Mémoires de Photakos, page
sulmans découragés s'acheminèrent vers Corinthe. Aussitôt Colocotronis s'élance et tombe sur leurs derrières, en même temps que les Grecs embusqués à Mycènes et à Karvathy les attaquent en tête. Les Turcs furent taillés en pièces; Drama-Ali, criblé de blessures, atteignit Corinthe et y mourut au bout de peu de temps. Celte journée donna à la Grèce un héros dont le nom s'est popularisé en Europe, Nikitas le Turcophage. Mais tout l'honneur de la campagne revint à Colocotronis, qui en avait conçu et exécuté le plan avec une habileté et une hardiesse remarquables. La Grèce reconnut en lui son libérateur, et le sénat du Péloponèse lui délivra le brevet d'archistratége ou général en chef.
Le retour de Colocotronis en Arcadie fut une suite ininterrompue d'ovations couronnées par son entrée triomphale à Trlpolitza. Des salves d'artillerie, les cris du peuple, la rumeur immense de la foule répandue dans la plaine qui s'étend devant la ville, annoncèrent son approche. 11 fit son entrée à cheval sur son fameux courrier de Syrie, Kiaîa, que couvrait une housse de velours bleu, chargée d'amulettes et de croissants dorés, dépouille de quelque riche pacha. Ses fils et ses proches caracolaient autour de lui sur des chevaux arabes. Une partie de sa nombreuse escorte le précédait en désordre, frappant et repoussant tout le monde indistinctement, et lui frayant à grand'peine un passage à travers la multitude accourue pour le voir. Sur son front bronzé par le soleil et noirci de poudre, sous ses sourcils épais et contractés, on lisait toute la fierté due à son élévation nouvelle. Lorsqu'il mit pied à terre, les Turcs qui avaient échappé au massacre de Tripolitz^ se jetèrent à la bride de son cheval, se disputant l'honneur de le faire refroidir, c'est-à-dire de le
promener au grand air jusqu'à ce que la sueur qui ruisselait sur son poitrail ait disparu. Les membres du sénat et du clergé vinrent alors complimenter le vainqueur; celui-ci les reçut avec hauteur, assis, dans l'attitude d'un souverain. Quelques primats, ses ennemis, redoutant sa vengeance, lui écrivirent pour connaître ses intentions à leur égard; aux uns, il ne répondit pas; aux autres, il enjoignit d'aller attendre l'expression de sa volonté en divers lieux extrêmes du Péloponèse.
La prédiction que la sorcière de Garytène lui avait faite, ainsi que nous l'avons vu, vingt ans auparavant, au moment où il était dénué de ressources et voué à une perle à peu près certaine, se réalisait enfin après bien du temps et bien des vicissitudes. Golocotronis était le plus puissant et le plus célèbre des chefs péloponésiens. On prétend que ses victoires et les honneurs dont il fut l'objet exaltèrent son ambition, et qu'après avoir joué le rôle de Scanderbeg, qui était son héros de prédilection, et dont il relisait sans cesse l'histoire, il rêva de régner, lui aussi, sur le pays qu'il venait de délivrer. Nous ne croyons pas qu'un tel projet ait jamais germé dans cet esprit, dont l'audace était tempérée par une grande finesse et une rare prudence. D'autres lui reprochent, avec plus de vraisemblance, d'avoir profilé des dissensions qui ne tardèrent pas à s'élever pour perpétuer l'anarchie, afin de tenir seul le gouvernail pendant la tempête.
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La situation de la Grèce, après les victoires remportées, sur Drama-Ali, était aussi déplorable à l'intérieur qu'extérieurement brillante. Les Hellènes compromirent par leurs dissensions intestines le fruit de leurs récents triomphes. Deux partis, qu'on appelle les politiques et les militaires, IIoXt7(xo{ xoh çpa7(w7txot, et qui troublèrent la Grèce pendant de longues années, se dessinèrent dans le sein des assemblées de la nation : les politiques, toujours prêts à contre-carrer les généraux dans leurs plans de campagne et à leur refuser les subsides nécessaires; les militaires, sans cesse sur le point d'asseoir leur domination par la force des armes et ne reconnaissant guère d'autre législateur que le sabre. L'assemblée d'Astros offrit le triste spectacle de ces deux factions campées, comme deux ennemis en présence, à nne portée de fusil Tune de l'autre, séparées par un ruisseau que franchissaient à chaque instant du jour ceux qui s'efforçaient d'amener une réconciliation. Les politiques, dans le but d'affaiblir l'ascendant de Colocotronis sur les troupes, proposèrent de nommer cinquante généraux, chiffre ridicule eu égard aux faibles ressources de l'État en argent et en hommes.
