‹ La Grèce moderne: héros et poetesChapitre 31 sur 48 · LES POÈTES · texte numérisé non relu

LES POÈTES

ZALOKÔSTAS ET 'ORPHANIDIS

La renaissance littéraire de la Grèce n'a pas été, comme son réveil politique, l'objet d'une attention passionnée de la part des autres peuples. C'est chose toute simple : le Grec est considéré, dans le reste de l'Europe, comme une langue morte, et Ton s'inquiète peu de savoir quelle sorte de langage a succédé à l'idiome splendide d'Homère. L'étude de ce langage offrirait cependant un très-vif intérêt; car, sous les diverses transformations qu'il a subies depuis quatre siècles , il est facile de reconnaître chacune des phases dramatiques que le peuple grec a lui-môme traversées. Les Vénitiens , les Génois, les Francs, les Turcs, tous les peuples qui ont successivement occupé ce malheureux pays ont laissé dans la langue même des traces de leur passage. En Épire, où l'oppression musulmane s'est montrée la plus dure, où elle subsiste encore, le grec est à peu près méconnaissable, tant il est surchargé de barbarismes albanais et turcs. En Morée ,

où la domination des Francs s'est maintenue le plus tard, où leur influence s'est le mieux établie, les idiomes, mélangés d'une foule de mots italiens , sont moins dénaturés et moins rudes. D'autre part, il est tel village, telle montagnedu PéloponèseoudelaRoumélie, dont les habitants ont, par le fait do hasard ou d'une résistance exceptionnelle, échappé à l'introduction de presque tout élément étranger et conservé, comme de purs diamants , dans Iqpr dialecte, des termes et des paroles antiques. A laisser même de côté toutes les considérations par lesquelles l'étude de la grammaire d'une nation peut se rattacher à la philosophie et à l'histoire, à n'envisager le grec moderne que comme un instrument plus on moins parfait, une forme plus ou moins harmonieuse de la pensée, on y trouve une langue expressive et pittoresque, remarquable par l'abondance et l'éclat des images, par les contrastes saisissants que produit la réunion de tant d'éléments divers. Les molles consonnances italiennes , les sons gutturaux, vagues et prolongés des langues orientales, les termes âpres et sauvages de l'albanais s'y mêlent sans cesse aux expressions sonores, amples et mélodieuses du grec pur. Antique par le fond, barbare à la surface, correcte et magistrale dans son essence même , fantasque et déréglée dans ses détails extérieurs et dans ses accessoires , semblable, en quelque sorte, à ces bas-reliefs qui gisent au pied du Parthénon, dpnt les formes divines, ensevelies sous une couche de limon ou de mousse, ne demanderaient qu'un peu de travail et de soin pour reparaître avec toute leur perfection sculpturale, cette langue est le symbole caractéristique de l'état social où le peuple qui la parle est resté plongé pendant plusieurs siècles.

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Dès que cette situation a changé, dès qu'avec l'indépendance les Grecs ont vu les conditions morales et matérielles de leur existence se transformer radicalement, ils ont voulu effacer tout vestige du temps de l'esclavage, non-seulement dans leur législation et dans leurs mœurs, mais jusque dans leur vocabulaire. Les hommes qui se mirent alors à la tête de ce mouvement littéraire eurent à éviter un dangereux écueil : on pouvait craindre en effet qu'ils ne se laissassent aller à une réaction trop violente <!h voulant créer de prime saut une langue si pure, si correcte, si éloignée de la langue vulgaire, que le peuple ne l'eût pas comprise, et ne se la fût jamais appropriée; mais ils eurent soin de ménager les transitions et de se tenir sans cesse à la portée de l'intelligence commune. Aussi la renaissance des lettres en Grèce offret-elle jusqu'à ce jour deux périodes bien marquées. La première transformation, qui fait suite immédiate aux guerres de l'indépendance, ne diffère du style et du génie demi-barbare des improvisateurs populaires que par l'absence des solécismes grossiers et par une composition moins inculte; l'autre, qui s'accomplit maintenant, accuse un progrès immense sur la précédente : la forme y est presque antique, et la pensée se rapproche sensiblement du génie de la poésie moderne.

