‹ La Grèce l'Orient en ProvenceChapitre 11 sur 13 · II, C. XXXIU · texte numérisé non relu

II, C. XXXIU

(2) Voir à ce sujet Dupin, Biblioth., t. III, p. 468, et TiLLE.MONT, Hist. ecclés., t. XII, p. 460.

respect qu'il convient d'accorder au narrateur consciencieux qu'on a si bien appelé a le père de notre histoire nationale », et tout en lui reconnaissant des lumières supérieures à celles de son siècle, on sait qu'il a eu recours pour la rédaction de ses livres à toutes sortes de documents, dont il lui était difficile de vérifier les sources et de contrôler l'exactitude. On ne saurait donc, et les partisans de l'école critique moins que tous autres, regarder quelques extraits de ces deux auteurs comme une sorte d'évangile, dont le texte ne pourrait pas même être mis en discussion. Saint Grégoire, d'ailleurs, ne méconnaissait pas la première mission évangélique des Gaules ; et il est juste de rappeler qu'il cite, sans grande preuve à la vérité et bien que ce récit n'ait aucun caractère de vraisemblance, la construction d'un temple à Bazas en l'honneur de saint Jean-Baptiste, par une dame gauloise (1), qui avait assisté à la décollation et rapporté avec elle une fiole du sang du saint précurseur; qu'il •cite avec plus d'autorité les noms et les actes de saint Eutrope de Saintes, évêque et martyr, envoyé dans la Gaule à la fin du premier siècle par le pape Clément Ier (2), de Timothée, Apollinaire et plusieurs autres martyrs chrétiens, qu'il fait mourir à Reims sous le règne de Néron (3);

(1) S. Greg. Tur., De gloria mort., 1. I, c. xn.

(2) Id., ibid., 1. I, c. lvi. — De gloria confess., c. lxxx.

(3) Id., De gloria mart.,1. 1, c.lv. — Bolland.,.4c£. SS.t

qu'il reproduit surtout intégralement la leitre adressée à sainte Radegonde par plusieurs évêques gallo-francs, et dans laquelle on peut lire, en termes très-clairs, que la foi chrétienne a commencé à respirer en Gaule dès la naissance de la religion nouvelle (i).

Ce sont bien là aussi des témoignages ; ils prouvent, d'une manière formelle, que Grégoire de Tours admettait Tapostolicité directe des Gaules par les successeurs et les envoyés mêmes des apôtres. Les partisans de l'école critique ne sont donc pas fondés à l'invoquer comme le parrain de leurs théories ou de leurs systèmes.

L'école traditionnelle, d'ailleurs, ne s'appuie pas seulement sur des légendes, et n'est pas aussi dépourvue de documents historiques qu'on voudrait le faire croire. Nous n'avons pas l'intention de les énumérer ici ; et, laissant de côté les témoignages si nombreux de Tertullien, d'Origène, de

23 august. — Flodoard, Hist. eccles. Remensis, 1. III, c. m et iv.

(i) Itaque cum ipso catholicœ religionis exortu cœpissent gallicanis infinibus veneranda fidei primordia respirare... (S. Greg. Tur., Hist. Franc, ix, 3g.)

Ces évêques gallo-francs furent: Euphrose, de Tours, Prétextât, de Rouen; Germain, de Paris; Félix, de Nantes; Domitien, d'Angers; Victorius, de Rennes, et Domnole, <lu Mans. (Dom Franc. Chamard, l'htabliss. du christ., iv.)

Lactance, etc., qui ne sont pas, autant qu'on a bien voulu le dire, des documents dépourvus de toute valeur historique, et qu'on a trop systématiquement regardés comme des phrases oratoires ne possédant pas la rigueur d'un raisonnement scientifique, nous nous contenterons de rappeler deux pièces authentiques, dont la valeur est au moins aussi grande que celle des textes de saint Grégoire et de Sulpice Sévère, si singulièrement interprétés.