Colocotronis, effrayé pour sa patrie autant que pour luimême, et prévoyant dans l'exécution d'un tel décret le commencement d'une complète anarchie, se rendit seul dans un
jardin où ses adversaires tenaient leurs séances, et chercha à les dissuader de leur projet. Gomme il ne parvint pas à leur faire entendre raison, il s'éloigna , mais Zaimis , patriote ardent et sincère, se précipita sur lui pour le retenir, c Golocotronis, dit-il par trois fois, le sort du pays est entre tes mains; tu te perds en restant de ton côté, tu te sauves en te rangeant du nôtre. — Puisque tu parles de patrie, s'écria Golocotronis en se jetant sur la plume qu'on lui présentait pour signer le décret, je cède; mais, vous seuls, soyez responsables des maux dont votre loi nous menace. » Les nouveaux brevets de généraux furent tous délivrés aux ennemis de Golocotronis, qui, renonçant désormais à tout arrangement, partit avec ses hommes d'armes pour l'intérieur do Péloponèse, afin d'y guerroyer à sa guise et pour son propre compte. Gomme il avait laissé une forte garnison à Nauplie, et que la plupart des forteresses étaient en son pouvoir, les politiques prévirent avec effroi le cas où le redoutable chef prendrait la fantaisie de faire main-basse sur leurs personnes; afin de calmer son irritation et de l'attirer dans leur sein, ils lui offrirent la présidence de la commission législative. Golocotronis se laissa fléchir par ces avances et revint à Nauplie. Afin de donner à la réconciliation générale une consécration solennelle, il voulut, le même jour, éteindre la vieille haine qui existait entre sa famille et celle des Delljanni, et il célébra le mariage de l'un de ses fils, Constantin, avec la fille unique de Ganelo. Mais cette bonne harmonie ne survécut pas aux réjouissances bruyantes dont la ville de Nauplie fut témoin à l'occasion de ce mariage. Les animosités de la veille reprirent promptement leur cours. En 1824, la guerre civile ajouta de nouvelles ruinera celles qui en-
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combraient déjà le sol sanglant du Péloponèse. Colocotronis, maître de Tripolitza, y soutient l'effort des troupes du gouvernement commandées par Gouras, Notaras, Coletti. Tantôt vainqueur, tantôt vaincu, il est enfin contraint d'évacuer la ville. A bout d'argent, il autorise son fils, Panos, à remettre la forteresse de Nauplie au gouvernement contre une somme de vingt-cinq mille drachmes qu'il dislribue à ses soldats. Grâce aux intelligences qu'il avait conservées dans Tripolitza, il y rentra par un coup de main; un coup de main l'en chassa bientôt de nouveau. 11 se retira alors avec ses somatophylakes à Carytène, sauvage berceau de sa famille et de sa propre puissance. Entouré d'une population amie, amplement approvisionné, retranché derrière des murailles garnies de canons et protégées par la profondeur des précipices environnants, il pouvait défier ses ennemis. Ces derniers employèrent dès ce moment toute leur habileté et toutes leurs ruses à attirer le lion hors de son antre. Ils réussirent au bout de plusieurs semaines à lui persuader de venir à Tripolitza, sous prétexte d'arrangements, et ensuite de descendre à Nauplie pour y traiter directement avec le gouvernement. A peine dans cette dernière ville, Colocotronis reconnut qu'il avait commis une imprudence, et s'aperçut qu'il y était étroitement surveillé *. Une nuit, surpris loin de ses gardes, il fut saisi, embarqué sur la Gvrgone et conduit à Hydra avec une douzaine de ses pallikares les plus redoutables, arrêtés comme lui en divers liaux. Le monastère de Saint- Élie fut assigné pour résidence à ces prisonniers d'État. Un
1. Quelques historiens prétendent que Colocotronis rendit volontairement les armes; nous ayons suivi la version contenue dans les Mémoires de celui-ci.
étranger ', le comte Specchio, qui parcourait alors la Grèce, obtint l'autorisation de s'entretenir avec le célèbre captif. Il trouva Golocotronis assis au milieu de ses compagnons. Les cheveux blancs et négligés du vieux chef tombaient sur ses larges épaules et se mêlaient à une barbe touffue qu'il laissait croître en signe de douleur et de vengeance. Ses formes âpres, ses yeux pleins de feu, sa figure martiale et sauvage lui donnaient l'air, suivant l'expression du visiteur, de l'un de ces rochers aigus et grisâtres qui sont répandus dans l'Archipel. Tout en parlant, il parcourait rapidement les grains de son rosaire oriental, et ne cessait de rouler les yeux d'un air ardent et féroce; il se levait, se rasseyait, marchait avec toute l'agitation d'un klephte qui craint une embuscade et se prépare au combat.
