Lieutenant du capitan-pacha
dont le caractère de religieuse grandeur et de patriotique enthousiasme rappelle les fêtes triomphales de l'antiquité. Les anciens offrirent à l'intrépide brûlotier une couronne civique, que ce dernier reçut en rougissant, car il était déjà revenu à son naturel simple et modeste *. Ensuite le métropolitain de l'île vint à son tour, précédé de ses prêtres, de ses bannières et de sa croix. A cette vue, Canaris s'inclina,
1. Les exploits de Canaris, les scènes dramatiques dont il a été l'acteur, ont vivement saisi l'imagination populaire, et sans cesse excité la verve des improvisateurs ; son nom remplit encore les refrains des barcarolles sauvages que chantent les matelots de l'Archipel. Les poètes étrangers lui ont aussi payé leur tribut d'admiration ; tout le monde se rappelle entre autres cette page des Orientales qui célèbre le combat de Navarin, et qui commence par ces mots :
Canaris t Canaris l Pleure , cent vingt vaisseaux, etc.
Pour achever l'esquisse de l'héroïque physionomie du vainqueur de Chios,* ajoutons ici quelques traits qui révéleront un côté plus intime de ce caractère, l'un des plus purs et des plus antiques que les guerres de l'indépendance aient produit. Canaris est né et resté pauvre. Issu d'une famille qui n'avait d'autre fortune qu'une barque de pêcheur pour faire le cabotage dangereux des lies, il dédaigna de s'enrichir, ayant compris tout ce qu'il y avait de grandeur dans sa pauvreté glorieuse. Après le désastre de Psara, cherchant un asile à tfydra avec sa famille, il y arrive noir de poudre, demi-nu, sans chaussures, mourant de soif et de faim. Le sénat d'Hydra, touche de son malheur, lui vote une somme considérable comme récompense nationale; Canaris la refuse et la fait distribuer aux hommes qui avaient fait partie de ses équipages. Cependant sa détresse était telle que, le lendemain, il se trouva hors d'état de payer la tasse de café qu'il prit au moment de s'embarquer pour courir à de nouveaux combats. Plus tard, les Hydriotes lui offrirent une maison. « Qu'ai-je faire de vos demeures « sur terre, répondit-il; ce que je vous demande, c'est un brûlot « pour l'incendier au service de mon pays. »
Un Anglais, le capitaine Emerson, qui parcourait la Grèce en 1825, raconte qu'il ne voulut point quitter Hydra sans avoir vu le brûlotier célèbre. L'accueil qui fut fait au voyageur a quelque chose d'homérique : Emerson entre dans la demeure austère du marin ; un mousquet et un sabre d'abordage, pendus à la muraille, en forment tout l'ornement; Canaris, accoudé près d'une fenêtre, regarde la mer; il est absorbé dans la contemplation des flots; on devine sans peine
m * LA GRÈCE MODERNE.
dénoua ses chaussures et prit le chemin de l'église, pieds nus, environné de ses compagnons et suivi de tout le peuple. A' peine entré dans le temple, il n'écouta plus que l'inspiration de sa naïve piété, et il alla dévotement allumer deux cierges devant l'image de saint Nicolas l ; puis se dérohant aux ovations dont il était l'objet, il courut abriter sa récente gloire sous l'humble toit de sa famille, tandis que ses compatriotes achevaient les hymnes commencés en sa présence.
quels souvenirs alimentent sa rêverie profonde. Sa femme, jeune Psariote d'une remarquable beauté, est assise' non loin de lui jouant avec deux enfants, en allaitant un troisième. Elle rougit à l'aspect du visiteur inattendu et appelle Canaris pour le tirer de sa rêverie. Puis, sur un signe d'elle, Fainé de ses enfants offre à l'hôte une rose épanouie, tandis que le second va chercher la pipe, les confitures et le café, suivant la loi de l'hospitalité orientale.. Cette femme était digne de celui dont elle partageait la destinée.
— Quel homme admirable que votre mari ! lui disait un jour un officier de l'escadre anglaise. — Sans cela, lui répondit-elle fière~ ment, l'aurais-je épousé?
