dimicantem cum tela defecissent, ab invocato Jove ad" jUtum imbre lapidum ferunt, Credas pluisse, adeo multi passim et latejacent, (Poiip. Mêla, lib. III, cap. y.)

la fable et de tous les accessoires mythologiques dont on Tentoure ordinairement, appartient au quinzième ou au seizième siècle avant notre ère; et il n*est pas dès lors douteux que les rois légendaires, Albion exBergion, fils de Neptune, ne fussent tout simplement les chefs de quelquesunes de ces tribus littorales qui constituaient la grande race ligurienne, dont l'existence réelle à ces époques primitives ne saurait être niée.

Le plus ancien souvenir qui nous est resté de la plaine d'Arles porte donc d'une manière fort nette l'empreinte et en quelque sorte le cachet de la Grèce et de l'Orient.

Cette mer géologique de cailloux roulés devait bientôt être recouverte par une véritable mer liquide. Ce furent le Rhône et la Durance , libres alors de toutes digues latérales, qui se répandirent sans obstacle sur le sol plat et nivelé, que le grand diluvium alpin leur avait pour ainsi dire préparé.

La seule manière de se faire une idée un peu nette de l'ancien territoire d'Arles aux époques éloignées dont nous parlons est de supposer, d'une part, que les digues du Rhône et de la Durance n'existent pas, et, d'autre part, que le niveau de toutes les terres d'alluvion et le plafond de toutes les cuvettes marécageuses sont abaissés de près de deux mètres; car nous verrons plus loin qu'on ne

LA NAVIGATION DES UTRICULAIRES. 6l

saurait estimer à moins Pexhaussement séculaire du sol après une vingtaine de siècles, et très-certainement sur beaucoup de points nous nous tenons au-dessous de la vérité. Grâce à cette double hypothèse , qui était alors une réalité , — abaissement du sol à deux mètres et suppression complète des digues , — il est facile de reconnaître que la majeure partie du territoire, depuis Avignon jusqu'à la mer, était complètement recouverte par les eaux moyennes des Rhônes et des Durances (i). Seuls, les massifs rocheux d'Arles , de Montmajour, de Cordes , des Alpines, de Castelet, etc., émergeaient comme autant d'îles audessus de cette plaine liquide, oti les eaux douces et jaunâtres des deux fleuves serpentaient, se divisaient en une foule de bras et finissaient par se mêler aux eaux claires et salées de la mer. Pendant les grandes crues, tout le territoire était noyé; pendant les sécheresses, à Tétiage ou même lorsque le niveau des eaux atteignait une hauteur ordinaire, de longues bandes d'alluvions, orien-

(i) Nous employons à dessein cette expression ce les Rhônes et les Durances ». Elle ne doit pas surprendre. Dans les temps anciens, les ramifications- de ces deux cours d'eau dans la zone du delta étaient aussi nombreuses que variables, et il y avait, en fait, plusieurs Rhônes, comme il y avait plusieurs Durances. On en voit trèsnettement les anciens lits, et on les utilise même quelquefois comme canaux d'arrosage ou de dessèchement. Ce sont les Rhônes-Morts , les Routines, le Vigueirat, la DuramolCt etc. Voir les Villes mortes, etc., chap. ix et xi.

tées dans le sens du courant du deuve , venaient se souder aux îles rocheuses, et formaient autour d'elles des plaines basses d'une fertilité incomparable , tantôt boisées , tantôt coijvertes d'oseraîes ou de prairies, et dont la facile culture était, avec la pèche, une des principales sources de richesse pour les populations littorales.