La captivité de Golocotronis durait depuis vingt jours à peine, lorsque Ibrahim envahit le Péloponèse. Les Égyptiens étaient autrement redoutables que les bandes de Kourchid et de Drama-Ali. Braves et disciplinés, ils affectaient en outre une sorte d'humanité, afin d'engager les populations à se soumettre. Les premières semaines du séjour d'Ibrahim en Morée furent Signalées par des succès qui mirent la Grèce à deux doigts de sa perte. En vain Lazare Coudouriotis, doué de grandes vertus, mais dépourvu de talents militaires, essaya-t-il de s'opposer aux progrès effrayants de l'ennemi. Battu à plusieurs reprises, il reconnut que sa véritableplace était au sein des conseils de h nation, non à la tête des troupes. En de si tristes conjonctures, on se souvint de Colocotronis, et on le jugea le seul homme capable de faire
1. Tablean de la Grèce en 1825, par Emerson et le comte Specchio. Paris, 1826.
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face à Forage. Le peuple et l'armée le redemandèrent à grands cris; les généraux Caraïskakis et Tzavellas se firent les interprètes du vœu de la nation et présentèrent au ministre de la guerre Anagnostaras une pétition qui réclamait la prompte délivrance du prisonnier d'Hydra. Anagnostaras prit cette pétition et la déchira en disant : « Mêlez- vous de vos affaires; ceci regarde le gouvernement. » Mais comme les soldats se débandèrent et refusèrent de servir sous un autre chef que Cplocotronis, il fallut céder. Théodore, ou Théodorakis, suivant le diminutif affectueux et familier sous lequel le peuple grec le désignait habituellement, fut donc reconduit à Nauplie, où il reçut un accueil triomphal. En arrivant sur la place publique, il trouva une partie de la population occupée à creuser le sol dans un endroit où, d'après les indications d'un devin, on s'attendait à trouver un trésor. Il profita de cette circonstance, et dit en réponse aux harangues qui lui furent faites : « En revenant ici d'Hydra, j'ai jeté tout mon ressentiment à la mer; faites de même, ensevelissez dans les flots vos haines et vos discordes, ce sera là le trésor que vous aurez gagné. »
La délivrance de Colocotronis fut célébrée par des réjouissances et des Te Deum dans les villes menacées et impatientes de ressentir les effets de sa protection. Les Iles mêmes s'unirent à la joie du Péloponèse.
L'habileté de Colocotronis répondit aux espérances que la patrie en avait conçues. Suivant la tactique des partisans, il évita de risquer le sort de son armée en bataille rangée, et il dissémina ses huit mille hommes sur tout le sol du Péloponèse par bandes confiées à ses plus braves lieutenants, tels que Kolliopoulos, Plapoutas, Photakos, etc. Dans l'im-
puissance de rejeter la masse des barbares à la mer, il se contenta de les décimer en détail par une guerre d'incessantes escarmouches; son but était d'arrêter la soumission des villages et de prolonger la lutte jusqu'au terme des négociations dont la Grèce était alors l'objet en Europe. Cette guerre d'embuscades, de stratagèmes, de surprises nocturnes, de hardis coups de main, où chaque homme jouait son rôle et déployait en toute liberté sa bravoure ou sa ruse, convenait d'ailleurs singulièrement au génie militaire des Grecs. Colocotronis se multipliait et se montrait partout, nuit et jour, sur les flancs de l'ennemi, dirigeant en personne les entreprises les plus difficiles, apparaissant soudain dans les villages dont les dispositions étaient douteuses, et les raffermissant par ses menaces, brûlant les maisons et punissant de mort les habitants de ceux qui pactisaient avec les Turcs, relevant enfin l'espoir de toutes les provinces par b prestige de sa valeur et de son nom. Las de subir les attaques toujours inattendues et renouvelées sans cesse de son insaisissable adversaire, Ibrahim lui proposa un jour d'accepter enfin la bataille. < J'y consens, répondit le chef des Grecs; mais que le combat soit entre nous deux seulement; descendons seuls dans l'arène et décidons ainsi du sort de ce pays en épargnant le sang de nos soldats. » Ibrahim n'accepta pas ce cartel chevaleresque. Ayant appris que la résistance faiblissait au sein des montagnes de Calavryta, et que la soumission aux Turcs menaçait d'y devenir générale, Colocotronis courut se jeter au centre de la province démoralisée, dans le monastère de Mègaspiléon, forteresse et couvent tout à la fois, habité par trois cents moines qui savaient manier la carabine aussi bien que le chapelet, et qui avaient