On sait qu'à la fin du quatrième siècle, la ville d'Arles devint, par suite de la ruine de Trêves, la résidence du préfet du prétoire des Gaules, et nous avons déjà eu l'occasion de citer le rescrit des empereurs Honorius et Théodose adressé au préfet des Gaules, Agricola, et qui conférait officiellement à cette ville des privilèges particuliers et le titre de Mater Galliarum. Cette prépondérance politique éveilla l'ambition des évêques d'Arles; ils s'adressèrent au pape pour se faire décerner solennellement le titre de métropolitain, qui devait leur accorder une véritable suzeraineté sur toutes les églises des Gaules. Sans discuter ici le bien ou le mal fondé de cette requête, tour à tour accueillie et repoussée, ni le plus ou moins de mesure que Patrocle, Hilaire et d'autres évêques d'Arles mirent dans la revendication de leurs privilèges, nous mentionneront seulement la fameuse décrétale du pape Zosime, rendue le 22 mars 417, qui, en leur donnant gain de cause, motivait cette dé-

cision sur l'ancienneté de l'église d'Arles fondée par le disciple Trophime, envoyé directement par le siège de Rome pour faire entendre la parole du Maître dans la Gaule méridionale (i).

Les successeurs du pape Zosime étant revenus sur cette sentence, dix-neuf évêques suffragants de la métropole d'Arles s'adressèrent, en l'année 45o, au pape saint Léon; dans une lettre restée célèbre, ils firent valoir tous leurs droits, et, comme argument principal, rappelèrent de nouveau que l'église d'Arles avait été la première des Gaules qui ait reçu la bonne nouvelle, qu'elle la devait à Trophime, envoyé directement par l'apôtre Pierre , et que ce fut de là que la lumière rayonna dans les autres parties de la Narbonnaise et de la Viennoise (2).

(1) Sane quoniam metropolitance Arelatensium urbi vêtus privilegium minime derogandum est, ad quant primum ex hac sede Trophimus , summus autistes, ex cujus fonte totœ Gallice fidei rivulos acceperunt , directus est; ideirco quasciimque parochias in quibuslibet temtoriis , etiam extra provincias suas, ut antiquitus habuit, intemerata , auctoritate possideat. Data xi kalendas apriles, Honorio Augusto XI et Constantio II, consulibus. (S. Zosim., Epist., c. in.)

(2) Omnibus etenim regionibus gallicanis notum est , sed nec sacrosanctœ Ecclesiœ Romanœ habetur incognitum , quod prima intra Gallias Arelatensis civitas mission a beatissimo Petro apostolo sanction Trophimum habsre meruit sacerdotem ; et exinde aliis paulatim regionibus Galliarum bouton fidei et religionis infusum... (S. Leonis Opp. Epist., LXV, c. n et m.)

On voit donc que l'école soi-disant légendaire est pourvue de textes, tout aussi bien que l'école qui se dit historique.

Au surplus, la première mission apostolique en Gaule du temps même des apôtres est aujourd'hui universellement acceptée ; et le débat ne porte plus que sur le point de savoir si cette prédication a eu pour résultat de créer de toutes pièces des églises définitives, ou si le germe de la religion nouvelle déposé par ces premiers missionnaires est resté pendant quelques années enseveli, et ne s'est épanoui et développé que plus tard, à la fin du second siècle ou au commencement du troisième.

Il est, d'ailleurs, historiquement prouvé qu'une mission grecque, venue d'Asie et conduite par saint Pothin, s'établit à Lyon dans la seconde moitié du second siècle. Saint Pothin était disciple de saint Polycarpe, évêque de Smyrne, disciple lui-même de l'apôtre saint Jean. Cette mission prospérait déjà depuis quelques années et avait même fondé une église à Vienne lorsque, en l'année 177, sous le règne de Marc-Aurèle, éclata la violente persécution mentionnée par Sulpice Sévère, et dont les détails nous sont connus par la lettre que les martyrs de Lyon et de Vienne écrivirent à leurs frères d'Asie, lettre pré-

cieuse et touchante, conservée dans l'Histoire ecclésiastique d'Eusèbe de Césarée.

