‹ La Grèce moderne: héros et poetesChapitre 34 sur 48 · Sorte d'aide de camp · texte numérisé non relu

Sorte d'aide de camp

LES POÈTES ZALOCOSTAS ET ORPHANIDIS. M7

supplices, c Photos, s'écrie l'infortuné, si tu crois au Christ, si tu as encore quelque espoir de sauver ton âme, ne me laisse pas mourir avec mes péchés, fais-moi venir un confesseur. » Photos n'a point hâte de terminer les jours de ses captifs; il veut jouir longuement de leurs douleurs. Le poète rodescend alors dans la demeure désolée de l'armatole :

« Tout auprès du pyrgos, il est un petit sanctuaire. Une lampe de cuivre y brûle entre l'image pensive d'un saint et la boite peinte où le passant dépose son humble offrande pour l'encens et la cire. Devant l'image, une jeune femme est debout, les mains croisées dans r attitude de la prière; elle attache un morne regard sur la face dorée du bienheureux .

« EUe ne peut prier; son cœur est en proie à mille tortures; son àme rêve la veugeance. La douleur a flétri l'éclat de ses vingt ans, comme le souffle du vent flétrit la fleur du narcisse; mais, sous son teint pale, ses traits ont 'conservé leur délicate beauté.

« Soudain un bruit d'armes et de pas se fait entendre. Le vieil armatole entre dans le temple; à la sauvage expression de son visage, il est aisé de deviner qu'une tempête de passions couve dans son sein* Sa chevelure toute blanche s'échappe de son feutre pourpre et tombe en boucles épaisses sur ses larges épaules. La poignée de son sabre frappe ses genoux ; il est fort comme un jeune homme.

ce — Despo, dit-il, les ténèbres de la nuit ont achevé la moitié de leur course ; il est temps de te reposer.

« — Mon père, la douleur ne dort pas ; la vengeance ne laisse pas l'esprit en repos, Kissas, notre fidèle Kissas, est dans le liméri des klephtes ; il n'a pas délivré mon frère, il n'a pas tué le meurtrier de Kentros. Le lendemain de mes noces, j'ai pris des habits de deuil.

« Soudain son cœur s'enflamme, la colère sillonne son front et fait trembler convulsivement ses lèvres, des éclairs jaillissent de ses yeux.

« - — Mon père, l'âme de Kentros erre et soupire dans quelque solitude ignorée, sur une terre non purifiée par l'encens. Jusques à quand verserons-nous des pleurs inutiles? Gourons le venger; son sang nous appelle. »

Cette douleur sans larmes, ce courroux, viril, sont bien dans les traditions de la poésie populaire de la Grôre, tradi-

tions dont Zalocostas ne s'éloigne jamais, et dans lesquelles il trouve sa force et son originalité. La femme, telle que les improvisateurs l'ont chantée, est une création toute spéciale de la muse des Grecs modernes. Le patriotisme, le dévouement et une mâle pudeur sont ses premiers attributs. L'amour conjugal et l'amour maternel se confondent dans son cœur avec l'amour de la patrie; elle n'aime son mari que parce qu'il combat pour la liberté; elle n'élève son enfant qu'en vue des luttes où elle espère qu'il se distinguera quelque jour. Les vertus humbles et douces du foyer domestique, la grâce et le charme de la créature délicate, sensible et faible, sont étrangers à ce type tout héroïque. Loin de s'abandonner à de vaines plaintes, Despo se redresse et crie aux armes. Elle préside aux préparatifs du combat, excite les guerriers et distribue les panoplies décrochées par elle de la muraille, tandis que sa vieille mère prie et pleure dans son oratoire. Enfin Chloros donne le signal du départ.

A peine l'armatole et ses soldats ont-ils traversé le lac, qu'ils rencontrent inopinément ceux qu'ils allaient secourir, et qu'un klephte du nom de Dimaras, touché de leurs souffrances, avait délivrés pendant la nuit. Ils reprennent tous ensemble le chemin de la montagne dans l'intention de livrer à leur ennemi une de ces homériques batailles dont PÉpire a été si souvent le théâtre.

« Déjà les forêts se dépouillent de l'ombre de la nuit, et le soleil éclaire de ses premiers rayons les gorges du Midjikelli. Pas un souffle n'agite le bois silencieux; le torrent seul gronde au bas de la montagne. Sur la cime de chaque rocher, à l'entrée de chaque défilé, d'invisibles sentinelles veillent, tandis que leurs compagnons reposent encore sur leur couche de feuilles sèches. Photos est le neuvième; il dort au milieu d'eux. Sa main gauche est crispée sur la

LES POETES ZALOCOSTAS ET ORPHANIDIS. 239

poignée de son sabre, sa droite serre la crosse dorée d'un pistolet. Le sommeil Ta surpris dans un accès d'étrange joie, et le sourire amer de son âme est gravé sur sa figure.

« Ils dorment sans crainte, et cependant les armatoles, habitués aux abîmes, sont déjà près d'eux. Dimaras, le sauveur de Kentros, les a guidés à travers d'infranchissables ravins, par des sentiers secrets... Le voici donc, ce lieu terrible où nul rayon ne pénètre, où les klephtes dorment, où les louves gardent leurs couvées ! Le feu commence, le sang coule, les cris des combattants font tressaillir la montagne. toi ! lecteur qui aimes ta patrie, tu as horreur de cette inimitié qui pousse des frères à s'entre-tuer. Détourne ton regard de cette scène de carnage. »

Le poëme finit par ce gracieux tableau du retour des armatoles vainqueurs :

a Le soleil, au déclin de sa course, argenté les flots paisibles du lac, an milieu duquel l'Ile verdoyante sourit. Le pyrgos s'élève sur le rivage sablonneux; il apparaît de loin comme une forme magique. Debout sur le rempart, Despo, prodige de beauté, blanche, pâle, immobile comme un marbre, a les yeux filés sur le bord opposé, du côté des forêts.