Il fallait cependant pouvoir circuler au milieu de cet archipel et établir entre toutes ces îles et ces bancs d'alluvion, tour à tour noyés ou à fleur d*eau , des communications sûres et permanentes. La race ligurienne, répandue dans ces immenses lagunes à ces époques héroïques et légendaires, qui furent en quelque sorte le prologue de l'histoire, ne nous a malheureusement laissé que trèspeu de souvenirs de ses mœurs , de ses usages et de son degré de civilisation. Tout est confus et un peu sombre dans ce passé lointain ; et il est plus que probable que les Ligures oscillaient sur la côte, entre les Alpes et les Pyrénées, dans un vaet-vient assez tumultueux. Leurs différentes tribus se rencontraient, se heurtaient et finissaient par s'amalgamer, sans autre raison que celle du hasard ou de la conquête. Polybe, le plus exact et le plus judicieux des historiens anciens, et qui, vivant au deuxième siècle avant notre ère, était le mieux en état de donner des indications un peu précises sur leur compte, les représente « errant à l'aventure dans les campagnes, dormant sur l'herbe ou sur la paille, ne se nourrissant que de

viande , étrangers par conséquent à la civilisation agricole, ne s'occupant que de guerre, de chasse, de pêche et très -peu de culture, poussant devant eux leurs troupeaux, qui paissaient à l'aventure, et n'estimant que l'or, les armes et les animaux, seules richesses que l'aventurier nomade peut emporter avec lui ».

Le grand flot de l'invasion celtique devait modifier profondément cet état de barbarie primitive. Déjà, dès le onzième siècle avant notre ère, les expéditions phéniciennes avaient jeté sur différents points de notre littoral quelques germes de civilisation. Le commerce et le progrès s'accordent mal avec la guerre; et, partout où les Phéniciens avaient établi des colonies , partout où leurs navires faisaient escale , une sorte de tranquillité relative et de vie régulière avait succédé à l'agitation désordonnée et au vagabondage des populations liguriennes. Quatre ou cinq siècles plus tard , la colonisation grecque vint continuer et développer, sur la côte d'abord, et bientôt après dans l'intérieur des vallées, l'œuvre commencée parles Phéniciens. C'est alors que le grand courant de l'émigration asiatique se répandit sur le centre et l'occident de l'Europe, et descendit jusque sur les rivages delà Méditerranée. Le nom général de Keltes ou Celtes, KéXxai, Celtœ, donné à cette nuée d'envahisseurs, devint bientôt celui du pays. conquis; l'ancienne terre ligurienne, AiyuarixiQ y^, ne s'appela plus que la Celtique ^ Ke^Ttxi^, et la dénomination ro-

maine de Gallia, Gaule, n^en a été plus tard qu'une traduction altérée. Les dififérentes. tribus des Celtes et des Galls, ou Gaulois , n'étaient que les flots successifs de cette immense marée humaine dont Torigine asiatique et aryenne est aujourd'hui parfaitement établie, et qui a commencé à prendre pied sur le sol de notre Gaule vers le sixième siècle avant notre ère ; elle Ta peu à peu inondée, et sa force d'expansion a été telle que, quatre cents ans après, deux siècles avant Jésus- Christ, la race ibéro-ligurienne était complètement absorbée et avait presque entièrement disparu.

Ainsi, ce n'est pas seulement la légende d'Hercule qui permet d'assigner à l'ancien littoral d'Arles une origine orientale. Les Phéniciens et les Grecs, par la route de la mer, les Aryens, dans leur grande migration à travers l'Europe, se sont réunis sur notre côte de Provence , plusieurs siècles avant la domination romaine; ils venaient tous de l'Orient. Plus fins et plus policés que les hordes sauvages et éparses qui couvraient le nord et l'occident du monde alors connu, ils se sont peu à peu substitués à elles, et ont réellement jeté, sur notre sol presque vierge , les germes de la civilisation et des arts utiles et posé les premières bases d'une organisation durable.

L'éclosion de la ville d'Arles remonte incontestablement à ces époques reculées; et, sans pouvoir en préciser la date, il est certain que le plateau calcaire qui émergeait alors au milieu des étangs et de la grande nappe des Rhônes et des Durances mélangés a été, dès Torigine, un lieu de retraite et d'abri pour les tribus liguriennes , et est devenu dans la suite une sorte de castellum stratégique pour la race celtique, qui venait de s'en emparer-, ce fut aussi une colonie et une station de commerce, emporium, pour les Phéniciens et les Grecs^ dont les navires y faisaient escale et pouvaient de là remonter le Rhône et pénétrer dans Tintérieur du continent.