L'école critique s'est emparée de ce fait et en a conclu un peu précipitamment que Lyon avait été le foyer primitif d'où la foi avait rayonné en Gaule, et que saint Irénée, successeur de saint Pothin, avait été le promoteur du grand mouvement qui conquit au christianisme tout Test de la Celtique et n'atteignit que plus tard les villes importantes de la Narbonnaise.

C'est vouloir méconnaître le rôle que Marseille et Arles n'ont cessé de remplir vis-à-vis de la Grèce et de l'Orient, que de supposer qu'une mission orientale a pénétré en Gaule sans laisser dans ces deux villes des traces de son passage. Le Rhône était, peut-être plus encore qu'aujourd'hui, la grande voie commerciale et politique de la Gaule ; car c'était à peu près la seule. Arles notamment était, à l'époque romaine, le centre de toutes les communications du pays, le passage obligé par lequel les deux moitiés de l'ancienne province entretenaient des relations, le port intérieur où devaient nécessairement aboutir tous les voyageurs et toutes les marchandises de la Celtique. Lorsqu'on se rendait en Gaule, en venant soit de Rome, soit de Grèce, soit d'Asie, il était bien difficile de ne pas aborder à Marseille, et de ne pas s'arrêter ensuite à Arles pour remonter enfin jusqu'à Lyon. Cette dernière ville n'était le plus souvent que la troisième étape du voyage. Il

43o CHAPITRE DIXIÈME.

était, d'ailleurs, d'un intérêt essentiel pour les premiers chrétiens de s'établir dans le midi de la Celtique, beaucoup plus civilisé que le centre et le nord ; car ils se trouvaient immédiatement en relation avec les villes grecques du littoral, intelligentes, riches, peuplées, et où leurs paroles et leurs exemples devaient tout de suite obtenir des résultats féconds.

L'arrivée des premiers missionnaires par Marseille et par Arles présente donc une probabilité qui a tous les caractères de la certitude ; et rien n'est plus logique que d'admettre la tradition, la légende si l'on veut, qui fait débarquer à Marseille et sur les plages Lasses du delta du Rhône les émigrants de Judée, dès les premières années qui suivirent le sa;rifice du Calvaire. Tout le monde connaît cette grande tradition chrétienne de la Provence. Treize ou quatorze ans après la mort de Jésus-Christ, une sanglante persécution eut lieu en Palestine contre les apôtres et les disciples, dont le zèle avait converti à la foi un trèsgrand nombre de Juifs. Pour échapper au danger qui les menaçait et accomplir en même temps la mission qu'ils tenaient du Maître, un certain nombre d'entre eux s'expatrièrent et se dirigèrent vers l'Occident. Ce premier point est absolument prouvé et nullement contesté. Les relations avec Marseille étaient fréquentes et faciles; il suffisait de prendre la mer, et depuis près de quatre siècles tous les navires grecs connaissaient cette route.

La tradition intervient alors et rapporte qu'au nombre des passagers se trouvaient les membres de la famille de Béthanie. Historiquement, il est impossible de le prouver, et aucun texte précis ne mentionne la présence des parents et des amis de Jésus-Christ dans cette première expédition. Toutefois il est remarquable que leurs traces disparaissent complètement en Orient, précisément à partir de cette époque ; que l'on ne retrouve aucun de leurs souvenirs sur n'importe quel point du globe, et que, depuis dix-huit siècles, la foi constante de la Provence n'a jamais varié, affirmant avec une netteté surprenante la présence de Lazare à Marseille, de sa sœur Marie-Magdeleine à la Sainte-Baume, de Maximin à Aix, de Marthe à Tarascon, de Marie Jacobé et de Marie Salomé aux embouchures du Rhône.

