Il occupe à l'académie d'Athènes une chaire de botanique
2. Publié pour la première fois à Athènes, chez Vilara, 1855.
les anciens avaient fait l'un des séjours préférés des muses. Au dire de l'historien Pausanias, nulle plante vénéneuse n'en souillait le sol, et les vipères elles-mêmes, endormies sur ces tièdes coteaux, ne se nourrissaient que d'herbes inoffensives et parfumées qui étaient tout danger à leurs morsures. Apollon, Mercure, Bacchus, Orphée, Hésiode avaient leurs statues sous les arbres d'un bois sacré où s'élevait un temple que les plus grands artistes s'étaient plu à embellir de leurs chefs-d'œuvre. De ces splendeurs, il ne reste aujourd'hui qu'un poétique souvenir; mais la nature n'a pas changé, les vallons y sont toujours pleins de frai* cheur, de parfums et d'ombrages : un bois touffu, sur la lisière duquel on rencontre les ruines mélancoliques d'un petit monastère, couvre le penchant du mont; plus haut, une assise de rochers chaudement colorée par le soleil se dresse, comme pour garantir la vallée du souffle des orages et empêcher que, la nuit, quelque rafale n'emporte au loin les célestes fantômes des neuf sœurs. La végétation luxuriante de PHélicon forme un contraste frappant avec la désolante aridité de presque toutes les montagnes de la Grèce, qui semble avoir perdu ses fleuves et ses forêts en même temps que ses dieux. A une demi-journée de marche, au pied du Parnasse, la ville de Livadie, se détachant avec élégance sur un fond de rochers sombres, serpente en amphithéâtre autour d'un tertre élevé et montre au loin ses coupoles byzantines et ses minarets élancés. Sur la route de Thèbes à Livadie, à quelque distance du mont Hélicon, l'on aperçoit une ruine qui date du moyen âge et dont les murs semblent avoir été noircis par le feu. Je passais en cet endroit un soir d'automne (1854), accompagné d'un Thébain, mon hôte de
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la veille, qui se rendait à Livadie comme moi. J'invitai mon compagnon de route à monter sur cette ruine, afin de mieux, contempler le soleil qui se couchait derrière les cimes lointaines de l'Eubée. Le Thébain refusa obstinément et me dit que ces lieux étaient hantés par les esprits, que personne n'osait s'y arrêter, à l'exception toutefois des pâtres, qui passent en Grèce pour entretenir avec les êtres surnaturels un commerce assidu. Il me raconta même que, Tannée précédente, un voyageur, parvenu au sommet de ces vieilles murailles, fut pris d'un inexplicable vertige et se précipita dans l'abîme la tête la première. Il s'engagea ensuite dans un long récit d'histoires fantastiques; mais, comme ces histoires composent précisément le fond du poëme qui a commencé la réputation de M. Orphanidis, c'est à ce dernier qu'il faut emprunter le récit de la romanesque aventure dont ces lieux furent le théâtre, suivant la foi populaire.
