Recueil de M. S. ZaApélios
obscurs, de secrètes souffrances, à côté des grandes actions et de la gloire de son vaillant époux. D'Ancône, elle passa à Zante, et Ton ne peut mieux donner une idée de la vie pleine de privations qu'elle y mena qu'en citant le fragment suivant d'une lettre que le comte Gapodistrias lui écrivit en 1827 :
« Mon frère reçoit la commission de vous continuer une pension
de 30 talaris par mois (environ 150 francs) jusqu'à ce que la nation puisse tous assurer une existence. Elle ne répondra pas à la dette que lui imposent les services de Marc Botzaris : cela dépasserait les ressources actuelles; mais elle vous offrira au moins la mesure de sa reconnaissance en tous procurant les moyens d'en jouir en repos et dans le sein de votre terre natale 4 . »
De Zante, Chryséis se renditplus tard à Athènes, où elle vit encore, dans une retraite profonde, d'une pension de six mille francs que lui fait le gouvernement grec 2 . Nous trouvant un jour dans la rue d'Ëole à l'heure où les Athéniens s'y assemblent pour discourir, en plein air et à grand bruit, de la chose publique et de leurs propres affaires, comme leurs ancêtres le faisaient sous les portiques de l'Agora, nous^ vîmes s'avancer une femme vêtue de noir, les pallikares se ranger aussitôt sur son passage et la saluer avec respect. — Quelle est cette femme? demandai-je. — La veuve de Marc Botzaris, me répondit-on. — Sa taille était un peu courbée par les années; mais le temps n'avait point effacé de son visage les traces de son ancienne beauté, et l'on reconnais-
1. Correspondance du comte Capodistrias, recueillie par ses frères et publiée à Genève en 1839 par M. Bétant, l'un de ses secrétaires.
2. Les deux filles de Botzaris ont été dotées en biens territoriaux. Son fils Démétrius est actuellement lieutenant-colonel et aide de camp du roi Othon.
MARC BOTZÀRIS. J13
sait encore, à la grande régularité de ses traits et à la douceur de sa physionomie, la Chryséis chantée par les poètes.
Le colonel Gamba raconte que Byron versa 4es larmes en apprenant le trépas de Botzaris, auquel il avait l'intention de consacrer tout un poëme dont il ne laissa par malheur que quelques fragments à peu près illisibles. Il est à jamais regrettable que la mort ait empêché le chantre du Giaour d'achever son œuvre. Byron paya bientôt lui-même de sa vie son dévouement à la cause de l'indépendance grecque, et les habitants de Missolonghi montrent encore avec orgueil la modeste demeure où l'illustre étranger rendit le dernier soupir 1 . Pourquoi n'a-t-on pas laissé la dépouille mortelle du poëte devenu soldat reposer près du héros dont il avait voulu se faire le compagnon d'armes, sous ce beau ciel qu'il aimait avec enthousiasme et qui lui avait inspiré quelques-unes de* ses plus belles pages? Ces nobles restes appartenaient à la Grèce; Botzaris et Byron ne devaient pas être séparés. Ces deux grandes tombes, se prêtant l'une à l'autre un romantique prestige, seraient restées aux yeux de la postérité comme un austère et poétique emblème de cette affinité mystérieuse qui entraîna le génie vers Thé' roïsme.
L'année suivante, en 1824, Missolonghi succomba, après une résistance désespérée, sous le coup d'une nouvelle invasion plus formidable que les premières. A peu près en même temps, le fameux Méhémet-Ali devenait l'allié du sultan, et les flottes combinées d'Alexandrie et du Bosphore
L Les restes de Byron furent, on le sait, transportés en Angleterre.
s'avançaient avec l'intention de convertir le Péloponèse en un vaste désert et de transplanter ses habitants sur les bords du Nil. C'en était fait peut-être de la nation grecque, si les insulaires de l'Archipel n'avaient résolu de venger les massacres de Constanlinople et 1 de Ghios. Au moment où l'Europe entière avait les yeux fixés sur ce petit coin du monde, un peuple de marins sobres, intrépides, aventureux, aussi inébranlables dans le combat que dans la tempête, se leva, et mit de toutes parts en déroute, avec de frêles embarcations, les grandes flottes ottomanes. Ces victoires donnèrent aux puissances européennes le temps d'arriver pour clore cette lutte sanglante, en reconnaissant et en appuyant ouvertement les droits d'une nationalité ressuscitée par tant d'héroïsme. Tout l'intérêt des guerres de l'indépendance se trouve à cette époque transporté sur un nouveau théâtre également fécond en dramatiques péripéties, et nous verrons le peuple des îles accomplir à son tour de merveilleux prodiges sous la conduite d'un homme qui, par son extrême audace et sa rare habileté, personnifie admirablement le génie maritime de la Grèce.