Une grande fête académique célébrée par les Athéniens offre chaque année aux voyageurs qui parcourent la Grèce l'occasion de reconnaître le caractère tout national de la nouvelle poésie hellénique. Chaque année, l'académie d'Athènes ouvre un concours poétique, et elledécerne un prix, fondé par l'opulent patriote Ambroise Ralli,au poëte dont l'œuvre est jugée la plus remarquable par l'invention, et la plus

propre à ramener la langue à sa pureté première. Le jour fixé pour la clôture solennelle de ce concours est le 25 mars, anniversaire de la proclamation de l'indépendance hellénique. Ce jour- là, Athènes tout entière est en mouvement : toutes les classes de la société montrent un empressement égal; les cafés et les bazars sont déserts ; les places sont encombrées par la foule qui gesticule, crie, discute avec l'emportement naturel à ce peuple. Après la lecture d'an rapport sur les diverses productions soumises au concours, le président proclame le vainqueur, le félicite au nom de la nation, récite à haute voix ses vers, et pose sur son front une couronne de laurier. Au sortir de la séance, le poète couronné est accueilli par les acclamations de la foule et reporté chez lui presque en triomphe. On ne peut se faire une idée des querelles et des tempêtes qui, jusqu'au dernier moment, agitent ce grand débat littéraire.

Les poètes athéniens de nos jours sont donc animés de la même ambition qui poussait les grands poëtes du passé à rechercher avant tout les suffrages populaires. Leurs accents s'adressent, non point à une classe privilégiée de lettrés et de savants, mais à la nation tout entière, et c'est d'elle seule qu'ils attendent la récompense et le prix de leurs travaux. Le gouvernement du roi Othon, absorbé par d'autres soins, n'a point encore songé à aider les poètes de son concours : sauf la fondation Ralli, Athènes n'a point d'institution destinée à protéger les lettres; cette indifférence dn pouvoir laisse du moins aux écrivains une indépendance qui maintient en eux dans toute sa vigueur primitive l'énergie du sentiment patriotique et populaire, source féconde de leurs inspirations. Une autre condition rapproche en Grèce

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les poètes du peuple: c'est par la modicité même du prix de leurs ouvrages, qu'ils obtiennent ainsi une circulation des plus rapides. Ce n'est pas seulement pour les lire qu'on les achète, c'est pour en apprendre par cœur les plus remarquables passages. Que de fois, pendant mes courses à Pinte* rieur de la Grèce, dans un caravansérail enfumé, n'ai-je pas entendu des artisans, des marchands, des voyageurs de la plus médiocre apparence déclamer à tour de rôle les plus belles tirades de quelque récent poëme, après avoir chanté les vieilles romances de leurs improvisateurs ! Le peuple grec aime ses poètes, et il sait à l'occasion les secourir dans leurs besoins et les soutenir dans les épreuves de la vie publique. Qu'un écrivain, par exemple , soit privé des ressources nécessaires à l'impression de ses œuvres, il fait appel à la nation, et lance de toutes parts des listes de souscription qui sont - rapidement couvertes de signatures 1 . En 1858, un poëte satirique, Soutzo, ayant été condamné à la prison pour de trop directes offenses à la dignité royale, les autorités durent, le jour de la condamnation, appeler toutes les troupes sous les armes afin de contenir l'effervescence

1. Les livres ne sont pas le seul mode de publicité que les écrivains grecs aient à leur disposition. Les journaux qui, au nombre de cinquante environ, paraissent chaque jour à Athènes ou dans les villes principales, et qui, grâce à la liberté dont la presse jouit en Grèce, discutent à leur gré et souvent avec plus d'emportement que de sagesse les actes du gouvernement, réservent à peu près tous une place à des vers ou à des romans. Il existe surtout un certain nombre de recueils littéraires dont le but est d'entretenir dans les classes élevées le culte des lettres, de diriger le goût public, d'épurer le langage et d'enseigner aux écrivains modernes à suivre les traditions saines et pures de l'antiquité. On peut citer l'Euterpe et la Pandore; ce dernier recueil, fondé il y a une dizaine d'années par MM. Dragoumis, Rangabé, Papparigopoulo, est le plus important.