Ce n'est là sans doute qu'une tradition; mais la tradition est un des éléments de l'histoire ; c'est l'histoire parlée qui a précédé l'histoire écrite et qui l'a formée; et, si on la repousse d'une manière systématique, on est inévitablement conduit à rejeter la plupart des textes classiques et à n'admettre comme vrais que les faits écrits par des contemporains, ce qui équivaut à nier à peu près toute l'histoire universellement acceptée aujourd'hui.

La plus grande obscurité enveloppe les premiers établissements des chrétiens sur notre littoral ; mais il est cependant facile de se rendre compte de la manière dont la foi nouvelle a lentement pénétré dans le cœur des populations. Dès l'origine les chrétiens, obéissant en cela à la parole du Maître, s'étaient conformés aux lois civiles. La société romaine semblait, d'ailleurs, constituée de manière à faciliter leurs premières réunions. En s'établissant dans une cité, ils se groupaient en une association privée nommée ecclesia, église, qui adoptait imméd;atement la forme légale des collèges protégés par les lois. On sait que ces collèges étaient très-multipliés; les plus modestes jouissaient d'une liberté fort étendue. « Forcés de célébrer leur culte en secret et de dissimuler le but de leurs réunions, les premiers chrétiens constituèrent en général leurs églises sur le modèle des sociétés funéraires, avec lesquelles ils cherchaient à être confondus, afin de jouir des mêmes privilèges. Citait un moyen de désarmer la loi qui les proscrivait et de protéger leurs tombes.

« Aussi les ressemblances sont-elles nombreuses entre les premières sociétés chrétiennes et les associations païennes.

« Comme ces dernières, l'Eglise possède une caisse commune formée par les cotisations des

fidèles (i). C'est le suffrage qui nomme les chefs, et il va quelquefois chercher le plus humble pour le mettre à la première place. Dans les catacombes, comme dans les columbaria, les morts de toute condition sont confondus (2) »; et, de même que les païens avaient leurs sacrifices et leurs repas funèbres en l'honneur d'un parent mort ou du patron d'un collège, l'Église naissante célébrait dans ses fêtes le festin des agapes pour honorer ses martyrs ; et les fidèles dînaient le plus souvent en commun sur leurs tombeaux, à l'anniversaire de leur mort.

Les premiers chrétiens usèrent très-largement de ce droit d'association, de ce jus coeundi si large dans l'empire romain, et qui était basé en grande partie sur le respect dû aux morts et à leurs sépultures ; et c'est ainsi que les premières sociétés chrétiennes eurent une situation double et en quelque sorte contradictoire : illégales comme religion, tolérées et même protégées comme collèges funéraires, elles purent, dès l'arrivée même des apôtres en Occident, avoir une organisation sérieuse. C'est dans ces réunions, souvent souterraines, qu'eurent lieu les premières prédications; et ce fut en quelque sorte la période d'incubation de l'Église primitive, pendant laquelle se développa obscurément et presque dans l'ombre la se-

(1) Tertull., ApoL, 3g.

(2) Hist. gén. de Languedoc, 1. III, c. lxkx, note E. B.

mence divine déposée par les apôtres venus de Rome et de l'Orient.