Les étymologistes, très-disposés à tout expliquer avec les racines des langues primitives, que nous ne connaissons encore que bien imparfaitement, voient dans le nom d'Arles un indice et un souvenir de l'ancienne topographie que nous venons de décrire. Arles était par excellence la ville des étangs et des marais; dominant la plaine et baignée de tous côtés par les eaux, elle présentait à la fois les avantages d'un oppidum et d'une ville lacustre.

L'étymologie celtique, Ar-laith, lieu humide,

est donc, sinon exacte, du moins assez rationnelle.

Elle est , dans tous les cas, bien plus acceptable

que rétymologîe grecque: "Api^;, Mars, peuple de Mars, ou Tétymologie latine romaine : ara^lata, autel élevé, en souvenir d'un autel consacré à Diane d'Ephèse et que les légions de César auraient trouvé à la pointe septentrionale de la Camargue. Bien des peuples anciens ont revendiqué rhonneur de compter Mars pour leur fondateur ou leur patron; et, d'autre part, les temples et les autels de Diane d'Ephèse , déesse favorite des Phocéens, sont si nombreux sur la côte de la Méditerranée, peuplée alors de colonies massaliotes, qu'il n*y a aucune raison de penser qu'Arles, plutôt que toute autre ville littorale vouée comme elle au même culte, ait dû son nom à cette circonstance^ qui n'était ni une particularité, ni un trait distinctif.

Il est d'ailleurs évident pour tout le monde que le nom d'Arelate, qui est la plus ancienne forme connue du nom d'Arles, n*a une physionomie ni grecque ni romaine; et, sans suivre les étymologistes dans leurs dissertations toujours un peu hasardées, on ne peut s'empêcher de remarquer que le radical Ar est caractéristique de plusieurs peuplades importantes de la Celtique méridionale (i).

(i) Notamment les Volkes ^rékomiques, qui occupaient toute la région comprise entre le Rhône et le delta de l'Aude, et dont la capitale Nemausus, Nîmes, était une des plus populeuses cités de la Celtique. On doit aussi rappeler les tribus des ^rnemetici, des ilrandunici. (Voir

Les Grecs avaient facilement adopté le nom d*Arelate, mais très-souvent ils lui avaient substitué le surnom de Theline (O^iXiq, marilelle), faisant ainsi allusion à la fécondité naturelle de ce sol d'alluvion, dont ils avaient compris tout de suite la richesse agricole et que la colonisation romaine devait bientôt exploiter avec tant de profit. Arles était en effet située , comme de nos jours, à la pointe de cette Camargue fiévreuse, marécageuse, mais éminemment fertile, et qu'on pouvait appeler à juste titre et avec orgueil le grenier de l'armée romaine, horrea ac cellaria totins militiœ Romance.

Le premier soin, la condition la plus impérieuse peut-être de la vie des peuples civilisés est rétablissement et le maintien régulier de voies de communication , non-seulement sur leur propre territoire, mais encore avec les pays voisins. Les routes les plus naturelles sont les fleuves et la mer ; et c'est pourquoi l'art de la navigation remonte à l'origine même des sociétés naissantes. Le littoral ancien de la mer Tyrrhénienne, le long de laquelle étaient échelonnées les colonies grecques et phéniciennes, depuis Emportée, Ampurias, en Cata-

Germer-Durand, Mém. de l'Académie du Gard, annéesi863 et 1871.)

logne, jusqu'à Nice et Monaco, sur la côte rocheuse de la Ligurie, était alors sillonné par une véritable flotte de galères de divers ordres : unirèmes, birèmes, trirèmes, etc., et de navires de charge, onerariœ naves, dont les types nous sont aujourd'hui parfaitement connus (i); mais tous ces navires , de formes et de dimensions extrêmement variées, sans avoir un tirant d'eau comparable à celui de nos vaisseaux modernes, exigeaient cependant une profondeur que les étangs et les marais qui constituaient alors la majeure partie du territoire d'Arles étaient loin de pouvoir leur offrir.