« Une tour de forme barbare s'élève sur le chemin de Thèbes; elle domine la plaine» du Copaïs, où l'azur du ciel se reflète çà et là dans les eaux. Les chouettes chantent, assises sur les corniches du toit; les hiboux, qui parlent dans le désert, ont leurs nids sous les balcons. Lorsque la lune, pâle, à demi noyée dans un océan de vapeurs, éclaire faiblement la campagne, on aperçoit un fantôme errant sur le pyrgos solitaire. Ce fantôme est celui d'une jeune fille vêtue d'une robe blanche qui tombe jusqu'à ses pieds; ses cheveux sont épars; ses traits, d'une beauté divine, expriment l'épouvante. Elle parcourt du sommet à la base, avec l'adresse et la légèreté des ombres, ce vieux donjon que le moindre vent fait trembler comme un cyprès et vibrer comme une lyre; elle agite les bras avec désespoir, comme pour demander du secours contre un pressant danger, apparaissant et disparaissant entre les créneaux, les balcons ciselés et les brèches béantes de la tour. Puis, se montrant à une fenêtre tournée vers l'orient, elle se penche au dehors et s'élance dans le vide en poussant un cri terrible que les échos des vallées répètent mille fois. »
Souvent aussi c'est un bruit d'armes, un éclat de rire con-
fus ; puis le tumulte cesse, et, par la muraille éventrée, une longue file de chevaux, de forme étrange, s'échappent, emportant des cavaliers penchés sur leurs noires encolures; leurs sabots font jaillir des éclairs, leur galop retentit comme la foudre. Ils vont se précipiter dans les ravins du côté de Thèbes. Ce donjon était, il y a quelques siècles, la demeure d'un sinistre personnage, reflet un peu pâle des sombres héros de Byron, quoi qu'en dise M. Orphanidis, qui se défend quelque part d'avoir cherché à imiter le poëte anglais. Cet homme, aussi beau que pervers, aussi riche que cruel, avait abordé les rivages de la Grèce seul, sur une barque légère, au milieu d'une affreuse tempête. On ne savait de lai que deux choses : qu'il était de Venise et qu'il s'appelait Antonelli. 11 n'avait pas tardé à se faire i ami des Turcs, à imiter leur conduite, à remplir la contrée du bruit de ses orgies et de ses crimes. Aussi était-il l'effroi des citoyens paisibles, des femmes honnêtes et des vierges pudiques. Parmi ces dernières, il en était une pour laquelle Antonelli avait conçu une passion violente. Fille du vieux Lampros, riche habitant de Livadie, elle se nommait Anna, et elle était fiancée à un pallikare qu'elle aimait, Phloros. La veille du jour fixé pour le mariage, Antonelli entra dans Livadie, suivie d'une troupe nombreuse de cavaliers ; il se rendit chez le toparque, homme toujours prêt à seconder une criminelle entreprise.
« La demeure de Lampros est toute en mouvement; la foule des amis et des proches remplit les vastes salles, et de nombrenx serviteurs gardent les portes du vestibule. Les jeunes filles de Livadie, compagnes familières d'Anna, se sont assemblées et lui apportent la robe* nuptiale en chantant les couplets d'usage. Déjà le prêtre, appelé dans la maison du père pour cette cérémonie, a revêtu sa chape d'or,
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et les cierges de cire blanche brillent pour l'hyménée ; déjà Phloros tient dans sa main la main tremblante d'Anna, lorsqu'un bruit effrayant se fait entendre autour de la maison; un cliquetis d'armes, des cris de soldats, jettent la terreur dans Pâme des conviés; la parole expire sur les lèvres du prêtre prêt à bénir les nouveaux époux. »
Au même instant, les satellites du toparque, à l'instigation d'Antonelli/font irruption dans la salle, se jettent sur le vieux Lampros, qu'ils entraînent, chargé de chaînes, sous une accusation mensongère. La jeune fille reste plongée dans le deuil, le sommeil la fuit : si parfois ses paupières appesanties se ferment, des songes affreux éloignent d'elle le repos et la forcent à déserter sa couche. Son père lai apparaît mort et baigné de sang. La pauvre enfant veut crier, mais un baiser de glace rend sa bouche muette. Alors le mort redevient vivant, et le vieillard doux et vénérable bénit sa fille avec un geste d'inexprimable tendresse.
Après plusieurs jours d£ désespoir et d'angoisse, Anna reçut un billet écrit d'une main inconnue. Ce billet lui assignait pour la nuit suivante un rendez-vous à l'antre de Trophonius ; on lui promettait, si elle consentait à s'y rendre seule, de lui indiquer un moyen de sauver son père, encore vivant au fond des prisons du toparque. Anna, dont l'âme droite et pure ne soupçonnait nulle part la perfidie, n'hésita point à accepter cette mystérieuse entrevue. Elle courut s'agenouiller aux pieds de la madone, qui. a son autel dans l'intérieur de toutes les familles grecques. Au moment où les premières paroles de sa prière sortirent de ses lèvres, la lampe qui brûlait devant l'image sainte s'éteignit brusquement. « Faites, s'écria la jeune fille, effrayée de ce présage et troublée tout à coup par de funestes pressentiments,
faites, ôPanagia, que mon espoir ne s'évanouisse pas comme cette faible lumière! » Et, reprenant courage, elle attendit le soir avec une fiévreuse impatience.
