LE PROBLÈME
Regardez cette mer... Comme elle est charmante! Elle est douce comme un mouton , caressante comme un chien ; elle vient jusqu'à mes pieds, les lèche, et se retire ; Dieu lui a dit : u Tu iras jusque-là, tu n'iras pas plus loin, w Eh bien, Tautre jour, il m'a pris fantaisie de m'avancer en bateau jusqu'à ce rocher noir que vous voyez là-bas, près des Minquiers, là où le flot brise et jaillit en écume. Qu'ai-je trouvé? Les cadavres de deux hommes qu'une troupe d'affreux homards était en train de dévorer. La mer s'était mise en colère, et avait englouti je ne sais combien de navires.
Est-ce donc pour apprêter une nourriture abondante et délicate aux homards que la mer s'est irritée?
Mais cette nourriture, c'est de la chair humaine : est-il dans l'ordre que les hommes soient dévorés par les poissons ? Voilà le désordre sur la terre !
Et puis ces hommes n'étaient pas d'abominables scélérats punis de Dieu pour leurs crimes. Aux lambeaux qui restaient de leurs vêtements, il était facile de reconnaître que c'étaient des matelots ou des pêcheurs. Voilà l'injustice dans le monde !
Et puis enfin ces deux pauvres hommes avaient peutêtre des enfants; ou bien ce sont leurs vieux parents qui les ont attendus et pleures. Voilà la cruauté !
Où donc est le Dieu sage, bon , et miséricordieux?
De deux choses Tutie : ou voilà lé mal, le mal existe; ou bien il n'y a pas de mal, parce qu'il n'y pas de Dieu , parce que l'ordre de la Nature n'est qu'apparent, parce que rien n'est juste ou injuste, parce que ce qui est mauvais pour l!un est bon pour Tautre.
Spinosd avait un singulier plaisir. Mesdames, que je n'aurais pas pour ma part. « Lorsqu'il lui arrivait, dit son biographe (1), de se trouver fatigué pour s'être trop allaché à ses méditations philosophiques, il se divertissait à fumer une pipe de tabac — (jusque-là tout va bien, et je ferais comme lui; mais écoutez la suite); — ou bien, lorsqu'il voulait se relâcher l'esprit un peu plus longtemps, il cherchait des araignées qu'il faisait battre ensemble, ou des mouches qu'il jetait dans la toile d'araignée, et regardait ensuite cette bataille avec tant de plaisir qu'il en éclatait quelquefois de rire. )»
Vous dites que Spiposa était un vilain homme. Non; mais c'est qu'il ne croyait pas à la Providence. Il se moquait des Causes finales, et il n'y avait rien qui le mU en colère comme quand il entendait parler d'un Dieu juste et rémunérateur.
Un Dieu juste et rémunérateur !... Je me figure le mo^ ment où ces deux pauvres hommes sont tombés à la mer.
Le vent soufflait : qui le faisait souffler? Les flots étaient gonflés : qui leur avait permis de se gonfler ainsi ? Peut-être la lame les a enlevés du bord, ou bien ils sont tombés des cordages , ou plus probablement ils ont été engloutis avec leur navire : qui a permis, ou plutôt qui a fait tout cela? S'ils ont laissé des enfants qui mendient aujourd'hui sur le rivage. Dieu le savait ; Dieu voyait d'a-
(1) Colerus.
iH LA GREVE DE SAMAREZ.
vance les larmes de leurs mères. Ils priaient Dieu probablement au moment de mourir^ ils lui demandaient grâce, merci! Un ennemi, une bête féroce aurait été attendrie ; quiconque ne leur aurait pas prêté secours, le pouvant, eût été un monstre. Dieu voyait tout cela, et les a laissés mourir : était-il donc comme Spinosa avec ses mouches ?