La population celto-grecque qui vivait dans la région du bas Rhône et de la basse -Durance avait donc à se créer une existence en quelque sorte artificielle, au milieu d'une plaine en grande partie inondée. Partout de Peau, presque nulle part de la profondeur, telle était la situation générale du pays arlésien. 11 était aussi impossible de marcher sur ces terrains détrempés ou submergés que de naviguer dans le sens actuel que l'on donne à ce mode de transport effectué, comme nous le voyons aujourd'hui, avec des navires ordinaires, qui déplacent toujours , quelque

(i) A. Jal, Études sur la marine antique. —La flotte de

César, — Archéologie navale, — Glossaire nautique

passim.

Rondelet, Mémoire sur la marine des anciens.

faibles qu'ils soient, un notable volume d'eau. La flottaison seule était praticable à la surface de cette immense lagune, et elle fut en fait pratiquée, pendant plusieurs siècles , avec un art et une sûreté qui font le plus grand honneur à l'ingéniosité de nos ancêtres. Aux Phéniciens et aux Grecs appartenait la navigation sur la côte et dans les passes navigables, mais variables, que les Rhônes et les Durances se créaient au milieu des étangs ; aux Celtes était réservée la flottaison sur ces étangs eux-mêmes, et sur les marais aux contours indécis qui leur faisaient suite. C'est là qu'ils se livraient à une pêche abondante ; c'est par cette voie qu'ils pouvaient aborder d'île en île sur toutes les zones alluvionnées, situées presque à fleur d'eau et où le fleuve leur avait préparé une véritable terre promise d'une incomparable fécondité.

Cette pratique de la flottaison nous est aujourd'hui à peu près inconnue; elle est tout au moins limitée à des cas assez rares ; les radeaux de nos fleuves , lourds et massifs , ne sont que des pièces de bois liées entre elles et que Ton abandonne au courant des fleuves. Grands ou petits , nos navires sont tous soumis aux mêmes règles de construction et d'équilibre, et la plus modeste de nos barques se comporte sur l'eau comme le plus majestueux de nos paquebots. Aucune de nos embarcations modernes de quelque importance ne pourrait faire un service régulier sur des étangs ou des marais dont la profondeur descend à cin-

yO CHAPITRE DEUXIÈME.

quante et même trente centimètres, et cette vie errante au milieu des marécages est tout à &it passée de nos mœurs.

La population celtique, qui avait traversé l'Europe et venait de se répandre sur les côtes du golfe de Lyon , importait avec elle les usages, les procédés et toutes les industries qu^elle avait de tout temps connus dans la région arrosée de l'Asie centrale. L'aspect de ce territoire inondé ne devait pas la surprendre, et elle retrouvait dans cette zone submergée les immenses nappes d'eau, se prolongeant jusqu'à la mer, les longues îles boisées et presque flottantes qui semblaient descendre le cours ralenti du fleuve, les flèches d'alluvions coupées çà et là de marais , la plaine entière verdoyante de roseaux et d'oseraies , l'espace, en un mot, et ces grandes lignes horizontales qui donnent aux régions des embouchures une physionomie si particulière et prêtent un charme étrange à ces pays bas et presque vierges, toujours tristes et silencieux.

Ce n'était pour ainsi dire pas une terre nouvelle. Toutes les embouchures des grands fleuves , dans les mers tranquilles, présentent des conditions géologiques et hydrographiques assez comparables (i), et rien ne devait plus ressembler au delta du Rhône et à l'île de la Camargue que les vastes deltas du Gange, de Tlndus, de l'Euphrate, du

(i) Voir les Villes mortes, etc., chap. ii et m.

Danube, que la race aryenne occupait depuis l'origine des temps historiques. Les Celtes et les Gaulois n'étaient qu'une dérivation et comme un rameau détaché de cette puissante race asiatique ; et en arrivant dans la région fertile et marécageuse du bas Rhône , ils n'avaient pour ainsi dire rien à changer aux habitudes et aux conditions ordinaires de leur vie orientale.

