‹ La Grèce moderne: héros et poetesChapitre 11 sur 48 · Scodra ou Scutari, capitale de la Haute- Albanie · texte numérisé non relu

Scodra ou Scutari, capitale de la Haute- Albanie

Guègues et de Toxidcs, les plus aguerris d'entre les Albanais. Les historiens portent le chiffre de cette armée de trente à quarante mille hommes. Son avant-garde, forte de quatorze mille combattants, traversa au mois d'août la Théssalie et le canton d'Agrapha, ravageant tout sur son passage et ne laissant après elle que des solitudes iucclftiées. Pendant ce temps, de tristes dissensions menaçaient de paralyser le peu de forces que les Missolonghiotes pouvaient opposer à cette redoutable invasion. Le commandement en chef dont Botzaris était investi n'avait pas tardé à exciter l'envie et les frivoles susceptibilités des capitaines réunis autour de lui. Ces derniers, habitués à commander en maîtres absolus dans leurs montagnes, se montraient médiocrement disposés à reconnaître l'autorité d'un chef plus jeune que la plupart d'entre eux : ils l'acceptaient pour égal, non pour supérieur. Le sénat hellénique se crut obligé d'envoyer des brevets de généraux à plusieurs de ces mécontents. C'était là une atteinte portée aux droits de Botzaris; il' pouvait se plaindre; il aima mieux garder le silence, afin de ne pas donner lieu à de regrettables disputes. Ou reçut à ce moment l'avis de l'approche du séraskier Mustaï. Cette nouvelle fournit à Botzaris l'occasion de sortir noblement d'une situation pénible et compromettante pour ses légitimes prérogatives. II assembla tous les capitaines, et, tirant de son sein son brevet de général en chef, il le déchira; puis, en ayant jeté les morceaux à terre, il s'écria : « C'est à l'ennemi qu'il faut aller demander ces diplômes. Après-demain, nous verrons lesquels de vous en sont dignes. » Et il sortit de la ville avec quatre cents pallikares. Le jour suivant, toutes les troupes, excitîes par l'attrait du péril, le rejoigni-

rent. Le projet de Botzaris était d'arrêter les Turcs avant qu'ils n'apparussent dans la plaine de Missolonghi.

Par une de ces marches forcées que les Grecs exécutaient avec une rapidité merveilleuse et qui leur valurent plusieurs fois de surprenantes victoires, Marc arriva sur les limites du canton de Karpénilzi, par les défilés du mont Ploeapari, en même temps que les Turcs débouchaient de l'autre côté par les gorges du Kallidrome. Les Grecs se tinrent soigneusement cachés dans les bois et laissèrent l'ennemi planter ses tentes. Botzaris reconnut l'impossibilité de se mesurer à découvert avec les douze ou quatorze mille hommes qui formaient une avant-garde commandée par le séraskier luimême. Il donna vingt-quatre heures de repos à sa troupe. Tour à tour exaltés ou intimidés par la grandeur du péril, les Grecs allaient et venaient en tous sens dans la forêt qui leur servait d'abri, déterminés d'ailleurs a se comporter vaillamment. Leur chef conservait seul au milieu de l'agitation générale ce calme et ce sang-froid qui accompagnent dans une grande âme une résolution énergiquement prise. On en trouve la preuve dans une lettre adressée par lui, le 18 août 1823, le jour même de la bataille de Karpénilzi, à lord Byron, qui se disposait à descendre à Missolonghi. « Votre lettre, écrit Botzaris, et celle du vénérable Ignaaio 4 m'ont comblé de joie.' Votre Excellence est exactement la personne dont nous avons besoin. Que rien ne vous empêche de venir dans cette partie de la Grèce ! Un ennemi nombreux nous menace; mais, avec l'aide de Dieu et de Votre

1. Ignazio était évèque métropolitain d'Arta. Ce digne prélat soutint libéralement la femme et les enfants de Botzaris, que Blaquièies rencontra à Ancône en 1824 dans un état voisinde l'iudigence.

Excellence, il éprouvera une résistance convenable. J'aurai quelque chose à faire ce soir contre un corps d'Albanais campé près de cette place. Après-demain, je partirai avec quelques hommes d'élite pour aller au-devant de Votre Excellence. Ne tardez pas. Je vous remercie de la bonne opinion que vous avez de mes compatriotes, et j'espère que vous ne la trouverez pas mal fondée ! . »

