‹ La Grèce moderne: héros et poetesChapitre 48 sur 48 · Récemment ambassadeur de Grèce à Paris · texte numérisé non relu

Récemment ambassadeur de Grèce à Paris

S. Constitution.

fini. Voici sur quel ton lyrique M. Soutzo chante ce grand événement :

■ « Lois constitutionnelles, salut ! Vous étiez mystérieusement écrites dans le cœur de tous les Grecs; mais vous attendiez pour briller au grand jour les rayons du 3 septembre, comme ces écritures cachées qui n'apparaissent qu'au contact de la flamme. Saintes lois, vous êtes éternelles. Nées dans le jardin sacré d'Épidaure, scellées du sang de nos héros, couronnées par la victoire dii 3 septembre, tous êtes désormais l'évangile politique de la race grecque. »

A partir de ce jour, M. Soutzo garda le silence pendant plus de vingt années, et l'on put croire un instant que la révolution du 3 septembre, tout en réalisant les espérances du patriote, avait brisé la plume du poète. Mais, en 1854, l'agitation fiévreuse qui s'empara de la Grèce réagit puissamment sur lui et réveilla sa muse. Le poëte national se jeta en plein dans le mouvement qui entraîna son pays à une levée de boucliers prématurée; il partagea au plus haut degré l'exaltation populaire, et écrivit ses Mémoires sur la guerre d'Orient Ce livre, publié seulement en 1857, est un recueil de poèmes, d'odes et de satires, une peinture saisissante de l'état des esprits en Grèce à celte époque, une expression passionnée de l'enthousiasme imprudent qui éclata parmi les Hellènes et des illusions auxquelles ils s'abandonnèrent. ' L'auteur 5e plaît à nous montrer la Grèce écoutant d'une oreille avide les échos ébranlés de la mer Noire et rêvant, assise sur les rives enchanteresses du Bosphore, la résurrection prochaine de l'empire de Constantin; il acclame les Russes, les salue comme des libérateurs et les convie à réaliser enfin les anciennes prophéties qui promettent aux Grecs leur retour au sein du sanctuaire purifié de Sainte-Sophie. Dans son admiration subite pour la puissance dont il avait

été jusqu'alors Tan des plus vigoureux adversaires, il oublie que si la Russie relevait jamais le trône de Byzance, ce serait pour son propre compte et non point au profit de la nationalité grecque. Cependant les Épirotes et les Thessaliens, croyant l'heure venue de secouer pour toujours le joug musulman, rechargent leurs carabines et redescendent vers ces champs de bataille où ils ont déjà répandu tant de sang. Pour partager les périls de ses compatriotes et pour chanter leurs exploits, M. Soutzo, bien qu'âgé de plus de soixante ans, retrouve toute la force et toute la verve de sa jeunesse. Il vole en Epire, où il rencontre Grivas, l'un des plus rudes soldats de l'indépendance, campé dans les forêts, entouré de vieux armatoles et de jeunes Athéniens devenus klephtes, fourbissant son sabre et flairant le Turc, comme au beau temps do Souli.

« Grivas, s'écrie-t-il, toi qui as défendu Nauplie contre Ibrahim, ceins ton glaive héroïque et pesant; prouve que le lion d'Acarnanie possède encore ses griffes. Dans le bois, mille hommes sont réunis, embrasés d'un feu sacré. Sous chaque platane, dont la cime frissonne dans les airs, un polémarque surgit. Ils chantent la liberté et courent au champ glorieux de Gravia. En avant! donc ; que ton cri soit : Indépendance ! Empire !

