LA VERTU ET LE DESTIN
J'étais plongé dans un morne silence.
— Là même voix : A quoi songes-tu donc?
— Moi : Je pense à l'Ode qu'Aristote composa en souvenir d'Hermias, son ami :
« Vertu , source de labeur pour le Genre Humain ; .Vertu , la
iùÀ LA GREVE DE SAMAREZ.
« plus belle récompense de la vie ! ce fut toujours l'heureux « destin des Grecs et de mourir pour toi , et de souffrir pour toi « les plus rudes travaux ; car tu nous jettes au cœur un fruit im- « mortel qui nous captive, un fruit meilleur que Tor, meilleur « que le plus doux repos.
< Pour loi Hercule et les fils de Léda supportèrent mille maux, « poursuivants obstinés de ta puissance à travers tout un monde « ennemi. Épris de ton amour, Achille et Ajax descendirent volonr <c tairement dans la demeure des morts.
« C'est parce qu'il aimait ta beauté , ô Vierge, que le fils d^Atarne <n a perdu la lumière du soleil. Voilà iK)urquoi il a mérité d'éire « loué pour sa vie ; voilà pourquoi les Muses le célèbrent immor- « tel, les Muses, filles de Mémoire, qui aiment à chanter la gloire « de Jupiter Hospitalier et l'honneur d'une amitié fidèle. »
Trois auteurs anciens, Diogène de Laerte, Stobée, et Alhénée, nous ont conservé cette pièce. Elle est si belle pour le fond des idées, et la forme grecque en est si belle aussi , que Scaliger, dans sa Poétique , ne balance pas à prononcer qu'en fait de poésie Aristote n*était pas inférieur à Pindare lui-même : Neque ipso Pindaro inferior. Mais, ô Aristote, tu as beau t'écrier : « Vertu! » Horace te répond que « la vertu cachée diffère peu de la lâcheté ensevelie. »
— Lui : Et Horace pourrait bien avoir raison. Souviens-toi des vers que Brutus récita avant de se tuer, après la bataille de Pbilippes.
— Moi : Ah! oui, je m'en souviens... deux vers qu'un poète Grec avait mis dans la bouche d'Hercule mourant : H Misérable Vertu , tu n'étais donc qu'un nom! Je t'avais <( cultivée comme une réalité, mais tu n'es que l'esclave («du Destin! »