de la foule et de s'opposer à la délivrance du prisonnier '. Avant d'examiner en détail les plus remarquables productions qui ont succédé , dans la même langue et sur le même sol, aux chefs-d'œuvre de l'antiquité, il convient d'en esquisser la physionomie générale. Le sentiment qui domine la poésie grecque moderne tout entière, le mobile qui l'entraîne, le principe qui la féconde, c'est l'amour de la patrie et de la liberté. A l'époque où le joug de la domination musulmane était le plus pesant, la liberté avait déjà, au sein des forêts profondes, sur le sommet des montagnes abruptes, ses autels et ses défenseurs, ses poètes et ses soldats ; tandis que les klephtes versaient leur sang pour elle, les improvisateurs la chantaient. Aujourd'hui, les Hellènes sont encore trop voisins de l'époque de leur affranchissement pour que leurs poètes n'y trouvent pas la source à peu près exclusive de leur inspiration. La douce mélancolie, la vague tristesse, les rêveries des imaginations occidentales sont des sentiments étrangers à la muse des Grecs modernes. Le culte du pur idéal n'a point encore pénétré dans cçtte race, que les besoins de la réalité pressent de toutes parts, et qui doit lutter encore contre les obstacles multipliés que rencontre sa régénération: race active, audacieuse, héroïque, mais naturellement peu portée aux contemplations abstraites; douée néanmoins de grands instincts poétiques, sensible aux moindres impressions, trouvant dans les circonstances les plus ordinaires de la vie l'occasion de chanter et d'improviser. La nature , dont le spectacle nous emporte si facilement vers les hautes régions de l'idéal et de l'infini, exerce

1. Le roi Othon a, depuis, fait grâce au poëte et lui a rendu la liberté.

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sur les Grecs une influence profonde : ils l'aiment avec passion, ils en jouissent avec ivresse; mais ici les sensations dominent encore la pensée : ils s'arrêtent à l'admiration de la beauté visible, et leur esprit ne franchit pas les limites des horizons terrestres. Leurs poètes excellent dans le récit et la description ; ils savent encadrer en de magiques paysages les curieux épisodes de leur histoire ou les légendes merveilleuses empruntées aux superstitions et aux traditions populaires; ils affectionnent les teintes chaudes et colorées dont la splendide lumière qui éclaire le ciel de la Grèce leur a livré le secret; ils attachent un prix souvent exagéré à la perfection matérielle du vers et à l'harmonie des périodes. Doit-on s'en étonner? La langue d'Homère et de Platon, si riche, si sonore, si prosodique, si mélodieusement accentuée, ne semble-t-elle pas bion faite pour leur inspirer le culte de la forme et les entraîner à la recherche souvent exclusive d'une harmonie toute musicale ? Dans une pièce fugitive, Pensées de solitude 1 , un des poêles les plus aimés de la Grèce moderne, M. Rizo Rangabé, a néanmoins laissé échapper quelques accents empreints d'une religieuse émotion et d'une véritable mélancolie. Voici cette page, la seule de ce genre qui soit tombée sous nos yeux :

« A peine la lune a-t-elle doré nos pâles horizons, que je m'enfuis dans les déserts, loin des hommes et des cités bruyantes. La nature, livre sublime sorti de la main de Dieu, déroule ses pages à mes"yeux, et, le cœur plein d'un trouble mystérieux, je contemple la terre solitaire et le ciel paisible.

« Nature, lorsque, le soir, tu rejettes amoureusement le voile

1. Poésies diverses, par A. Rizo Rangabé. Athènes, 1859, chez André Coromylas, tome l», p. 235.

qui dérobe aux regarda profanes tes vénérables beautés, quelle heure magique, quelle harmonie, quelle joie pour tes austères amants !

« Avec quelles extases pieuses mon âme, perdue dans le vague éther, comprend alors ce réciproque amour qui fait que les astres gravitent les uns vers les autres, et que le nuage s'endort tranquille sur le sein frémissant des mers !

« Oui, un lien ineffable unit la créature au Créateur. La forêt qui tressaille, le lac qui sommeille, le torrent qui gronde, le zéphir qui passe, tout a sa voix dans l'hymne de l'universelle harmonie. Quant à moi, discordance plaintive, rhythme inutile et déplacé dans ce concert immense, je suis au sein de l'immortel chef-d'œuvre comme un membre retranché, triste, seul, étranger au mouvement qui entraîne tout autour de moi, semblable au miroir des eaux qui reflète les vapeurs colorées de l'air, les feuilles des forêts., les fleurs du printemps, et qui n'a par lui-même ni forme ni couleur. »

Citons encore du même poëte une charmante légende intitulée la Voyageuse. C'est une des imitations les plus heureuses qui aient été faites de la manière originale et naïve des bardes populaires. Elle rappelle complètement le style de ces derniers et servira d'introduction naturelle, de prologue, si l'on veut , au tableau de la première période littéraire qui a succédé au temps où les improvisateurs étaient les seuls représentants de la poésie hellénique.