« La nuit vint enfin ; Anna prit le chemin de l'antre prophétique. Un tent d'orage poussait rapidement de pesantes nuées qui voilaient toutes les lumières du ciel; le tonnerre mêlait sa voix à celle du torrent d'Hercyne, qui coule sur le rocher. Ce soir-là, le démon des tempêtes s'était assis sur la cime du Parnasse. Dans la ville, le silence, un silence d'esclaves, régnait; les chiens sauvages hurlaient dans la plaine. La jeune fille se hâte; chaque ombre la fait trembler, elle frissonne an moindre bruit. Son imagination troublée prête la vie aux choses inanimées. Les rochers se meuvent derrière elle et la suivent comme de gigantesques fantômes, les arbres étendent leurs bras décharnés, comme pour lui montrer la route que le destin lui ordonne de suivre; mais le souvenir de son père exalte son courage : elle arrive à l'entrée de la caverne redoutée, où le dieu rendait jadis ses oracles. »
Cette sombre description laisse pressentir un malheur. En effet, c'est Antonelli lui-même qui a indiqué ce rendez-vous à la jeune fille, et quelques heures plus tard celle-ci se trouve dans le pyrgos de Pétra, à la merci de son ravisseur. Cependant Phloros se met en campagne pour délivrer sa bienaimée. Le poëte aborde la description du camp de Phloros, devenu capitaine. Ce tableau est plein de vérité, et les figures des klephtes se détachent d'une manière frappante sur les contours harmonieux et doux du paysage au milieu duquel ils ont établi leur pittoresque hivac.
« Des sources cristallines rafraîchissent les vertes forêts de l'Hélicon; là, les oiseaux chantent, et le printemps règne éternellement... C'est la troisième aurore depuis le jour où la fille de Lampros a disparu de Livadie. Près d'une fontaine, des hommes armés sont assis. A leur fière attitude, à leur longue chevelure, à leur poitrine velue, à leur terrible regard, on voit bien qu'ils sont tous de ces hôtes vaillants des montagnes, hommes libres, effroi des Turcs. Les uns
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fourbissent leurs armes étincelantes, les autres attisent le feu devant lequel rôtissent des agneaux entiers. Le plus grand nombre prête une oreille attentive aux récits guerriers d'un vieillard; d'autres groupes chantent, en regardant le ciel, la mort d'un frère ou d'un ami.
« Un seul, jeune, blond, de haute taille, se tient à l'écart, adossé au tronc d'un sapin touffu. Son visage pâle, sa tète tristement penchée sur sa poitnue, expriment éloquemment une douleur secrète. C'est Phloros. De temps à autre, son regard interroge le soleil et mesure avec une sorte de colère la distance qui le sépare encore de l'horizon lointain du soir. Il semble reprocher à l'astre lumineux de mettre une lenteur inaccoutumée à parcourir sa carrière... Enfin le disque rougissant s'inclina vers le couchant, et ses derniers rayons envoyèrent des reflets pourprés sur les nuages roses et sur la neige des montagnes. Lorsque la nuit, mère du silence sacré, eut étendu son Voile sur la nature, les klephtes sortirent des bois et s'avancèrent sans bruit contre la tour de Pétra. »
Le Vénitien, toujours sur ses gardes, oppose à ses ennemis une énergique résistance. Bientôt la porte extérieure est enfoncée; mais une seconde, plus pesante et plus massive que la première , retient les assaillants. Le sabre et l'arquebuse étant inutiles, ceux-ci prennent des armes de cyclopes, et, doués comme tous les héros populaires d'une force surnaturelle, ils lancent des quartiers de roches et des troncs d'arbres contre la muraille de fer. Phloros est le plus acharné, car, à travers le bruit du combat, la voix d'Anna se fait entendre. La seconde porte cède à son tour, et les assiégeants poussent un cri de victoire; mais un spectacle terrible les arrête. L'intérieur de la tour est en feu, les flammes la parcourent du sommet à la base, les poutres s'écroulent, et les défenseurs de ces murs ont disparu comme par enchantement. Saisis d'un superstitieux effroi, les klephtes croient au sortilège; persuadés qu'ils ont eu affaire à des démons subitement rentrés dans leurs domaines souterrains, ils re-