La douceur, la simplicité et la modestie sont encore les traits dominants du caractère de Canaris. Nous avons plusieurs fois rencontré ce marin célèbre à Athènes, où il vit assez retiré. 11 est peu lettré; mais la nature Ta doué d'une grande vivacité d'esprit et d'une intelligence droite et ferme. Au premier abord, rien ne fait soupçonner en lui l'homme dont la réputation est européenne. Il est âgé de soixante-sept ans, petit, large d'épaules, robustement taillé. Ses traits ne sont pas réguliers; mais son front vaste et carré, ses pommettes saillantes, ses épais sourcils, ses narines dilatées, ses yeux, qui expriment tout à la fois la douceur et la force, donnent à son visage une frappante analogie avec la face du lion. Il n'aime point à parler de lui, et il parait toujours surpris du retentissement que ses belles actions ont acquis à son nom.
j. Les Grecs regardent saint Nicolas comme le souverain de la mer; ils l'appellent le Neptune des chrétiens, à Tloo-£i5u>v xpiffTiavwv. Ils croient que, pendant les tempêtes, il quitte le port, qu'il marche sur les flots avec des bottes faites d'herbes marines, et que de son bras invisible il conduit en lieu de sûreté les pilotes qui l'ont invoqué.
L'incendie de la flotte turque à Ghios a été le sujet d'un grand nombre d'improvisations enthousiastes. Voici quelques fragments d'une de ces chansons que nous ayons entendues non point en Grèce même, mais dans l'île des Princes, ravissant séjour situé à deux heures de Constantinopie et habité par une petite colonie grecque qui cultive en paix et loin des Turcs ses bosquets d'orangers, de jasmins et de roses :
« La flotte est à Psara; c'est Miaoulis, notre nouveau Thémistocle, qui l'y a conduite. Que font les capitaines ? Us délibèrent, et quelques-uns veulent s'en aller en plein jour contre 4es Turcs.
« Mais Miaoulis, fort comme Achille, prudent comme Ulysse, les retient en disant : Ce n'est pas Cara-Ali que vous avez à craindre, c'est Khosref-Pacha, qui est sorti des Dardanelles avec cinquante vaisseaux de ligne.
« Alors Canaris, que les Âges futurs ne cesseront d'admirer, se lève et dit : Ne tirons point le canon; n'exposons pas nos vaisseaux. Les chiens sont dans la joie, ils font le ramazan; si vous me croyez, nous les brûlerons dans le port. »
Après une description exacte de l'incendie du vaisseau amiral, cette chanson se termine ainsi :
« Canaris a remporté la victoire. C'est Dieu qui l'a voulu, afin que les nations sachent qu'il est avec nous, ses serviteurs orthodoxes et fidèles. »
Cette même pensée et cette épithète de serviteurs orthodoxes et fidèles reparaissent dans un grand nombre d'autres improvisations populaires. Les Grecs sont en effet un peuple essentiellement religieux; dans cette guerre, ils se vantaient de combattre non-seulement pour leur liberté, mais encore pour leur foi. Ajoutons qu'ils ont conservé dans leur culte une certaine empreinte de paganisme, et qu'ils
ont une foule de croyances dans lesquelles il est impossible de ne pas reconnaître la plupart des superstitions antiques. Us sont, comme leurs aïeux, épris du symbole matériel, £t ils oublient parfois devant l'image sensible l'idée pure qu'elle représente. Les marins surtout se font remarquer par le grand nombre de leurs croyances superstitieuses. Exposés sans cesse aux périls de la mer, ils sont plus portés que les autres à redouter les puissances surnaturelles. Ils croient en* core que les flots sont peuplés d'esprits (arot^a) funestes ou tutélaires, et ils s'imagent souvent entrevoir pendant la nuit les Néréides (Nipaïtai) étalant leur verte chevelure à la surface des récifs, sur lesquels elles cherchent à attirer les navigateurs. Ils ont diverses cérémonies destinées à conjurer les mauvais génies. En voici une assez singulière, qui est tombée en désuétude aujourd'hui, mais qui, au temps de Miaoulis, était d'un fréquent usage dans tout l'Archipel. Lorsqu'un navire se trouvait en mer, le soir, après le dernier repas, tous les honimes de l'équipage se réunissaient sur le pont; l'un d'eux, muni d'un encensoir fumant, faisait le tour de l'assemblée, et chaque matelot, à commencer par le capitaine, aspirait fortement une bouffée d'encens, car, suivant la foi populaire, l'encens possède une vertu propre à écarter les maléfices et les apparitions dangereuses.