L'origine de la navigation , comme celle de la plupart des arts usuels, nous échappe absolument. Il est certain que le radeau a été la première forme connue; mais rien n'est moins maniable qu'un assemblage de poutres jointives dont le poids est considérable, qui s'enfoncent presque en entier au-dessous du plan d'eau, et dont la masse inerte exige un grand effort extérieur pour se déplacer assez lentement. Le radeau n'est qu'un flotteur. Il peut rendre des services à la descente des fleuves ou dans des cas extrêmes de sauvetage, mais ce n'est pas, à proprement parler, un engin de navigation; il obéit très*difflcilement au vent et à l'aviron, et l'action du gouvernail est presque toujours sans effet.

Aussi, dès les temps héroïques , l'art de la construction navale s'est-il perfectionné d'une manière notable, et déjà, dès le treizième siècle avant notre ère, voyait- on le long des côtes de lourdes

masses flottantes dont la forme générale et les principaux agrès rappellent le type du goulus phénicien, qui devait parcourir bientôt toute la surface des mers connues.

La description qu'en fait Homère, àsLiisV Odyssée, nous donne à ce sujet des détails d'une précision remarquable et qui nous montrent quel était à cette époque Tétat de la navigation.

Ulysse s'arrache aux prières de Calypso. Il veut, il doit continuer son voyage. La déesse, impuissante à le retenir, sèche ses larmes, dirige elle-même les apprêts du départ , et trace au fils de Laërte sa route sur la vaste mer. Le poëte grec ne se contente pas de nous montrer Pâme de ses héros; avec la précision d'un ingénieur, il nous fait assister aux phases successives de la construction du navire , à l'appareillage et à tous les détails de l'armement.

a Aux premières lueurs de la fille du matin,

de l'Aurore aux doigts de rose, Ulysse revêt sa

tunique et son manteau; la déesse elle-même

se couvre d'un tissu flottant, léger, gracieux,

éclatant de blancheur; elle entoure sa taille

d'une ceinture d'or, et sur sa tête elle pose

un voile. Résolue à congédier le magnanime

Ulysse, elle lui donne une forte hache d'airain à

double tranchant, à manche d'olivier. Elle lui

jdonne encore une doloire afiilée, et le conduit à

'l'extrémité de l'île, où abondent des arbres gî-

.gantesques, des aunes, des peupliers et des pins

qui cachent leurs cimes dans les cieux; bois antiques dont le tronc desséché flottera plus légèrement sur Tonde. Lorsqu'elle lui a montré ce lieu de la riche forêt , Tauguste Calypso retourne à sa demeure.

» Alors le héros frappe à coups redoublés ; bientôt il a jeté vingt arbres par terre; il les ébranche avec Tairain , les équarrit et les aligne au cordeau. La déesse revient bientôt avec des tarières; il perce alors les pièces de bois, les assemble, les maintient avec des liens et des chevilles. Telle est la cale d'un vaste vaisseau de transport que façonne Tartisan expérimenté , aussi grand est le large radeau que construit Ulysse. Pour former le tillac, il ajuste de longues planches à de forts étais. 11 fabrique tour à tour le mât, l'antenne et le gouvernail, qu'il entoure de claies de saule pour contenir les flots; il leste le radeau avec de grands monceaux de bois. A ce moment, Calypso lui apporte la toile à voile , qu'il taille artistement et qu'il fixe, à l'aide de cordages, au mât et au tillac; enfin, avec des leviers, il lance sa frêle nef à la vaste mer.

» Le quatrième jour finit comme les travaux s'achèvent. Dans la cinquième journée, Calypso lui permet d'abandonner son île. Elle le baigne , le couvre de vêtements parfumés, place sur le navire une grande outre pleine d'eau fraîche, une autre moindre contenant du vin pourpré, un sac de cuir rempli de mets abondants; puis elle fait

