‹ La Grèce moderne: héros et poetesChapitre 9 sur 48 · Un fils et deux filles · texte numérisé non relu

Un fils et deux filles

vainement de lui permettre de partager ses périls. « Depuis quand, disait-elle, les femmes souliotes abandonnent-elles leurs époux au moment du combat? Ne savent-elles donc plus charger leurs armes ni panser leurs blessures? » Marc fut inébranlable. M. Jean Zampélios, auteur d'une tragédie fort estimée en Grèce, intitulée Marc Bottons, met dans la bouche de ce dernier ces deux vers, qui expriment énergiquement le motif de sa résolution : « En temps de paix, je serai tout à toi; mais au combat, je veux être seul avec la patrie *. » Marc voulait en effet se séparer de tout ce qui pouvait le rattacher trop fortement à une vie dont il préméditait le sublime sacrifice. Après bien des larmes répandues

sur le rivage qui les trouvait réunis pour la dernière fois, Chryséis et Nolhi se séparèrent de Botzaris, et s'embarquèrent pour l'Italie. Par leur tristesse et leur solennité, ces adieux échangés en face de l'ennemi, à la veille du combat et sous le coup des prévisions les plus funestes, ne rappellent-ils pas à l'esprit le célèbre et touchant adieu d'Hector et d'Andromaque?

Bientôt il ne resta plus dans la ville que quelques prêtres et quelques centaines de soldats pourvus de vivres pour un mois. Si les Turcs avaient tenté un assaut à ce moment, ils se seraient sans doute rendus maîtres de Missolonghi en peu d'heures; mais ils ignoraient le véritable état de la place, et ' ils se contentèrent d'en canonner de loin les murailles. Les assiégés employèrent de leur côté toutes sortes de ruses pour tromper l'ennemi sur leur petit nombre. Entre autres stratagèmes, ils. faisaient à chaque instant résonner avec le

J . OuffYjç ayp'kYfc, ôeX' eî(Jtai [/.exà a-ou rcàvra.

AW ougy); {i^x^Ç) ^ Tty rcarpCôa jiovov-

plus de fracas possible quelques tambours qui leur étaient tombés sous la main. Au bruit de cet instrument, inusité en Grèce avant l'arrivée des philhellènes, les Turcs s'imaginèrent qu'un grand nombre d'étrangers se trouvaient parmi les défenseurs de la ville. Leur erreur était telle qu'au bout de quelques jours Omer-Brionès proposa d'entrer en pourparlers. Botzaris et le président saisirent avidement cette occasion de traîner les choses en longueur, en attendant quelques renforts qui, selon toute apparence, n'étaient retenus que par la présence des vaisseaux turcs. En conséquence, Marc d'un côté, Hagos Bessiarisde l'autre, se rencontrèrent à une portée de pistolet de la ville pour entamer les négociations. Après trois entrevues sans résultat, dans l'intervalle desquelles on continuait à se fusiller de part et d'autre, Botzaris comprit la nécessité de feindre un arrangement, afin de ne pas lasser la patience du général ottoman. Il fut convenu verbalement entre les deux plénipotentiaires que le président et ses hommes, Botzaris et trois cents familles se retireraient librement et avec tous lenrs biens dans le Péloponèse, après quoi les clefs de la ville seraient remises au pacha. Ce chiffre de trois cents familles n'était qu'un habile mensonge, un épouvantail destiné à maintenir l'ennemi dans son erreur et dans ses dispositions pacifiques. Une semaine fut accordée aux Grecs pour s'embarquer et passer le détroit. A partir de ce mome nt, les hostilités cessèrent. Dans son extrême amour de la vérité, Marc se reprochait à lui-même la légitime ruse de pierre qu'il avait imaginée pour intimider les musulmans amener à bonne fin les négociations; l'on nous a dit qu'en rentrant à Missolonghi il s'écria, en cachant son front dans

ses mains : « patrie, que de sacrifices ta m'as déjà coûtés! Fallait-il donc y ajouter celui de mon honneur! »

Les premiers jours de cette suspension d'armes furent marqués pour les Grecs par de cruelles angoisses. Les heures passaient et les renforts espérés n'arrivaient point. Il semblait que la Grèce eût oublié Missolonghi. « Nous étions dans une terrible anxiété, me disait le vieux prêtre dont je parlais tout à l'heure; nous craignions à chaque instant que ces chiens de Turcs (car jamais il ne prononçait ce dernier mot sans y accoler quelque épithète de cette nature), soit qu'ils revinssent sur leur résolution, soit qu'ils s'aperçussent qu'on se moquait d'eux, ne se jetassent sur nous. Qu'aurions-nous fait, trois cents contre dix mille? Avec quelle effrayante rapidité le temps marchait! Nos regards consultaient tous les points de l'horizon pour y découvrir une espérance de salut : rien ne paraissait, et les trois frégates turques faisaient bonne garde. Des cierges brûlaient constamment dans nos églises devant les autels de la Panagia; nous demandions au ciel la faveur d'une nuit obscure ou d'une tempête, afin que les hardis marins d'Hydra trouvassent ainsi l'occasion de prendre la mer et de passer à travers les vaisseaux ennemis; mais les nuits étaient semées d'étoiles, et la mer toujours calme. »

Enfin, le quatrième jour, un vent violent du sud s'éleva et fit sortir les bâtiments turcs de leur immobilité. Les défenseurs de Missolonghi poussèrent un long cri de joie en apercevant sept voiles hydriotes qui venaient de Patras, en même temps que les vaisseaux ottomans, désemparés par la tempête, se réfugiaient en toute hâte à. Ithaque. Le blocus était levé, et le lendemain la flottille grecque jeta

dans la ville assiégée sept cents hommes, commandés par Pietro-Bey Mavrotnichalis. Les jours suivants, quinze cents Péloponésiens arrivèrent encore. La place se trouvait dès Jors en état de résister (11 novembre). Omer-Brionès était resté l'impassible témoin de tous ces mouvements; on n'avait point eu de peine à lui persuader que la petite escadre grecque n'avait quitté Patras que pour opérer le transport des trois cents familles autorisées par le traité à sortir de Missolongbi. Aussi, les délais étant expirés, envoya-t-il demander les clefs de la ville. Botzaris lui répondit par cette parole de Léonidas aux Thermopyles : « Si tu les veux, viens les prendre *• »

Nous n'entrerons point dans le détail des inutiles assauts que livrèrent les Turcs, ni des brillantes sorties par lesquelles les Grecs se signalèrent. Orner, désespérant de réussir par la force, eut recours à la ruse. On approchait des fêtes de Noël. Les Grecs apportent dans leurs pratiques de dévotion une ferveur qui tient quelquefois de la superstition; ils observent avec une extrême rigueur les nombreuses solennités et les prescriptions sévères de leur rite; les fêtes de Noël sont de celles qu'ils célèbrent avec le plus de pompe. Il était donc probable que, pendant cette nuit, les défenseurs de Missolonghi seraient absorbés par la prière, et qu'ils quitteraient les remparts pour assister aux offices divins. Omer résolut de profiter de cette circonstance pour tenter une escalade nocturne. Au premier coup de cloche qui retentirait dans la ville, les troupes musulmanes devaient s'avancer avec,précaution, tenter un assaut qui, d'après les

Page 1