« Jeune fille aux cheveux d'or, aux épaules d'albâtre, où vas-tu par ce chemin désert? 11 est minuit; ne sais-tu pas qu'à cette heure les esprits se promènent, que les fées glissent sur la prairie, et que les néréides 4 dansent sur la montagne ?

« — Si les néréides dansent à cette heure, qu'elles dansent ! Ce n'est point elles que je cherche. Vous qui passez, n'avez-vous point vu mon bien-aimé sur les chemins que vous avez suivis ?

1 . Les Grecs modernes appellent néréides ou neraïdes non-seulement les esprits des eaux, mais encore ceux qui fréquentent les lieux élevés. Les paysans du Magne et de la Laconie, par exemple, croient que les cimes du Taygète sont le séjour de trois femmes surnaturelles qui apparaissent parfois au moment des orage?, et qu'ils appellent néréides.

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« — Et quand nous l'aurions vu, ton bien-aimé, sur les chemins que nous avons suivis, à quoi donc aurions-nous pu le reconnaître?

« — Il était grand, élancé; il était jeune, beau comme le soleil du printemps; son sourire était doux comme une journée de mai; il chantait sur sa lyre comme le rossignol. Il avait le miel sur sa bouche, l'amour dans ses yeux, la valeur dans son âme, et moi dans son cœur. Ensemble nous avons passé des années de joie et de bonheur, pareils aux inséparables tourterelles.' Un jour, il m'a dit : a Viens auprès de moi, laisse-moi t'embrasser; il faut nous quitter. Vois-tu là-bas? Les balles pleuvent comme la grêle, le choc des épées retentit. Ce bruit m'appelle. Regarde ces pallikares, ils dansent leur danse guerrière; c'est moi qu'ils attendent pour conduire leur chœur sauvage. Écoute ces femmes, ces enfants qui gémissent; c'est moi qu'ils attendent pour les venger.

« — Ainsi , mon fidèle , tu pars ! Tu pars et tu me laisses ! Tu rencontreras d'autres belles; tu en aimeras une autre, et moi, tu m'oublieras !

a — Ne pleure pas, mon enfant; penche ton front sur mes lèvres; laisse-moi t'embrasser. Adieu, porte-toi bien. Je te serai fidèle jusqu'à ce que je meure. Lorsque les neiges seront tombées trois fois, et que trois fois elles auront fondu, tu entendras mes pas, tu entendras ma voix, et tu seras sur mon cœur.

« Et il partit. Trois fois la neige est tombée, elle a fondu trois fois, et j'ai pleuré pendant trois années sombres et malheureuses. Je ne l'ai pas entendu, je ne l'ai pas revu. Et maintenant, je parcours les montagnes, les plaines, les jardins, les déserts. Voyageurs qui m'écoutez avec des larmes dans vos yeux, n'y a-t-il plus d'espoir ? S'il n'y en a plus, donnez-moi la mort. Voyageurs qui jouissez des délices de la route, oh! dites-moi où vous l'avez vu? Si vous l'avez vu à quelque fêle, je cours l'y rejoindre; si vous l'avez vu dans la tombe, je veux m'y coucher près de lui.

« — Douce jeune fille, puisque tu me le demandes, j'ai vu ton bien-aimé. Il n'était point dans la tombe, il n'était point à une fête; seulement il passait avec mille hommes. Descends là-bas, gagne la montagne par ce chemin qui monte, peut-être à ton tour le verrastu passer. Ses vêtements sont noirs, ses larmes sont noires, son fusil est noir, son cœur est noir aussi.