L'AMIRAL MIAOTJLIS
Vers la fin du mois d'avril 1854 , je quittai à la tombée de la nuit le port de Scala di Salona *. Embarqué sur un petit caboteur hydriote, le Miaoulis, capitaine Leftéris, je voulais côtoyer le Péloponèse et visiter les principales îles de l'archipel grec. Le capitaine et mon guide n'avaient arrêté entre eux les conditions auxquelles le bâtiment se trouvait à mes ordres qu'à la suite d'une discussion qai n'avait pas duré moins de cinq heures, et après s'être quittés et recherchés vingt fois, en se criant Tun à l'autre d'un air de véritable fureur les choses les plus naturelles du monde en pareille circonstance. J'assistais de loin à ce curieux débat, et j'aurais pu croire à plusieurs reprises que mon guide et le pilote allaient en venir aux coups, si je n'avais su depuis longtemps que ces sortes de gens ne paraissent jamais plus disposés à s'entre-tuer qu'au moment même ou ils commencent à s'en-
1. Situé sur le golfe de Corinthe, au fond de la baie de Crissa, à quelques heures de Delphes, et en face de Vostitza (ancien ;Egium).
tendre. Enfin, après avoir fait le geste de jeter à la mer le brave Démétrius (c'était le nom de mon guide) , le capitaine Leftéris vint s'incliner devant moi en portant la main successivement de son front à son cœur, suivant l'usage oriental ; cela voulait dire qu'il était content et qu'il m'appartenait, ainsi que son navire, pour toute la durée de l'excursion que je comptais faire. Nous nous éloignâmes de terre au coucher du soleil, poussés par une brise presque insensible. Leftéris , pour me faire honneur sans doute, avait revêtu son plus beau costume. Sur sa poitrine brillait la médaille décernée par le gouvernement grec aux anciens soldats de l'indépendance, et il était armé de pied en cap, comme s'il se fût encore agi de donner la chasse aux Turcs. Sa figure aux traits énergiques, bien que réguliers, brûlée par le vent, bronzée par le soleil , était ornée d'une énorme moustache grise qui aurait pu rivaliser avec celle du fameux Kyriakouli '. A la vue de cet homme à la sombre physionomie, au costume éclatant, qui, l'une de ses mains crispée sur la surface polie du gouvernail, et l'autre fièrement posée sur une hache d'abordage pendue à sa ceinture, détournait parfois ses yeux de la mer pour jeter de mon côté un regard distrait, j'aurais pu me croire à la merci d'un de ces corsaires ioniens qui ont fourni tant de légendes et de tragiques histoires à la poésie ou au roman; mais j'avais été trop souvent témoin de la bonne foi et de l'honnêteté que ces rudes insulairéfe cachent aujourd'hui sous leur extérieur de forbans pour me laisser aller à ce poétique effroi.
La nuit venue , je descendis dans une étroite cabine que
1. Marin célèbre dont la moustache est restée proverbiale; il pouvait, dit-on, se la nouer derrière la tète.
le capitaine m'avait cédée. J'étais à peine endormi qu'une violenté secousse, imprimée à notre embarcation, m'éveilla en sursaut; quelques secondes après, nous étions en proie à l'une de ces tempêtes terribles et subites qui rendent si dangereuse la navigation du golfe de Lépante. Aussitôt un en* fant de dix à douze ans, notre unique mousse, vint allumer dévotement un cierge devant une image de la Madone que l'obscurité m'avait empêché de remarquer; puis il remonta en sifflant de l'air le plus brave et le plus insouciant du monde. Aux lueurs vacillantes du cierge, je distinguai un naïf simulacre de la Vierge, placé entre une image de saint Nicolas, le patron des navigateurs, et celle d'un bizarre personnage plongé dans la mer jusqu'à la ceinture , vêtu du costume albanais, tenant de la main gauche l'oriflamme blanc et bleu- de la Grèce, et de la droite un énorme vaisseau à trois ponts, à peu près comme Charlemagne tient le sceptre et la mappemonde. Au-dessous de cette grotesque peinture étaient écrits ces mots : Au restaurateur de notre marine. Je reconnus à cette dédicace que ce dieu marin n'était autre que le fameux Miaoulis, dont le nom se trouvait déjà inscrit à la poupe de notre petit navire. Au même instant, mon guide accourut pâle, égaré, trempe jusqu'aux os, et, se précipitant aux pieds de la Madone, il lui adressa cette singulière prière : « Sauve-nous, sauve-nous, Mère de Dieu, car, si nous sommes perdus, tu es perdue, toi aussi. » Pais il me supplia d'ordonner à notre capitaine de nous mettre à l'abri dans le port de Galaxidi, dont nous n'étions séparés que par une très-courte distance. Je montai rapidement sur le pont, où je retrouvai Leftéris, qui, le jarret tendu, les mUscle6 contractés, les cheveux au vent, enlaçait
le gouvernai! de ses bras vigoureux. Du reste, il était calme et silencieux ; son visage ne trahissait aucune émotion. Son second se tenait près de lui et consultait la boussole. Quant au reste de l'équipage, qui se composait d'un seul matelot, il était étendu non loin de là et serrait entre ses dents l'extrémité d'une longue pipe depuis longtemps éteinte par les vagues qui balayaient à chaque instant le pont. En face de cet admirable sang-froid, je me gardai bien de manifester la moindre inquiétude et de faire part au capitaine de la pu* sillanime proposition de mon guide. Je regagnai ma cabine vivement ému de cette audacieuse contenance, et je résolus d'employer mon excursion dans l'Archipel à étudier sur les lieux mômes l'histoire de quelques-uns des hardis marins dont Leftéris m'avait offert le type énergique, et parmi lesquels l'amiral Miaoulis, digne frère de Photos Tsavellas et de Marc Botzaris , occupe sans contredit le premier rang. Trois petites îles, Hydra, Spezzia, Psara *, soutinrent à elles seules, de 1821 à 1827, les efforts de nombreuses flottes ottomanes. Chacune d'elles a son héros : Psara, le brûlotier Canaris; Spezzia, la vaillante Bobolina; Hydra, l'amiral Andréas Miaoulis Vocos 2 . L'essor de la marine grecque et la prospérité dont ces trois îles jouissaient au moment où elles prirent part à l'insurrection nationale datent de la fin du siècle dernier. Pendant la révolution française et les guerres
1. Hydra, située en vue des côtes de TArgolide; Spezzia, à l'entrée du golfe de Nauplie; Psara, à quelques milles au nord-ouest de Chios.