Ces lignes ne témoignent-elles pas également de la simplicité et de la modestie qui faisaient le charme du caractère de Botzaris, et qui contrastaient vivement avec la sauvage arrogance et la vanité que la plupart des philhellènes ont remarquées dans les autres capitaines grecs? Ce quelque chose qu'il avait à faire le soir, et qu'il indique si légèrement, ce n'était rien moins que le sacrifice de sa vie et le salut de

son pays. Au milieu des grandes préoccupations de cette journée, le héros fut plus d'une fois attristé par la pensée de sa mort prochaine. Alexandre Soutzo, auteur d'une histoire de la révolution grecque, raconte qu'à l'approche de la nuit Botzaris se retira à quelque distance des siens, et qu'il s'assit absorbé dans uno sombre rêverie. Toussas, son parent, qui l'avait suivi à son insu, le surprit versant des larmes; il i^'osa l'interroger. Marc, l'ayant aperçu, lui tendit la main : « Que mon devoir est pénible! dit-il; je te recommande ma femme et mes enfants. »

Nous tenons de bonne source un épisode qui laisse bien

voir quelle pieuse tristesse vint se mêler à l'inébranlable

ntrépidité de Marc Botzaris pendant ses derniers jours. Sur

1. Relation de l'expédition de lord Byron en Grèce, par le comte Pierre Gamba, ex-lieuteuant-coloael de la brigade organisée et commandée par Sa Seigneurie, 1825.

le point d'arriver à Karpénitzi, les Grecs traversèrent, quelques heures avant le lever du soleil, le petit village de Silitza, dont les habitants dormaient encore. En passant devant une humble chapelle, Marc entendit annoncer l'office au moyen de deux planchettes de bois frappées Tune contre l'autre, suivant la coutume de ces contrées, où l'usage des cloches n'est point admis. Il entra avec plusieurs de ses compagnons et se mit en prière, comme ces chevaliers qui se préparaient autrefois au combat par la veille des armes. Les lampes, qui brûlent constamment dans les églises grecques aux pieds de la madone, jetaient de faibles lueurs sur les murailles grossièrement peintes du sanctuaire; deux prêtres chantaient matines. Lorsqu'ils eurent fini, Marc s'avança vers l'un deux, lui donna quelques pièces d'or et lui dit : « Voici pour les pauvres; prie pour l'âme de Botzaris. — Serait-il mort, grand Dieu! s'écria ce prêtre, qui ne le connaissait que par le bruit de ses exploits. — Non, répondit Botzaris ; il va mourir. »

Le romanesque fait d'armes de Karpénitzi a laissé en Grèce un profond souvenir. Nous avons eu l'occasion de l'entendre raconter par le général Kilzos Tsavellas, qui y prit part, et dont le nom se trouve dans plusieurs chants populaires relatifs à ce combat. Le général Tsavellas, mort il y a deux ans, était l'un des derniers représentants de l'héroïque tribu de Souli, et l'on reconnaissait aisément en lui le type particulier à cette antique race. D'une petite taille, d'une constitution robuste et nerveuse, l'œil bleu et perçant, la tête fièrement rejetée en arrière, les traits pleins de régularité, il avait dans l'ensemble de sa personne une certaine ressemblance avec les portraits qui nous avaient

été faits de Botzaris. Du reste, les relations des historiens nationaux comme celles des philhellènes s'accordent toutes sur les épisodes de cette bataille, qui forme l'une des scènes tes plus émouvantes des guerres de l'indépendance.

Le 18 au matin, Marc donna seë instructions pour l'attaque, qui fut fixée à la nuit suivante. Pendant le jour, Kitzos Tsavellas, le brave et fidèle Acarnanien Karaïskos, Zongos, Maoris, passèrent du mont Plocapari dans les forêts du Kallidrome les uns après les autres et par de longs détours, afin de ne pas être aperçus de l'ennemi. Ils avaient ordre de s'échelonner sur le flanc des Turcs et de rester immobiles, quelque bruit qu'ils entendissent, jusqu'au signal que Botzaris devait leur donner en sonnant du cor. Botzaris ne garda auprès de lui que trois cents hommes. Son intention était de pénétrer dans le camp, de se porter droit à la tente du séraskier, et de l'immoler pendant que ses compagnons sèmeraient partout le désordre et l'épouvante. Appelant ensuite à son aide les chefs embusqués dans les bois environnants, il espérait vaincre facilement une armée surprise et privée de son général. La nuit étant venue, il se mit en marche. Un instant d'hésitation se manifesta dans les rangs de sa petite troupe. « Vous êtes tous libres de rester, s'écria-t-il; pour moi, je pars.» Et il ajouta cette belle parole, qui est restée célèbre et populaire en Grèce ; « Si vous me perdez de vue dans la mêlée, courez à la tente du pacha; vous m'y trouverez. » Electrisés par cette éloquente et laconique allocution, les trois'cents pailikares tirèrent leurs sabres et en jetèrent au loin les fourreaux, montrant ainsi qu'ils ne songaient plus qu'à vaincre ou à mourir; puis, selon la coutume des Grecs dans les circon-