Comme associations funéraires régulièrement constituées, les premières églises eurent leurs lieux de sépultures, leurs cimetières placés, suivant l'usage, en dehors de l'enceinte de la cité. « Ces cimetières étaient par eux-mêmes des propriétés incontestables, auxquelles le droit d'asile était attaché. D'après les lois les plus anciennes, en effet, tout emplacement qui avait reçu intentionnellement la dépouille d'un homme était sacré, et jouissait d'une area autour de laquelle on pouvait ajouter des dépendances qui étaient sacrées comme elle. On avait le droit de construire au-dessus un monument, ou bien de creuser au-dessous un hypogée pour sa famille et ses amis (1). » Là les chrétiens transportaient les corps de leurs frères, de leurs confesseurs, tantôt publiquement lorsqu'ils n'étaient pas en butte à la persécution, quelquefois en secret; et c'est autour de ces tombeaux qu'ils prirent l'habitude de se réunir et de faire leurs repas funèbres. De là ces demeures souterraines, humbles, cachées, creusées souvent dans le rocher et qui plus tard, transformées en chapelles, ont conservé le nom caractéristique de confession, qui rappelle leur pieuse origine.

(1) A. Saurel, Dict. des Bouches- du-Rhône , Hist. de Marseille, 1877.

A Marseille, le lieu de refuge des premiers chrétiens était situé sur la rive méridionale de l'ancien port, qui était à cette époque un véritable désert en partie baigné par des marécages, et dont les pentes supérieures gravissaient la colline, alors boisée, où se trouve le sanctuaire de Notre-Dame de la Garde. Les fouilles pratiquées pour le creusement du bassin de carénage ont permis d'y découvrir des vestiges de cimetières successifs et superposés, bien antérieurs à l'origine de notre ère. Une carrière y avait même été ouverte et exploitée dans ces temps reculés; et c'est au milieu de ces rochers que les premiers chrétiens trouvèrent des grottes naturelles et faites de main d'homme, qu'ils agrandirent successivement en creusant d'autres excavations, communiquant entre elles par des galeries souterraines.

Vers le quatrième siècle, le moine Cassien établit au-dessus de ces cryptes primitives les massives arcatures d'un monastère, qui fut ruiné par les Sarrasins quatre cents ans après, et successivement démoli et rebâti au onzième et au treizième siècle. Ce qui reste de la célèbre abbaye de Saint-Victor a plutôt l'aspect d'une citadelle que d'une église. Les tours et les remparts datent de i35o, et sont l'œuvre de Guillaume de Grimoard, qui avait été prieur du monastère avant d'être pape sous le nom d'Urbain V; et le lourd édifice que l'on voit

aujourd'hui est un des types les plus remarquables de cette architecture, à la fois militaire et religieuse, dont on trouve des exemples si fréquents, sur toutes les côtes de la Méditerranée.

Malgré les éboulements et les dévastations sansnombre que les cryptes de Saint-Victor ont éprouvés, il est impossible de ne pas y reconnaître tous les caractères de ces pauvres retraites où les chrétiens des premiers âges venaient se réunir pour célébrer leur culte et honorer leurs martyrs. L'imagination populaire, rarement satisfaite de la réalité des choses, veut qu'au moyen d'une galerie souterraine pratiquée au-dessous du vieux port, ces cryptes aient été mises jadis en communication avec la vieille église de la Major située au cœur de la ville grecque ; rien n'autorise à croire à l'existence de ce souterrain. Mais l'aspect des lieux démontre, de la manière la plus évidente, qu'il a existé des communications, encore inexplorées à cause du bouleversement du sol et de l'entassement de vieux matériaux, entre la crypte et d'autres hypogées.

C'est aussi avec la plus grande réserve qu'il faut adopter la légende du séjour ou même seulement du passage de Lazare et de Marie-Magdeleine dans cette catacombe bouleversée. L'histoire ne fournit à ce sujet aucun éclaircissement ou document; et, si le séjour des premiers apôtres à Marseille présente tous les caractères de la vraisemblance, tout au moins est-il prudent

MARSEILLE GRECQUE-PHENICIEXNE-CHRETIENNE. <\.5j

de ne regarder comme absolument vrai que le fait traditionnel dans son ensemble, en le dégageant des détails et des épisodes dont la piété, la poésie et la ferveur populaires l'ont trop souvent entouré.