74 CHAPrrw deuxième.

soufHer derrière lui un vent tiède et favorable. Le divin Ulysse, le cœur rempli de joie, développe sa voile et s'assied près du gouvernail, qu'il dirige d'une main ferme et habile. Le sommeil n'approche point de ses paupières. Il contemple les Pléiades, le Bouvier lent à descendre sous les ténèbres, l'Ourse, que le vulgaire appelle aussi le Chariot, qui tourne toujours au même lieu en regardant Orion et seule n'a point part aux bains de l'Océan. La déesse a prescrit au héros de naviguer en la laissant à sa gauche. Pendant dix-sept jours, il fend les flots. Dans la dix-huitième journée, il aperçoit les montagnes ombragées de la terre des Phéaciens. C'est l'île la plus proche; elle lui apparaît dans les brumes de la mer, comme un faible bouclier (i)... »

Cette page vivante et colorée, j'allais dire presque divine, écrite plus de mille ans avant notre ère , est non-seulement d'une fraîcheur et d'une grâce incomparables, mais elle nous donne, sur l'art des constructions navales et de la navigation vers le douzième siècle avant Jésus-Christ (2), des

(i) Homère, Odyssée, liv. V.

(2) La prise de Troie , dont l'état actuel de la critique historique ne permet pas de préciser la date, est en général fixée dans le courant du treizième siècle— vers Pan 1 270, d'après Hérodote -j- vers Tan 12 10, d'après les marbres de Paros. C'est la période mythologique et légendaire de rhistoire , pendant laquelle les exploits des dieux et des héros de la fable interviennent à chaque instant dans les grands faits de l'humanité.

LA NAVIGATION |j|Bt UTRICULAIRES. j5

détails d'une précision et d^une netteté merveilleuses. Cétait la navigation aux étoiles, sur le bord même des côtes, ou d'île en île, navigation lente, pénible, toujours incertaine, féconde surtout en naufrages dont les récits abondent dans le cours de V Iliade et de V Odyssée.

Les Grecs étaient déjà une des premières nations maritimes; mais cependant ils avaient été depuis longtemps devancés par les Phéniciens çt les grandes peuplades asiatiques et africaines. Aussi loin, en effet, que Ton peut remonter dans la nuit du passé, on voit les Phéniciens et les Égyptiens construire, avec des matières bien plus légères que le bois , principalement des joncs et des roseaux , de véritables coques de navires dont il était facile de diriger la marche et qui devaient avoir sur le bateau d'Homère l'avantage de la vitesse et d'un très-faible tirant d'eau.

Hérodote parle des barques d'osier recouvertes de cuir, en usage chez les Égyptiens depuis un temps immémorial; et ces embarcations, dit-il, étaient d'une incroyable légèreté (i). Ils circulaient ainsi sur les différents bras de leur Nil , et pouvaient naviguer à la surface de ces petites

(i) HÉRODOTE, Clio, 1. 1, czav.

j6 CHAPITRE DEUXIÈME.

mers intérieures, disposées à la base du delta et que les limons vaseux du fleuve ont transformées depuis en lagunes , en étangs et en marais.

Les mêmes procédés étaient très-certainement connus de tous les peuples primitifs qui habitaient les deltas fertiles et marécageux du Gange, de r Indus, de TEuphrate; et les régions arrosées par les rivières du vaste continent asiatique , dépourvues alors complètement de routes, étaient sillonnées par des embarcations spéciales qui permettaient de remonter toutes les vallées et de circuler au-dessus de ces plaines basses et submersibles, si bien désignées sous le nom de champs d'inondations.

Le caractère distinctif de ces embarcations était de n'exiger qu'un faible mouillage et de pouvoir en même temps transporter une assez grande quantité de matériel. Pour obtenir ce résultat, en apparence impossible à réaliser, on usait d'un artifice fort ingénieux. Des outres remplies de matières très-légères, telles que du chaume ou de la paille, mais le plus souvent gonflées d'air, étaient disposées sur les flancs ou au-dessous de la carène du navire. Ainsi supportée et soulevée, la nef reposait à la surface des étangs et, sans exiger une profondeur de plus de quelques centimètres, était chargée d'hommes , de troupeaux et de provisions de toute nature. A mesure que l'on augmentait le chargement du navire, ce que les gens de métier appellent d'une manière si Juste le poids utile , on

LA NAVIGATION DBS DTRICULAIRES. 77

pouvait, par une insufflation directe, gonfler les outres, maintenir et même relever la ligne de flottaison.