2. Vocos est le nom que portait anciennement cette famille. Mais un ancêtre de notre héros s'étant distingué en mer sur une embarcation qu'il avait appelée le Miaoul, fut surnommé lui-même Miaoulis; ce surnom, qui rappelait de nombreux faits d'armes, fut dès lors substitué au nom primitif de la famille.
qui suivirent, comme plus tard, pendant la disette de 1816, les navires de l'Archipel furent à peu près les seuls qui approvisionnèrent la France des blés de la mer Noire, de l'Asie et de la Grèce. Encouragés par le brillant résultat de ces spéculations, les possesseurs de ces navires, la plupart Hydrioies, augmentèrent le nombre et le calibre de leurs bâti* ments, à la coupe aussi solide que légère, aux voiles élégamment taillées. Souvent attaqués par les vaisseaux des puissances belligérantes, et surtout par les pirates d'AJger et de Tunis, ces hardis pourvoyeurs furent à leur tour obligés de s'armer, en sorte que leurs courses, aussi périlleuses que lucratives, leur procurèrent tout à la fois la fortune, l'expérience de la guerre et la science de la navigation. Quand Hydra déploya l'étendard de la révolte, dont Spezzia, sa voisine, avait donné le premier signal, toute sa marine marchande put se transformer, comme par enchantement, en une marine militaire véritablement éprouvée.
En s'associant à l'œuvre de l'émancipation hellénique, les Hydriotes firent avant tout preuve de désintéressement! Ils n'avaient en effet à déplorer pour eux-mêmes aucune des calamités dont les Turcs accablaient les Grecs du continent. Ils jouissaient d'une sécurité et d'une liberté complètes; la domination du Grand Seigneur se faisait uniquement sentir à eux par le modique tribut que le capi tan-pacha venait chaque année recueillir dans leur port, et par le petit contingent de
matelots qu'ils étaient tenus d'envoyer à Constantinople* Hydra avait grandi sous les lois qu'elle s'était seule données; son gouvernement, sorte de régime aristocratique, consistait en une assemblée de primats recrutés parmi les armateurs les plus nobles et les plus opulents, tels que les Condouriot-
lis, les Tombazis, les Miaoulis, qui se trouvaient de temps immémorial à la tête de la chose publique. Ce conseil nommait les magistrats subalternes, et dans les circonstances graves il prenait l'avis des pilotes les plus vieux et les pins expérimentés. Les primats étaient désignés sous le nom de nykokyres, d'un mot grec qui signifie propriétaire 1 . Ils possédaient en effet tous les bâtiments de la marine hydriote, et ils en confiaient le commandement à des capitaines qui avaient, ainsi que tous les hommes de leurs équipages, à des degrés divers, une part dans les bénéfices de leurs entreprises commerciales. Il existait de cette façon entre le peuple et ses gouvernants une communauté d'intérêts et une solidarité qui contribuaient puissamment à la prospérité publique. Une fois résolus à s'opposer aux succès que la Porte, vaincue de toutes parts sur le continent, se flattait de remporter sur mer, les armateurs d'Hydra ne se contentèrent pas de mettre au service de la patrie leurs navires et leurs matelots, ils voulurent subvenir de leurs propres deniers
aux énormes frais de la guerre qui se préparait. Au sortir du
conseil où l'on venait de décider une première expédition, Lazare Condouriottis harangua ainsi le peuple : « Je m'estime heureux aujourd'hui de sacrifier à l'indépendance de mon pays les richesses que j'ai amassées depuis trente ans. Tous les primats d'Hydra partagent ce sentiment; mais s'ils viennent à reculer devant la perte de leurs biens, ne vous découragez pas; je suis en état de faire à moi seul toutes les dépenses de la marine. » La fortune des Condouriottis était évaluée à des sommes fabuleuses; mais il n'en est pas moins