Nous devons dire toutefois que les partisans de l'école critique, qui ont en général la prétention de tout prouver ou de tout nier au nom de la science et de la raison, n'ont réellement aucun argument scientifique ou rationnel à opposer à l'authenticité de la légende. L'histoire est muette sans doute ; mais la tradition parle avec une grande précision, et elle se réduit à un fait d'une extrême simplicité, qui est le débarquement à Marseille et en Provence, au premier siècle de notre ère, de quelques fugitifs asiatiques ; or, un débarquement dans de pareilles conditions n'a rien que de très-naturel, si l'on réfléchit que les villes grecques de la Gaule méridionale étaient, depuis plusieurs siècles, en relation constante et régulière avec les côtes de l'Asie Mineure.

Cette tradition, d'ailleurs, est le patrimoine de la Provence; elle l'a conservée sans altération pendant dix-huit siècles et l'a toujours défendue comme un héritage sacré. C'est bien le moins, croyons-nous, que ceux qui cherchent à la combattre et à la détruire donnent une raison quelconque positive à l'appui de leur négation. Sans doute, tout ce qui se rapporte à la présence sur notre sol de Lazare, de Magdeleine et de leurs

compagnons soulève des questions fort délicates et encore litigieuses; et Ton ne nous fera pas le reproche de manquer de modération, si nous disons qu'en l'état de la science et de la critique historique, on n'est pas autorisé à les trancher d'une manière absolue. Mais, nous l'avons déjà dit, tout le monde est aujourd'hui d'accord sur le point fondamental de l'apostolicité directe, à savoir que, du temps même des apôtres ou de leurs successeurs immédiats, une première mission chrétienne a pénétré dans les Gaules. Les relations maritimes si fréquentes de la Narbonnaise et des villes grecques du littoral avec Rome et l'Orient ne permettent pas de supposer qu'une des plus riches contrées du monde, celle qu'on appelait la « province par excellence », la Provence, ait été négligée dans cette immense prédication qui, sur l'ordre du Maître, allait porter la bonne nouvelle à toutes les nations de l'univers. Nous irons même plus loin; et il nous plaît de croire que cette France qui, dans les desseins de Dieu, devait jouer un rôle si important dans la mission sociale de l'Eglise, et dont la grandeur restera liée à celle de la noble cause qu'elle a toujours soutenue, a reçu dès le principe non-seulement les premiers apôtres du Christ, mais encore ses plus chers et ses meilleurs amis. Ce n'est pas là, nous l'avouons sans peine, une raison historique dans le sens scientifique du mot; et l'on nous accusera peut-être de substituer un peu ta-

cilement le sentiment à l'histoire; mais ce sentiment, théologique si Ton veut, quelque poétique et même mystique qu'il paraisse au premier abord, n'est pourtant pas dépourvu de vraisemblance; il a été, il est et il restera toujours le grand souvenir de la Provence ; et nous ne croyons pas nous avancer beaucoup en affirmant que la science ne le détruira pas, et ne trouvera jamais de meilleure solution à l'évangélisation directe et immédiate des Gaules que celle qui est consacrée par une tradition de dix-huit siècles, et dont il est au moins convenable de ne parler qu'avec respect.

Nous concluons : le christianisme n'a pas été en Gaule, comme on l'a dit trop souvent, une importation gréco-orientale qui date seulement du deuxième ou du troisième siècle. Il a été une importation orientale directe, qui remonte au milieu du premier siècle , c'est-à-dire à l'origine même des temps apostoliques, vers Tan 47 ou 48 de notre ère. L'Orient, dans ce qu'il a de plus pur, de plus noble et de plus élevé, a visité toute la région du bas Rhône. Les déserts de la Camargue ont vu passer le triste cortège des amis du Christ. Marseille les a abrités dans ses murs; et nous aurions cru enlever à notre littoral la plus touchante page de son histoire, si nous avions parlé de V Orient en Provence sans rappeler ce souvenir.

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