« Othon ! Othon ! le frémissement de tes peuples ne s'empare-t-il pas de toi ? Ton jeune trône ne tremble- t-il pas comme la terre qui le porte ? A cheval, à cheval! les Thermopyles te réclament. Soldats de l'Épi re et de la Macédoine, armatoles et généraux, conduis-les tous aux sept collines de Byzance 1 ! »

Que serait devenue la Grèce, si ces conseils aussi téméraires qu'intrépides eussent été suivis? On le devine à l'issue

1. c r9TO(iv^(iaTa 7coi7]Tixà mpl tou ôcvaxoXtxou izù\z\lo\), év àôrfjvai;, 1857. P. 99.

malheureuse des tentatives faites alors sur les frontières du royaume. Aujourd'hui la Grèce entonne de nouveau l'héroique refrain du poëte; elle semble résolue à se précipiter encore au-devant de sanglantes aventures. La nation s'agite et demande des armes; le gouvernement, plus prudent et meilleur politique que la nation, cherche à contenir l'effervescence populaire. Que fera le roi, placé dans la terrible alternative de s'élancer vers l'inconnu ou d'irriter par sa résistance les passions les plus profondément enracinées dans le cœur de ses sujets ? Voudra- t-il essayer de contenir les élans prématurés de son peuple, ou bien se mettra-t-il résolument à la tête du mouvement national qu'il ne lui est pas donné de réprimer? Pour notre part, nous aurions mieux aimé que la Grèce patientât encore, qu'elle laissât le temps faire son œuvre et achever d'éteindre un dernier reste de vie dans le sein de la puissance musulmane, qu'elle attendît le jour où l'Europe unanime relèvera de sa propre main la race grecque sur la tombe de la Turquie. Hais il nous est plus facile à nous de prêcher la patience qu'aux Grecs de la pratiquer. Quoi qu'il arrive, nous suivrons la Grèce de nos vœux et de nos espérances. Tout imprudent que puisse être son patriotisme, toute impolitique que puisse être à certaines heures l'explosion de son enthousiasme national, la Grèce n'$n personnifie pas moins à nos yeux la civilisation luttant contre la barbarie, la plus ancienne et la plus héroïque des nationalités aux prises avec la plus révoltante des oppressions. Cette cause sainte et légitime triomphera. Mais que la Grèce ne se le dissimule pas, une faute , politique, l'abandon momentané de l'Europe, un échec militaire, peuvent reculer bien loin le jour de son triomphe. En

relisant le dernier ouvrage de son poëte favori, elle y trouvera le triste4ableau des calamités attirées sur elle par sa prise d'armes en 1854 : la troupe de Grivas subit une défaite aux environs de Petra et laissa aux mains des Turcs des prisonniers qui furent martyrisés et qui moururent non moins fièrement que les compagnons de Tsavellas et de Botzaris. Le poëte assista à cette déroute; son chant, commencé sur un ton de victoire, finit douloureusement par le récit du martyr de Doménico, valeureux jeune homme accouru des îles pour suivre Grivas. Doménico refusa de racheter ses Jours au prix d'une apostasie; il subit les plus cruelles tortures et rendit le dernier soupir en s'écrianf : 1 ma patrie î ô mon Dieu! ô Zante! ô liberté I »

Soutzo passe de l'Épire en Thessalie où l'on se bat encore. Là c'est Hadgi Petro, armatole octogénaire, qui a planté l'étendard de l'insurrection sur les cimes vénérées de l'Olympe. Gomme Grivas, il voit sa bande dispersée. Le poëte termine donc aussi ce chant par un triste récit, celui du tragique trépas d'un brave du nom de Léventi, qui, atteint de plusieurs balles, meurt isolé à l'ombre d'un platane. L'infortuné vient à peine de rendre le dernier soupir, qu'un guerrier couvert d'une étincelante panoplie, imberbe encore et doué d'une beauté frappante, accourt d'Athènes et demande Léventi aux lugubres échos de la Thessalie. En apprenant le trépas de celui qu'il vient chercher, il éclate en sanglots; dans l'excès de sa douleur, il jette ses armes; sa chevelare s'échappe en tresses d'or de sa calotte rouge; sa chlamyde s'entr'ouvre et laisse entrevoir un sein d'albâtre; c'est la fiancée de Léventi; elle expire sur le cadavre de son amant Cet épisode, naïvement et rapidement conté, a le charme des

anciennes poésies populaires que nous ayons eu occasion de citer souvent.