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fait leurs preuves '• De là," il adressa à tous les villages la terrible proclamation qui suit : « Si vous comptez sur les soldats d'Ibrahim pour vous garder, vous vous trompez; ils ne sont pas assez nombreux pour cela; à mesure qu'ils sortiront par une porte, j'entrerai par l'autre, la torche et le sabre au poing. » — Cette menace; dont on ne doutait pas que l'exécution ne fût prompte et inexorable, raffermit les courages chancelants et procura en quelques jours dix mille hommes à Golocotronis qui, par malheur, n'avait ni argent, ni vivres, ni munitions. Il dépêcha au gouvernement de Nauplie un caloyer avec cette lettre aussi originale qu'énergique : « La patrie est en danger; envoyez-moi des munitions, des vivres, de l'argent. Si vous trouvez une machine au moyen de laquelle l'air puisse servir de nourriture au
. 1. La fondation de ce monastère, l'une des merveilles de la Grèce, situé dans la région la plus sauvage du mont Cyllène, à une journée du golfe de Corinthe, remonte au huitième siècle. Son nom signifie grande caverne. Le couvent est en effet un antre gigantesque creusé moitié par la nature, moitié de main d'homme, non point à la base, mais au tiers de la hauteur d'un rocher à pic de six cents pieds d'élévation. D'étroites galeries aériennes, accrochées comme par un prodige au flanc perpendiculaire du rocher, surplombent l'abîme, vibrant au moindre vent, inspirant la terreur et le vertige, distribuant la lumière ajix cellules et aux salles pratiquées dans le roc vif. On parvient à cette étrange demeure par un dédale de couloirs humides, de voûtes obscures, d'échelles branlantes, d'échafaudages fantastiques dressés dans les ténèbres au sein de l'excavation immense. Les moines parcourent à la lueur des torches ce chemin difficile. Tout cela ressemble moins à une habitation d'hommes qu'à un de ces châteaux du diable dont parlent les légendes. Ce monastère accueillit à plusieurs reprises, pendant les guerres de l'indépendance, les populations fugitives et soutint victorieusement des sièges acharnés. Mégaspiléon est également renommé pour la richesse et l'immensité de ses caves, qui possèdent entre autres deux cuves d'une dimension phénoménale. On les appelle Stamato et Angélique, et les poètes populaires les ont chantées.
soldat, en voyez- la- moi; si vous en trouvez une qui transforme la terre en poudre et les pierres en balles, envoyez-lamoi. Bien que les hommes'n'aient point encore inventé cette machine merveilleuse, il me faut cependant tout cela: plomb, poudre et pain. » Mais les membres du gouvernement, revenus à leurs sentiments d'hostilité contre lui, et feignant d'ignorer le chiffre réel de son armée, répondirent avec dédain à son émissaire : «Qu'a-t-il besoin de tout cela pour nourrir ses cinquante hommes M » Et ils l'abandonnèrent aux seules ressources de son audace et de son opiniâtreté.
Colocotronis, inébranlable en face des obstacles, quitta le monastère et redoubla d'efforts. « Pendant six mois, dit-il (de juillet à décembre 1826), je fus partout et nulle part, sans cesse entre Corinthe, Sparte, Calavryta, Léontari, Galamata, Patras. Je ne descendais de cheval ni jour ni nnit, si bien que mes jambes et mes pieds enflèrent au point que je ne pus plus me tenir debout. Mes somatophylakes fidèles me suivaient partout; plusieurs moururent de fatigues. J'avais six secrétaires qui suffisaient à peine à la besogne, et j'usai en quelques mois plus de dix rames de papier en ordres, rapports et lettres de toutes sortes. » Cette nécessité d'écrire sans cesse et d'entretenir une correspondance anssi étendue n'est pas celle de ses infortunes qui Ta le moins touché.
Pendant cette critique période des guerres de l'indépendanro, l'Europe avait plus que jamais les yeux fixés sur la Grèce ; elle suivait avec anxiété les phases de cette lutte disproportionnée, et le nom de Golocotronis grandissait au