Quelques mois après là glorieuse affaire de Chios, une nouvelle flotte turque franchit les Dardanelles dans la double intention d'anéantir Spezzia, dont la ruine aurait infailli* blement entraîné celle d'Hydra, et de ravitailler la ville de Nauplie, vivement pressée par les Péloponésiens. Le 19 septembre au matin, les vigies de Spezzia reconnurent à l'horizon trois vaisseaux de haut bord, dix-sept frégates et
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quatre-vingts bricks ou corvettes. Le nouveau capitan*pacha, Abdoullah, s'était mis en campagne avec toutes les forces navales de la Turquie; il espérait ainsi écraser les Grecs à la première rencontre. Heureusement Miaoulis se trouva en mesure d'opposer cinquante voiles à l'ennemi. Il partagea son escadre en deux divisions : l'une, dont il se réserva le commandement/ alla occuper l'entrée du golfe d'Argos, tandis que l'autre, presque tonte composée de Spezziotes, s'avança au-devant des musulmans, et manœuvra pour les attirer dans le bras de mer qui sépare Hydra de la terre ferme. Le pacba en effet, ayant vu ces bâtiments rapides se disperser devant lui comme une nuée d'oiseaux, continua lentement sa route vers Nauplie, plein de sécurité. Miaoulis avait en toute hâte expédié ses cinquante navires à la pointe méridionale de Spezzia, pour y attendre les musulmans au passage. Quant à lui, il était reste-seul, avec sa frégate le Mars et deux brûlots, à suivre la piste de ses adversaires. Ces derniers une fois engagés dans le détroit de Spezzia, l'amiral grec lança $u milieu d'eux ses chaloupes incendiaires, dont l'une était conduite par le brave Kriésis et l'autre par Anargyros Lébésis, surnommé l'Achille. Ces capitaines réussirent à nlettre le feu à deux vaisseaux, sautèrent dans leurs canots, et disparurent au milieu d'un tourbillon de flamme et de fumée. Miaoulis se précipita pour les recueillir sur son bord, « pareil à l'aigle qui vole au secours de ses petits» » selon l'expression d'un poëte populaire. Au même instant, il déchargea ses deux batteries à la fois, pendant que le bruit lointain du canon lui annonçait que son escadre était tombée en masse sur Pavant-garde de la flotte turque. Abdoullah, troublé par cette double attaque et voyant
l'incendie se propager sur ses vaisseaux, perdit la tête, Tirade bord et chercha son salut dans une fuite précipitée; mais il ne tarda point à songer au terrible compte qu'il aurait à rendre à Constantinople, et, redoutant le courroux du Grand Seigneur, courroux qui se traduisait ordinairement alors par renvoi du cordon fatal, il revint sur ses pas. Le lendemain matin, les deux escadres se trouvèrent de nouveau enprésence; vingt-quatre heures se passèrent sans aucun engagement. Comme les Turcs ne sortaient pas de leur immobilité, Miaoulis s'avança enûn vers eux à une portée de canon, et leur envoya quelques boulets pour les engager à la retraite ou au combat. À ce moment un violent orage , survint, et la foudre éclata sur le grand mât du vaisseau qui portait le capitan-pacha. Celui-ci, épouvanté de ce sinistre présage, leva l'ancre et s'éloigna décidément dans la direction de Mytilène, aimant mieux, après tout, courir la chance de tromper ou de fléchir le sultan que le danger d'être pris ou brûlé par les Grecs. Les habiles manœuvres de l'amiral d'Hydra avaient sauvé le Péloponèse et réduit- la garnison de Nauplie à mettre bas les armes.
Nous avons entendu en deux endroits fort éloignés l'un de l'autre quelques fragments d'un chant qui célèbre les remarquables combats dont le golfe d'Argos fut le théâtre. C'est au % milieu des ruines cyclopéennes de la sauvage Tyrynthe qu'un pâtre nous a chanté, sur un air triste et monotone/ce début d'un petit poëme dont nous n'avons trouvé les dernières strophes que plus tard, en traversant le Magne * :