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stances solennelles où quelque danger de mort les menace, ils se donnèrent le baiser de paix. *

De toutes les aventureuses batailles livrées par les Grecs à cette époque, celle de Karpénitzi est assurément Tune des plus remarquables. La nuit, le sauvage aspect des lieux, le petit nombre et l'héroïsme des uns, la multitude et l'imprévoyance des autres, tout prête à cette mémorable action une dramatique physionomie. Les poëtes comme les historiens de la Grèce comparent à Penvi Karpénitzi aux Thermopyîes, les trois cents compagnons de Botzaris aux trois cents Spartiates de Léonidas. Les faits justifient ce rapprochement. Marc et sa troupe atteignirent les avant-postes musulmans Vers le milieu de la nuit. S'étant adressés en langue albanaise aux sentinelles, ils se firent passer pour des auxiliaires envoyés par Omer-Brionès. A l'aide de ce stratagème, ils entrèrent sans obstacle dans le camp, où régnait la plus parfaite sécurité. Les Turcs, plongés dans un profond sommeil, s'éveillèrent aux cris des premières victimes immolées par les Grecs. Ils coururent aux armes de tous côtés, cherchant vainement à deviner au sein de l'obscurité h quelle sorte d'ennemi ils avaient affaire. Les chefs s'imaginèrent qu'une sédition avait éclaté dans l'armée, tant ils étaient loin de s'attendre à une pareille agression; ils ne songèrent qu*à apaiser le tumulte. Un seul, Djelelendi-Bey, lieutenant de Mustaï, reconnut Botzaris ; comme il ouvrait la bouche pour dissiper Terreur des siens, un Souliote lui plongea son sabre dans la poitrine. Profitant du désordre et de la confusion générale, les Grecs frappaient à coups redoublés. Bientôt Guègues et Toxides firent feu les uns sur les autres. Pendant ce temps, Botzaris passait à travers les groupes

. effarés des soldats, et ne s'arrêtait parfois que pour demander eu albanais qu'on lui indiquât la tente du séraskier; il pénétra ainsi par mégarde dans celle d'Hagos Bessiaris, qui avait autrefois trahi les Souliotes, et qui, cette nuit, paya de sa vie sa trahison. M. Zampélios raconte que Marc tua de sa main sept des principaux généraux turcs. Une sorte de fatalité semblait soustraire à son bras la seule victime qu'il eût voulu trouver. Cependant le temps s'écoulait, le jour allait paraître, et Botzaris s'aperçut qu'une grande distance le séparait de sa troupe. Il jugea que le moment était venu d'appeler à la rescousse les capitaines embusqués dans la montagne, et d'attirer en même temps sur lui seul toute l'attention de l'ennemi, afin de dégager ses pallikares, dont le sort était gravement compromis. Il sonna du cor. A ce bruit clair et vibrant qui domina un instant les rumeurs confuses de la mêlée, les Albanais devinrent immobiles de surprise et devinèrent enfin avec terreur quel redoutable ennemi ils avaient à combattre, puis ils se précipitèrent en foule du côté de Botzaris et déchargèrent leurs carabines dans sa direction sans trop savoir ce qu'ils faisaient. Pendant que cette diversion s'opérait sur le champ de bataille, Kitzos Tsavellas et les autres répondaient à l'appel de leur

chef, et descendaient à toutes jambes les pentes rapides du Kallidrome. Peu d'instants après, ils prenaient part au combat. Cependant Marc, voyant un flot d'ennemis se resserrer autour de lui, reprit sa course afin d'accomplir l'œuvre qu'il s'était imposée. Un coup de feu l'atteignit dans le ventre au moment où il se dirigeait vers une grande tente pavoisée qu'il croyait être celle du séraskier. Insensible à la douleur, il fit quelques pas encore; mais bientôt, affaibli par la perte

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da sang qui coulait abondamment de sa blessure, il fut obligé de mettre un genou en terre pour se soutenir. « A moi, à moi, mes amis! » s'écria-t-il. Il se sentait mortellement atteint; ses forces l'abandonnaient. Le jour naissait; en promenant ses regards autour de lui, Botzaris put voir ses invincibles soldats acharnés à la poursuite de l'ennemi, qui commençait à fuir. A cet instant, il fut rejoint par son frère Constantin, qui le cherchait partout depuis le commencement de l'action. Ce dernier, en le retrouvant dans ce déplorable état, s'efforça vainement de lui persuader de s'éloigner du champ de bataille. Marc refusa : il voulait jouir jusqu'à sa dernière heure du spectacle de son triomphe; peut-être espérait-il pouvoir prendre part encore au combat, car, plusieurs autres de ses compagnons étant survenus, sa blessure avait été pansée à la hâte, et son extrême faiblesse semblait se dissiper. Déjà même il rechargeait sa carabine, lorsqu'une seconde balle lui fracassa la tête. H tomba pour ne plus se relever, à l'âge de trente-cinq ans à peine. Ses soldats, ivres de vengeance et retrouvant des forces presque surnaturelles à la vue du cadavre méconnaissable de leur chef, taillèrent en pièces l'armée du séraskier, qui fut contraint de regagner les hauteurs de la Thessalie.