De retour à Athènes après ces combats infructueux, M. Soutzo assiste à un spectacle d'un autre genre. Les flottes française et anglaise occupent le Pirée; des soldats étrangers campent dans l'antique bois sacré qui couvre la plaine; leufs bivouacs s'échelonnent des portes d'Athènes au monastère de Daphné. L'occupation étrangère, résultat inévitable de l'effervescence qui se manifestait en Grèce et à laquelle elle mit un frein nécessaire, arrêta le pays sur le bord de l'abîme où il allait se précipiter follement; mais il est aisé de comprendre qu'elle dut froisser vivement les susceptibilités patriotiques et l'excessive fierté des Hellènes. M. Soutzo s'est fait l'écho exagéré de l'irritation de ces sentiments. « Ils ont enchaîné la Grèce, dit-il en parlant des alliés, et de chaque côté de cette mère en pleurs, ils ont couché le cadavre de ses filles, l'É;)ire et la Thessalie. » A l'entendre, on dirait que la France et l'Angleterre n'eurent, en prenant les armes, d'autre but que la destruction de la race grecque, et son courroux s'exhale en des satires d'une extrême violence. Après avoir représenté l'Angleterre jetée par le Créateur sur un rocher couvert de nuages, semant partout la discorde, se nourrissant des querelles d'autrui, ennemie de l'Europe entière, comme l'Océan est l'ennemi des continents immenses contre lesquels il exerce sans trêve sa fureur, l'auteur passe à la France et se demande ce qu'est devenue cette nation noble, généreuse, jadis amie de la liberté, peuplée de héros et de demi-dieux, qui voulut l'indépendance de l'Amérique et qui triompha à Navarin pour l'indépendance de la Grèce. C'est contre la France qu'il décoche ses traits les plus acérés, après

avoir été longtemps son partisan déclaré. « La France, avaitil dit quelques années auparavant, est la seule des trois puissances qui éprouve pour la Grèce une amitié sincère et qui soit disposée à contribuer quelque jour à son agrandissement. »

Cette apparente inconstance et ces fluctuations d'esprit que révèlent les œuvres de M. Soutzo et qui ont également agité le peuple dont ce poète a toujours fidèlement interprété la pensée, n'ont rien qui doive nous surprendre. Elles sont le résultat naturel de l'instinct qui pousse le faible à s'unir au fort disposé à lui tendre la main. Lorsqu'en 1854 la Grèce se compromit en obéissant aux excitations intéressées de la Russie plutôt qu'aux sages conseils de la France et de l'Angleterre, elle ne songeait qu'à elle-même; elle s'inquiétait bien moins de servir les intérêts des Russes que de profiter de leurs secours et à faire triompher sa propre cause. « Croyezvous, dit quelque part M. Soutzo dans ce livre qui renferme cependant à chaque page l'apothéose de la Russie, croyezvous que nous ayions pris les armes pour nous enrôler sous le drapeau moscovite? Non; les légions des Thermopyles combattent pour la liberté; elles combattent pour achever de secouer un esclavage de quatre siècles; elles combattent pour ressaisir le sceptre des Paléologues. » — Dans une brochure intitulée Apologie de la Grèce, et publiée à Athènes en 1855, un député des îles, M. Nasos, déclarait que « si jamais la Russie marchait sur la route qui mène à Byzance, la Grèce s'y trouverait avant elle et arborerait sur Sainte- Sophie l'étendard de la croix. »

. La Grèce n'est pas plus russe qu'elle n'est autrichienne ou anglaise, et l'on se tromperait en croyant que la recon-

