CE QUE SAUVENT LES POÈTES
— Moi : Mais si je te prouve qu'ils ne peuvent donner la gloire sans élever au-dessus de la leur même une autre gloire fondée sur la domination, que diras-tu de tes poètes puissants et de ton poète sacré ?
— Lui : Je dirai qu'ils ne sont pas si puissants qu'ils le disent, ni si sacrés qu'ils le pensent.
— Moi : Eh bien ! suis mon raisonnement. Sur quoi se fonde la prétendue supériorité qu'ils s'attribuent?
— Lui : Sur ce que c'est eux qui donnent la gloire et qui sauvent de l'oubli.
— Moi : Mais ce qu'ils sauvent de l'oubli, c'est la figure du monde. Or tu me dis toi-même que ce monde est livré à la guerre. C'est donc la guerre qu'ils sauvent de l'oubli. Les guerriers sont donc leurs supérieurs.
— Lui : Ceci revient à dire que les guerriers sont des artistes, ce que Platon a dit bien longtemps avant toi, ou que les artistes sont les frères des guerriers.
— Moi : Il me semble qu'il ne faut pas dire seulement que les artistes sont les frères des guerriers, il faut encore dire que ce sont des frères cadets, ou des guerriers en sous-ordre.
lU LA GREVE DE SAMAREZ.
— Lui : Il est bien certain que les Bardes n'étaient pas les chefs de Clans ; et de plus» ils n'auraient rien chanté s'ils n'avaient pas eu à chanter les exploits sanglants des héros.
— Moi : Je défie l'artiste de renverser cette domination de la force sur lui» attendu que lui, qui prend l'inspiration de son art dans la Fatalité, obéit lui-même à la Fatalité, et, la reconnaissant, par là même la crée.
Voilà donc l'illusion dernière : l'Art est, parce que rien n'existe ! Comme tout meurt, ce qui parait sauver quelque chose de la mort parait immortel. Mais ce qui sauve quelque chose de la mort sauve la mort. Donc l'Art n'est pas un sauveur.