Les vainqueurs reprirent aussitôt le chemin de Missolonghi, oubliant leur triomphe et ne songeant qu'à l'irréparable perte qu'ils venaient de faire. Ils rapportèrent le corps de Botzaris étendu sur un brancard et couvert des drapeaux enlevés à l'ennemi. Par une singulière coïncidence, ce funèbre cortège lit halte àSilitza, et les Grecs déposèrent leur

précieux fardeau dans le sanctuaire même où Marc avait prié

quelques jours auparavant. Près (le Missolonghi, ils rencontrèrent une multitude immense, accourue de tous les environs et même du Péloponèse. Sur le passage du convoi, la foule jetait des monceaux de fleurs et s'agenouillait en chantant de pathétiques myriologues 1 . La nouvelle de cette mort héroïque répandit partout uno immense douleur, et elle fat considérée comme une calamité publique. La statue de la Grèce enfant, due au ciseau de David d'Angers, orne le tombeau de Botzaris. Pouvait-on mieux placer l'image symbolique de la jeune Grèce que sur la tombe même de l'homme qui contribua le plus à opérer le prodige de sa renaissance?

Marc Botzaris tient dans l'histoire de son pays la place que Photos Tsavellas tient dans ses légendes. Ce n'est pas qu'il n'ait eu, lui aussi, ses poètes. Ses exploits, ses vertus, sa mort, forment le sujet d'un grand nombre de chansons populaires; mais ces chansons, récits fidèles des faits d'armes du héros, élégies sur la triste destinée de la belle Ghryséis,

i. La coutume des myriologues, improvisations funèbres chantées auprès des morts, remonte à la plus haute antiquité, comme une foule d'autres coutumes populaires de la Grèce. Lorsqu'un malade a rendu le dernier soupir, les femmes de sa parenté sortent de la maison et vont prendre leurs habits de deuil dans quelque habitation du voisinage. Elles reviennent bientôt, vêtues de blanc et les cheveux épars ; elles habillent le défunt et le couchent sur un lit très-bas, les mains en croix sur la poitrine et le visage tourné vers l'orient. Pui» elles expriment leur douleur par des chants improvisés ou myriologues, qui sont souvent d'une pathétique poésie. Pendant ce temps, la , demeure reste ouverte, les amis du défunt entrent et l'embrassent pour la dernière fois ; ceux qu'une perte récente afflige encore lui parlent tout bas et lui confient de secrètes missions. Les myriologues accompagnent le corps à l'église ; interrompus par la célébration de l'office divin, ils recommencent aussitôt après, et ne cessent que lorsque le cercueil est descendu dans la fosse.

constamment séparée de l'homme qu'elle aimait et dont elle était aimée, exhortations à suivre les nobles exemples donnés parle vainqueur de Karpénitzi, hymnes funèbres improvisés sur sa tombe, ces chansons, dis -je, n'ont plus la couleur légendaire de celles que les actions de Photos Tsavellas ont inspirées. 1 D'un style moins inculte que celles-ci, elles ne nous surprennent plus par les inventions merveilleuses, par les images saisissantes, inattendues, qui distinguaient le génie des bardes souliotes. C'est qu'à cette dernière époque le travail d'émancipation et de régénération qui s'accomplissait occupait toutes les intelligences comme tous les iras; les combats étaient partout et de chaque jour; la réalité ne laissait plus aucune place au merveilleux. Ces chants, par leur accent de vérité, n'en témoignent donc que plus fortement de l'admiration que le défenseur de Missolonghi excitait dans toute la Grèce, et de la douleur que sa perte y répandit.

Un de ces poëtes dont les œuvres se perpétuent d'ellesmêmes dans la mémoire du peuple termine une énergique description de la bataille de Karpénitzi par ces paroles naïves et touchantes qu'il met dans la bouche de Botzaris mourant : « Constantin, mon frère, n'arrête pas le combat. Souliotes, ne me pleurez point, mais écrivez à ma femme, la malheureuse femme, qui est dans le pays des Francs, à Ancône, écrivez-lui qu'elle ne pense plus qu'à nos. enfants*. »

L'image douce et triste de Chryséis demeure comme un touchant symbole de silencieux dévouement, de sacrifices

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