«L'enfant descend et prend le chemin qui monte. Elle escalade les rochers, elle marche au bord des abîmes, elle va sur la montagne. Près d'elle, les bêtes des forêts passent et grondent; seul, son bien-aimé

ne passe pas. Ses yeux brûlent, son cœur se fend; elle s'assied sur un tertre de gazon, elle chante sa tristesse, et elle pleure. Une voix se fait entendre :

« — Qui a troublé mon sommeil ? qui vient fouler le frais gazon sur ma tombe t N'étais-je pas un digne pallikareî J'ai tué trente Turcs, j'en ai pris quarante. Des lauriers ornaient mon sabre et ma lyre, et cependant je soupirais. « Je reviendrai après les troisièmes «neiges,» avais-je dit; mais, en faisant cette promesse, je n'avais pas consulté l'inflexible Charon 1 . Avant le retour de la troisième neige, une balle m'a frappé à mon tour. Mon corps est froid, mon amour seul est toujours ardent.

« — Oh! c'est toi, j'entends tes pas, je reconnais ta voix! Combien de temps m'as-tu laissée seule et désespérée ! Viens, afin que, t'ayant revu, je ne te quitte plus !

« — jeune fille, ma chambre est noire et mon lit est étroit. Où je suis, les rayons du soleil ni la rosée* des nuits n'ont jamais pénétré.

« — Qu'importe si ton lit est étroit et si ta chambre est noire! Dussé-je te suivre jusque dans la nuit sauvage de la mort, j'irai; dussé-je me coucher au fond de l'abîme, ce sera mon paradis !

« Elle voit l'ombre de son bien-aimé souillée de poussière, de poudre et de sang, comme au jour de sa dernière bataille. Les chiens aboient, les coucous pleurent, les rafales agitent les cyprès, le vent glacé du nord déracine les platanes, emportant avec lui des sanglots, des soupirs, et l'écho funèbre du psaume des morts; les nuages noirs courent et sèment la foudre, les éclairs luisent sur deux cadavres. »

Cette ballade a toutes les allures des petits drames fantas-

1. Charon était, comme on le sait, la personnification de la mort chez les anciens. Cette tradition s'est perpétuée, et les Grecs modernes ne désignent jamais la mort sous un autre nom. L'imagination du peuple et de ses poètes représente ce personnage redoutable sons mille formes diverses. Le plus souvent c'est un vieillard à la barbe blanche, au regard sinistre, au bras armé d'une faux, ou bien c'est un cavalier. monté sur un coursier fantastique comme celui de la ballade de Lénore; il pousse devant lui les jeunes gens, il traîne les vieillards, il porte les femmes en croupe, et les petits enfants sont rangés en file sur le pommeau de sa selle; c'est encore une hirondelle noire qui plane sur le monde, et qui abat à chaque instant son vol pour décocher une flèche contre sa proie.

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tiques dont la poésie populaire de l'Épire et de la Thessalie surtout offre de nombreux exemples. Les improvisateurs* savaient inventer à merveille de charmantes épopées et de romantiques histoires, lorsqu'ils n'avaient pas à chanter le trépas d'un klephte ou les exploits d'un capitaine. M. Rangabé est à peu près le seul des poètes lettrés de la Grèce qui les ait suivis aussi loin dans le domaine de la pure fantaisie. Il appartient donc tout à la fois à l'ère des improvisateurs p#r le genre de quelques-unes de ses meilleurs compositions, et à l'ère moderne par le tour moins abrupt qu'il sait donner à sa pensée, comme par l'époque à laquelle il a publié ses œuvres. Aussi, tout en nous reportant aux temps primitifs où la poésie naissait entièrement de l'instinct populaire, nous ramène-t-il sans effort à l'époque où les lettres sont devenues en Grèce l'objet d'une étude approfondie et raisonnée, et de laquelle date la renaissance qu'on s'est proposé de suivre ici dans ses diverses phases et dans ses rapides progrès.