Les populations riveraines de TEuphrate et du Tigre ont conservé de nos jours les traditions et les usages des premiers temps; et Ton voit encore aujourd'hui de véritables flottilles de radeaux portés sur des outres descendre et remonter le cours inférieur de ces fleuves majestueux et tranquilles, rappelant ainsi, à près de trois mille ans de distance, les habitudes et les mœurs des plus anciennes peuplades dont Thistoire ait conservé le souvenir.

La description exacte de ces embarcations nous a été laissée à la fin du dix-septième siècle par le voyageur Thévenot, qui a passé une partie de sa vie à explorer l'Asie Mineure, la Perse, la Syrie, et la plus grande partie dePInde (i). Les naturels de l'Asie leur donnent, dit-il, le nom de kelechs; et ces kelechs, que Ton retrouve sur tous les fleuves de Tlnde, sont formés par l'assemblage de planches jointiyes, liées entre elles par des joncs et présentant la forme d*un navire à fond plat. Us ont en moyenne huit à dix mètres de longueur de Tétrave à l'étambot, sur cinq mètres de large. Au-dessous de la cale, on dispose douze

(i) Thiîvenot, Voyage dans l'Inde. Amsterdam, 1727.

yS CHAPITRE DEUXIÈME.

OU treize rangées de vingt outres. Ces deux cent soixante outres peuvent être gonflées d'air, et le navire acquiert ainsi une légèreté et une mobilité extrêmes, glissant sur Peau sans y pénétrer d^une manière sensible, et pouvant se déplacer sans le moindre effort à la sur&ce presque horizontale des étangs, des fleuves et même de la mer. Trois hommes sont en général affectés à la manœuvre d^un kelech , et ces embarcations d*un type uni* forme peuvent porter en moyenne vingt hommes et trente à quarante quintaux. On les retrouve panout sur le Tigre et TEuphrate : les naturels du pays ne connaissent pas d'autres moyens de transport; et, lorsqu'ils passent au-dessus des bancs de vase ou qu^ils s^engagent au milieu de marais en partie colmatés, ils gonflent leurs outres , soulèvent ainsi le radeau et peuvent flotter et atterrir au-dessus des parties les moins profondes du fleuve ou des étangs latéraux qui bordent ses deux rives et s^étendent en nappes immenses aux approches de la région maritime.

11 ny a réellement aucune différence enlte les procédés de navigation usités chez les riveiains de PEuphrate moderne et ceux qui étaient appliqués à l'origine de notre civilisation. La confection et Tentretien des outres étaient naturellement une opération des plus répandues et de la plus haute importance. Les peaux des animaux étaient soigneusement préparées, poissées, cousues et conservées; et les écrivains du premier siècle nous

ont donné de curieux détails sur les manipulations qu'on leur faisait subir pour leur donner de la souplesse et de Timperméabilité (i). Il était d'ailleurs facile, à cette époque, de se procurer des peaux en très-grande abondance. Les populations primitives, à la fois guerrières et pastorales, se nourrissaient presque exclusivement de viande. L'agriculture, qui suppose des habitudes sédentaires et des mœurs très-adoucies, était peu développée. De nombreux troupeaux paissaient en liberté dans ces vastes prairies naturelles qui naissent spontanément dans les plaines basses et inondées^ fertilisées par les eaux limoneuses des fleuves et surchauffées par les rayons d'un soleil presque tropical. L'état de la civilisation ne comportait pas encore la pratique des cultures régulières. Les tribus erraient un peu au hasard, se déplaçaient très-fréquemment, par nécessité ou par goût, suivant le sort des armes ou les caprices du moment, se transportant ainsi de pâturage en pâturage, à la suite de quelques divisions intérieures , ou même seulement pour le simple plaisir de piller, de courir des aventures, de changer de place et d'échapper à l'ennui d'une vie monotone. Les troupeaux et les armes étaient les seules bases de la richesse. On emportait les unes, on chassait les autres devant soi ; et les peaux de ces

(i) Junius Moderatus Columella, De re rustica, 1. XII,

Page 1