« Soudain une barque quitte le rivage et ride la surface des eaui; la proue divise les flots, et la poupe laisse après elle un sillon d'écume. Le cliquetis des armes retentit, l'or étincelle aux rayons du soleil couchant; mais dans la barque règne un silence profond. Hélasi pourquoi nul chant de victoire ne se fait-il entendre?

« Despo compte le nombre de ceux qui reviennent; elle en compte douze, elle compte encore : un seul manque, elle tremble; mais bientôt elle reconnaît Kentros, Lamprinos et Chloros. Déjà l'esquif, ralentissant la rapidité de sa course, approche de la terre, et Despo, tirant de son sein des fleurs récemment cueillies, les répand, précieuse récompense, sur le groupe des vainqueurs.

« Puis elle jette sur un cadavre trois odorantes tubéreuses. Généreux Dimaras! quel est le cœur que ta mort laisse solitaire? quel est le flambeau nuptial que ton trépas éteint? Que n'ai-je pu, moi aussi, parcourant le champ de bataille d'un pas rapide, mais combattant pour une meilleure cause,. mourir et recevoir pour prix de ma valeur des fleurs tombées des mains de ma bien-aimée! »

La dernière œuvre de Zalocostas a été couronnée par l'académie d'Athènes; cette couronne ne s'adressait plus qu'à une tombe : le poète était mort depuis quelques mois, sans avoir joui du triomphe qui consacrait la célébrité et la popularité de son nom '.

L'idiome vulgaire qu'a employé Zalokostas n'est plus celai des poètes athéniens de nos jours. Depuis trente ans, cet idiome s'est peu à peu modifié; il s'est débarrassé des locutions étrangères et des empreintes barbares qui le défiguraient; il s'est transformé progressivement en une langue pure, grammaticale, mélodieuse, qui se perfectionne et s'enrichit chaque jour en puisant aux trésors du dialecte anti-

1. Zalocostas avait de son vivant publié dans la Pandore un certain nombre de pièces détachées. Après sa mort, ses œuvres ont été recueillies en 1859 par les soins de quelques amis et de sa veuve. Celle-ci a inscrit en tête du volume les lignes suivantes : « En publiant les œuvres complètes de mon bien-aimé Zalocostas, je regarde comme mon premier devoir de remercier la patrie du concours si délicat et si généreux qu'elle a prêté à cette publication. L'enthousiaste coopération de mes compatriotes, l'empressement de tous à subvenir aux frais de cet ouvrage, sont la plus douce récompense que puisse envier l'ombre de mon Zalocostas, le plus grand honneur fait à sa mémoire, la fierté de mes tristes et derniers jours. Cette œuvre est donc la propriété de la nation; c'est un enfant orphelin qu'elle adopte, et que je lui confie tout baigné de mes larmes. »

Un autre poète, M. A. -St. Vlackos, a chanté en vers harmonieux la mort de Zalocostas. Avec un sentiment plein d'une mélancolie touchante, il rappelle le souvenir des enfants que ce dernier avait perdus, et il les fait apparaître, comme une troupe d'anges, aux regards mourants de leur père. Le volume dg M. Vlackos est intitulé : les Heures (âpai); il promet à la Grèce un poète de plus.

LES POÈTES ZALOCOSTAS ET ORPHANIDIS. 241

que. L'école dont fait partie Zalocostas, et que les Athéniens appellent vulgariste, cède ia place à un nouveau cycle qui compte parmi ses poètes les plus corrects et les plus élégants M. Orphanidis. Ce dernier est de Smyrne; par la forme, la couleur et l'image, il diffère du poëte de Janina autant que le ciel voluptueux et doux de sa patrie diffère du ciel austère de l'Épire. Au fond, la source de son inspiration est la même; mais le théâtre. et la mise en scène changent et se revêtent d'une parure' plus harmonieuse et plus étudiée. Du sauvage séjour habité par les klephtes, nous entrons dans l'une des contrées les plus séduisantes de la Hellade, contrée que M. Orphanidis * a parcourue tout à la fois en poëte et en naturaliste, cueillant le jour des fleurs près des fontaines que d'antiques traditions ont rendues sacrées en Phocide et en Béotie, et le soir écoutant les superstitieuses légendes racontées par les gens du pays. Au retour de ce voyage et sous l'impression qu'il en avait gardée , il écrivit le poëme d'Awwa et Phloros, ou la Tour de Pétra 1 . L'action se passe au pied du vert Hélicon, non loin de la ville de Livadie, que les Grecs appellent l'humide à cause des sources nombreuses qu'elle renferme, du torrent qui baigne ses murs et des neiges du Parnasse, qui la couronnent dans le lointain. Nous avons nous-même visité le passage dans lequel l'auteur a encadré son récit, et, par un singulier hasard, nous avons aussi entendu raconter la légende que M. Orphanidis a prise pour canevas de son poëme.

On sait que l'Hélicon est une montagne de la Béotie dont

Page 1