Le poëte George Zalocostas , né à Janina quelques années avant le commencement de l'insurrection grecque, personnifie de la façon la plus accentuée l'époque de transition qui suivit immédiatement les guerres de l'indépendance. L'exceptionnelle énergie de la race belliqueuse à laquelle il appartient, la sauvage beauté des sites qui entourèrent son enfance, les mélancoliques vallons de Paramythia, les roches

sanglantes de Soûl i, les forêts sombres de Dodone et les alpes verdoyantes du Pinde, où s'écoula tour à tour sa jeunesse, toutes ces influences expliquent la sève et l'originalité de son talent, le rhythme vigoureux de son vers, l'harmonie un peu barbare de sa poésie. Sa muse s'est éveillée au bruit du combat, à la lueur des feux nocturnes du liméri 1 . Zalocostas ne fut pas un des derniers à prendre les armes; ses oeuvres laissent voir à chaque instant le klephte à côté du poëte. Il décrit avec prédilection les habitudes et les passions guerrières, les luttes corps à corps , ces combats disproportionnés où l'audace et la ruse donnaient presque toujours la victoire au plus faible. Le Khan de Gravia, par exemple, est le récit d'un de ces brillants épisodes que l'histoire n'a pas coutume de relever, mais que la poésie aime toujours à recueillir et à parer de ses commentaires.

« En face de Gravia, la montagne retentit du bruit des instruments; les armes d'or'étincellent, les foustanelles blanches s'agitent. Par une pente oblique et rapide, un chœur de soldats descend; la flûte aux sons aigus accompagne leur voix. C'est Odyssée aux pieds légers qui les conduit; il se dirige vers le khan, et il couve dans son sein un projet audacieux.

« — Valeureux compagnons, dit-il, c'est ici que la patrie vous appelle; une armée innombrable va s'abattre sur ces lieux, et ce caravansérail obscur peut devenir pour nous uu champ d'immortelle gloire. Les vieux morts de Sparte s'éveilleront et feront trembler le sol sous le oied des Turcs épouvantés; l'ombre de Diacos* entendra avec une grande joie le bruit retentissant du mousquet! »

En effet, les barbares traversent bientôt le fleuve en foule; les hommes crient, les chevaux hennissent, les adversaires

J . Camp ou bivac dans les montagnes.

2. L'un des chefs grecs dont le nom revient le plus souvent dans les romances populaires.

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sont en présence. A partir de ce moment, la fantaisie du poëte s'empare des moindres détails de Faction, et en compose toute une petite épopée. »

« Au devant de tous, un derviche s'avance; il presse de l'éperon le flanc de de son coursier.

« — Où vas-tu? lui crie Odyssée, fils d'Androutzos.

« — Je vais là où se trouvent les ennemis du prophète; je veux chanter Allah sur leurs cadavres!

« — fils du prophète, reprend Odyssée, là où tu vas, il n'y a ni minaret ni mosquée, mais un bon fusil qui parle. Écoute sa voix.

ce Soudain le derviche, lâchant ses rênes et son sabre, se renverse en arrière et roule sur la terre, qu'il baigne de son sang. »

Après une journée de lutte sanglante, la nuit tombe enfin. « Le métal luisant des armes ne brille plus; les monts, les bois, les abîmes sont silencieux. Les Turcs, semblables à des loups affamés, ont resserré leurs lignes autour du misérable khan. » Bientôt le sommeil, < frère de la mort, » s'empare d'eux. Le pacha lui-même, après une longue résistance, s'endort sur les épais coussins qui couvrent le sol de sa tente. A peine a-t-il fermé les yeux, que l'ombre du derviche atteint au début de la journée lui apparaît et dit : t Ne crains rien, ô pacha, je suis le messager d'une bonne nouvelle; réjouis-toi, tu seras vainqueur des Grecs! -—Et ce disant, le mort s'éloigna de son ami en lui jetant un regard plein de sarcasme. — Tu souris, ô pacha ! murmura-t-il entre ses lèvres blêmes avant de disparaître; à ton réveil, tu verseras des larmes noires. »

Par ces derniers vers , l'auteur veut dire sans doute que quelque démon favorable aux Hellènes revêtit la forme du derviche pour inspirer au pacha une sécurité funeste, en lui prédisant une victoire qu'il ne devait pas remporter. L'ap-

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parition de ce fantôme prouve l'attrait que le merveilleux exerce sur l'imagination des Grecs, et la foi que ces derniers ajoutent aux rêves, arme puissante, disent-ils, dont les êtres surnaturels font usage pour prémunir les hommes contre les périls du lendemain ou pour les pousser à leur perte. On rencontre encore dans l'intérieur de la Grèce, en Épire surtout, des femmes qui font métier de sorcellerie et prétendent posséder la science mystérieuse de l'interprétation des songes. Les gens du peuple ont à ce sujet une. foule de croyances singulières. De même qu'ils s'imaginent que l'eau de certaines sources, qu'ils appellent agiasma, et devant lesquelles ils ne s'arrêtent jamais sans y plonger la tête, a la vertu de prévenir ou de guérir les maladies, ils croient aussi que l'ombre de certains arbres fait naître des songes tristes ou souriants, qu'il est des lieux , consacrés depuis plusieurs siècles par la superstition, où il faut aller dormir pour connaître l'avenir d'une façon certaine, et, lorsqu'un pressentiment les tourmente ou qu'une inquiétude vague les agite, ils vont passer 1a nuit dans une église, afin de procurer à leur sommeil quelque apparition rassurante.