RIZO RHANGABÉ ET À LEXANDRE SOUTZO. ' 329

struction d'un grand empire grec, sons quelque forme d'ailleurs qu'il se produise, dût être le signal de la prépondérance de la Russie en Orient. Le patriotisme ardent et jaloux, le puissant esprit national des Grecs sont un gage de l'indépendance qu'ils sauraient garder vis-à-vis même de la puissance pour laquelle la conformité religieuse semble leur créer des sympathies. Un diplomate qui connaissait bien ce pays disait, il y a longtemps déjà * : « La Grèce ne peut échapper à la domination russe que par un changement radical dans sa délimitation. » En effet, il est aisé de concevoir que telle qu'elle est constituée aujourd'hui, ici privée de ses plus riches provinces et renfermée dans des limites trop étroites pour sa prospérité, là soumise encore au joug abhorré des musulmans, il est aisé, disons-nous, de concevoir qu'elle soit impatiente de ressaisir ses incontestables droits et qu'elle cède volontiers aux instigations de la Russie toujours prête, dans l'intérêt de son ambition particulière, à flatter les instincts du peuple grec et à ranimer, comme elle l'a fait en 1854, la lutte du génie hellénique contre le génie barbare de la Turquie. Mais cet instrument dont la Russie use pour entretenir une* agitation favorable aux progrès de son influence en Orient peut un jour devenir l'instrument dont l'Europe se servira pour opposer aux empiétements de la puissance moscovite une infranchissable barrière. L'intérêt deTEurope ne réclame-t-il pas impérieusement que ses frontières du côté de l'Orient soient commises à la garde d'une nation assez forte pour les défendre et pour se défendre elle-même? N'est-il pas manifeste en même temps que la Turquie n'est

1. Capodistrias, sa vie et sa correspondance, par M. Gobineau. Revue des Deux-Mondes, 15 avril 1841.

plus apte à remplir ce rôle ? Son irrémédiable faiblesse est un danger permanent pour le repos et l'équilibre du monde européen. Cette puissance autrefois si formidable n'est plus qu'un fantôme; placée sur les confins de l'Asie, elle est en quelque sorte semblable à ces épouvantails que les cultivateurs plantent dans leurs champs pour effrayer les oiseaux, mais qui n'intimident guère les voleurs. En proie à une dissolution qui se révèle de toutes parts et sous toutes les formes, la Turquie est à la merci du premier envahisseur. Que l'une des quatre grandes puissances prenne un jour fantaisie, et cela s'est vu, de s'agrandir sur le Bosphore ou de mettre la main sur les Dardanelles, ce ne seront assurément pas les Turcs qui l'en empêcheront. Il faudra qu'une fois de plus le reste de l'Europe accoure pour sauvegarder l'intérêt commun et défendre des possessions qui ne peuvent devenir celles de la France, ni de l'Autricbe, ni de l'Angleterre, ni de la Russie. Cet état de choses peut- il durer? Et l'Europe peut-elle se condamner à veiller éternellement en armes sur l'Orient? Nous ne le pensons pas. Cet élément vermoulu d'un équilibre nécessaire doit être remplacé par un élément jeune, vigoureux, offrant à l'Europe toutes les garanties qu'exige sa sécurité; il faut qu'un jour ou l'autre les Turcs disparaissent de l'Europe où leur présence n'est plus qu'une anomalie dangereuse, et qu'ils retournent dans les profondeurs de l'Asie d'où ils sont sortis. Qui mettrez-vous à leur place, sinon les Grecs, qui sont les possesseurs naturels de ce vaste sol, qui déjà le peuplent et l'enrichissent, qui n'ont jamais un instant cessé de faire valoir leurs droits les armes à la main, et qui renferment en eux tous les principes d'une grande et puissante nationalité ?

Que là Grèce cesse donc d'être une faible enclave de la civilisation au milieu de la barbarie musulmane, une stérile concession faite par la diplomatie à la poésie et à l'humanité; qu'elle recouvre son domaine et la plénitude de ses droits, on peut être certain que l'ardeur de son patriotisme, la force de son esprit national la préserveront de toute assimilation étrangère. Bile ne voudra pas plus de la domination russe sur ses territoires que de la domination anglaise dans ses ports; elle sera enfin le plus ferme et le plus inébranlable boulevard de l'équilibre européen sur les frontières de l'Orient.

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