culent, lorsque Phloros distingue un bruit de chevaux galopant à travers la plaine ; il regarde et aperçoit aux lueurs de l'incendie une légion de rouges fantômes qui fuient du côté de Thèbes. Il s'élance à leur poursuite et reconnaît au dernier rang, sur un même coursier, sa pâle fiancée et son redoutable ennemi. Il s'arrête, arme sa carabine en invoquant la Vierge, met ungenou en terre pour mieux viser, et tire. Le cheval est touché, il roule dans la poussière; mais le cavalier se relève en brandissant un cimeterre. Phloros reprend sa course. Il arrive; hélas! il ne retrouve plus que le cadavre sanglant de sa bien-aimée, et près d'elle l'arma de son meurtrier. — Depuis ce jour, on ne revit plus dans le pays aucun des acteurs de ce drame; il n'en reste comme souvenir, avec la tour incendiée, démantelée, fréquentée par de lamentables apparitions, que la tombe de la jeune fille, creusée par des mains inconnues, et sur laquelle s'épanouit un grand rosier qui ne cessa jamais de porter des fleurs.
Là se termine la légende telle que les habitants de l'ancienne Béotie la racontent, et l'on aime ce dénoûment vague où les personnages s'évanouissent comme les ombres d'un rêve; mais M. Orphanidis a voulu continuer l'aventure: il fait partir Phloros pour l'Italie. Phloros, arrivé à Venise, apprend qu'Antonelli est condamné à mort pour de nouveaux crimes; il demande à remplir l'office de bourreau, et tranche de sa propre main la tête du coupable en prononçant le nom d'Anna. Puis il revient en Grèce et s'en va dans le monastère de Saint-Lucas demander aux austérités de la vie religieuse l'oubli du passé; mais il ne tarde pas à reconnaître le vieux Lampros lui-même dans l'hégoumène du couvent.
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Ne pouvant supporter cette vue, qui rouvre à- chaque instant les blessure^ de son cœur, l'infortuné novice se sauve au sein des solitudes les plus inaccessibles du Parnasse, où il meurt bientôt de douleur, de froid et de faim.
Le talent de M. Orphanidis se montre plus sûr et plus élevé dans un autre poëme en cinq chants, Chios esclave l . Le premier il a célébré ^'héroïsme et les infortunes des Iles, qui jusque-là tenaient fort peu de place dans la poésie grecque, et n'avaient guère inspiré qu'un petit nombre d'improvisations en l'honneur de Canaris et de Miaoulis. De toutes les îles de la Grèce, Chios est assurément la plus belle; elle n'a jamais cessé d'être aussi la plus malheureuse. Rien n'égale la douceur de son climat, la fertilité de son sol, la richesse et la variété de ses produits, la grandeur et la grâce de ses paysages; mais que de calamités et de désastres ont de tout temps accablé cette contrée enchanteresse, que les Grecs appellent encore un paradis terrestre, malgré les maux qu'ils y ont soufferts I Voyant la silhouette de Chios se dresser du sein de la mer par un matin d'été près du golfe de Smyrne, nous regrettions de passer si vite devant cette côte séduisante. « N'y allez jamais, nous dit un Smyrniote assis près de nous, mieux vaut la voir de loin; à l'intérieur, vous ne rencontreriez que des Turcs et des ruines. » Cette pensée semble avoir dicté l'invocation suivante par laquelle M. Orphanidis ouvre son poëme :
a Près des côtes de l'Asie Mineure, non loin de Smyrne l'Heureuse, le nautonier rencontre une ile transparente que baigne une atmosphère embaumée. Lorsque la mer et les monts font silence, dp mystérieuses paroles et de vagues rumeurs vous viennent de son