Le lendemain donc, le pacha, comptant sur la perfide promesse de l'ombre, livra de nouveau bataille; mais la poignée de braves renfermée dans les murailles du khan sortit triomphante de cette lutte inégale. Les vainqueurs n'eurent qu'une seule perte à déplorer, et le poëte rend ce touchant hommage à l'unique victime de cette chaude affaire :

« Il est minuit; la lune et son cortège d'étoiles éclairent le sombre firmament; tout est silencieux; dans le lointain seulement, quelques détonations attardées troublent encore les échos.

« Il est minuit; les klephtes, sans rien dire, creusent les froides entrailles de la terre; ils ensevelissent un de leurs compagnons.

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Nulle fleur ne servira d'oreiller à sa tète, nulle branche verdoyante n'invitera les oiseau! à venir chanter près de lui.

« Sur cette, tombe, l'encens ne brûle point; le psaume des morts ne répand pas sa triste mélodie; je n'entends pas non plus, ô vaillant Caplani, les gémissements de ta mère ! »

Cette dernière scène, pleine de charme et de poésie, jette une ombre de douce tristesse sur ce petit drame militaire, qu'elle termine fort naturellement, car les klephtes avaient coutume d'ensevelir leurs morts sur le champ de bataille même, et, pour ne point faillir à l'accomplissement de ce devoir, ils s'exposaient souvent à voir leur triomphe se changer en défaite, grâce au retour subit d'un ennemi plus nombreux. La privation de sépulture est aux yeux des Grecs la plus lamentable des infortunes; la condition des corps non ensevelis, exposés aux intempéries de l'air et à l'avidité des bêtes sauvages, excite en eux plus de terreur que la mort elle-même. Ils croient que les âmes des malheureux dont le corps n'a point eu de funérailles errent éternellement au fond des solitudes, le long des fleuves, sur les bords de la mer, implorant sans cesse des prières, impuissantes d'ailleurs à terminer leur supplice. De leur côté, les Turcs ne manquaient jamais de trancher la tête aux cadavres des>Grecs restés pn leur pouvoir, et d'exposer ce hideux trophée aux injures et aux profanations d'une populace fanatique. De toutes les chances de la guerre, c'était celle que les klephtes redoutaient le plus. Aussi, lorsqu'ils étaient obligés de s'éloigner précipitamment du lieu du combat, emportaient-ils sur leurs épaules leurs blessés et leurs morts; si la nécessité d'une fuite rapide les obligeait de renoncer à ce précieux fardeau, ils n'hésitaient pas à décapiter de leurs propres mains leurs compagnons d'armes, alors

même que ces malheureux n'avaient pas achevé de rendre le dernier soupir.

A voir l'inquiétude immense qui agite le peuple grec au sujet de la destinée des âmes dans l'autre monde, le soin superstitieux qu'il apporte à l'accomplissement des cérémonies funèbres dans la crainte que la moindre omission ne procure aux âmes du défunt les plus sinistres infortunes, on pourrait croire que la pensée de la mort excite en lui des terreurs et une appréhension toutes particulières. Loin de là, cette pensée est familière à ce peuple, elle l'accompagne partout, jusque dans ses réjouissances publiques, et, si elle jette parfois sur son imagination une teinte de mélancolie, elle ne lui cause ni trouble ni frayeur. Voici un singulier exemple de ce que nous avançons. — Le jour de Saint-Georges., nous entrâmes. dans un petit village qui porte le nom de ce saint vénéré par toute la Grèce; les habitants de ce village, situé au fond des montagnes de la Laconie, célébraient la fête de leur patron et dansaient sur la place publique, aux portes de leur chétive église, autour d'une estrade sur laquelle deux ou trois musiciens chantaient en s'accompagnant d'un instrument discord et sauvage. Écoutez les étranges paroles de ce chant dont on répétait en chœur le refrain monotone :

<( Réjouissez-vous, jeunes gens et jeunes filles; voici le soir qui vient; Charon compte nos jours un à un.

« Dansons sur cette terre qui doit nous dévorer. • « Charon n'a ni discrétion ni pitié ; il prend les vieillards, il prend les petits enfants sur le sein des nourrices...

« Sous cette terre , nous descendrons tous un jour. Elle dévore sous les grands arbres les jeunes gens et les pallikares, et sous les fleurs, les belles jeunes filles...

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« Réjouissez-vous, jeunes gens et jeunes filles. Charon est résolu à ne pas laisser une âme sur la terre *. »

Et les montagnards de Laconie qui dansaient au refrain de cette funèbre antienne avaient le regard joyeux et le sourire aux lèvres. On voit maintenant combien les chants inspirés à Zalocostas par la pensée de la mort devaient répondre au sentiment populaire : ceux où il célébrait les joies du combat ne rencontraient pas de moins nombreux échos; mais faut-il le suivre pas à pas sur tous les champs de bataille où il a servi, le mousquet à la main, la cause de l'indépendance? Selon les chances capricieuses tfe la guerre, Zalocostas passe sans cesse de la Roumélie en Morée, de la Morée en Roumélie, un jour poursuivant les Turcs, et l'autre poursuivi par eux, errant tout à la fois en trouvère et en paladin, se battant toute la journée, et le soir charmant ses compagnons d'armes par la peinture de leurs propres exploits. Tantôt il fuit dans les montagnes, sans ressources et presque découragé; tantôt il entre victorieusement dans une ville, chantant une ode à la liberté. Sans entrer dans tous les détails de sa vie militaire, on peut en rapporte^ cependant ici les épisodes les plus saillants. A la tête de quelques partisans déterminés , Zalocostas guerroyait en Étolie, vers la fin de l'année 1824. Surpris un jour par une nombreuse troupe de Turcs, près du village de Machala, il n'hésita pointa accepter la bataille. Presque au début de l'action, il vit tomber à ses côtés un jeune homme du nom de Nasos, auquel il avait voué une amilié toute particulière. Les périls

1. Nous ne possédions que quelques fragments de cette chanson, que nous avons retrouvée tout entière dans un opuscule sur la poésie grecque populaire, récemment publié à Athènes par M. Sp. Zampélio.

de ce combat inégal ne l'empêchèrent pas de rendre à son ami les derniers devoirs. Il lui ferma les yeux, tourna son visage du côté de l'orient, et jeta sur son cadavre la cape de poils de chèvre que portent les Albanais. Il allait s'éloigner, lorsqu'une jeune femme, que le pauvre Nasos avait épousée quelques jours auparavant, accourut cherchant partout son mari dans la mêlée. Zalocostas se contenta de lui montrer du doigt le manteau qui couvrait le cadavre. A ce signe, la jeune femme éperdue se jette sur le corps inanimé de Nasos, couvre ses lèvres de baisers, et, saisissant le sabre que le mort tenait encore dans sa main crispée, elle veut mettre fin à ses jours. Zalocostas l'arrête, lutte un instant avec elle et parvient à la désarmer; mais, pendant ce court espace de temps, il avait été séparé du reste de sa troupe : une nuée d'ennemis l'environne, il est fait prisonnier et conduit dans la forteresse de Yrachori *. La nuit suivante, ayant réussi à ébranler l'un des barreaux de la fenêtre étroite de sa prison, il fixa solidement à l'autre l'extrémité de la ceinture démesurément longue qu'il portait autour de la taille, et qui fait partie du costume des pallikares; puis il se laissa glisser le long de la muraille. Il ne put atteindre le sol qu'en se laissant tomber d'une assez grande hauteur; le bruit de sa chute réveilla une sentinelle qui fit feu au hasard, et qui donna ainsi l'alarme à toute la garnison. Le jour commençait à poindre; le fugitif n'eut que le temps de se jeter dans un marécage où il resta toute la journée, plongé dans l'eau jusqu'aux aisselles et caché dans une épaisse touffe de joncs. Le soir seulement, il osa quitter ce dangereux abri, et il se

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