‹ La grève de Samarez: poème philosophiqueChapitre 138 sur 436 · DANS LA FORÊT · texte numérisé non relu

DANS LA FORÊT

La nuit était fort noire, et la forêt très-sombre. Hermann à mes côtés me paraissait une ombre.

Nos chevaux galopaient. A la garde de Dieu!

Les nuages du ciel ressemblaient à des marbres, Les étoiles volaient dans les branches des arbres Comme un essaim d'oiseaux de feu.

Je suis plein de regrets. Brisé par la souffrance,

L'esprit profond d'Hermann est vide d'espérance.

Je suis plein de regrets. mes amours, dormez!

Or, tout en traversant ces solitudes vertes ,

Uennann me dit : « Je songe aux tombes entr'ouvertes ; »

Et je lui dis : « Je pense aux tombeaux refermés I »

Lui regarde en avant ; je regarde en arrière. Nos chevaux galopaient à travers la clairière; Le vent nous apportait de lointains angélus.

Il dit : « Je songe à ceux que l'existence afflige , « A ceux qui sont, à ceux qui vivent. — Moi, lui dis-je, if Je pense à ceux qui ne sont plus ! »

Les fontaines chantaient. Que disaient les fontaines? Les chênes murmuraient. Que murmuraient les chênes? Les buissons chuchotaient comme d'anciens amis. Hermann me dit : « Jamais les vivants ne sommeillent. <c En ce moment, des yeux pleurent, d'autres yeux veillent. » Et je lui dis : « Hélas! d'autres sont endormis! »

Hermann reprit alors : « Le malheur, c'est la vie. « Les morts ne souffrent plus. Ils sont heureux! j'envie V Leur fosse où Pherbe pousse, où s'effeuillent les bois. « Car la nuit les caresse avec ses douces flammes ; « Car le ciel rayonnant calme toutes les âmes « Dans tous les tombeaux à la fois ! »

Et je lui dis : « Tais-toi! respect au noir mystère !

<* Les morts gisent couchés sous nos pieds dans la teri*e.

« Les morts, ce sont les cœurs qui t'aimaient autrefois!

« C'est ton ange expiré ! c'est ton père et ta mère !

« Ne les attristons point par l'ironie amère.

w Comme à travers un rôve ils entendent nos voix. »

Je ne sais si, dans l'état de veille, ces vers auraient produit sur moi l'effet qu'ils produisirent dans mon extase; mais je me sentis péniblement affecté en les entendant.

mes amis, mes amis, dis-je en moi-même, que vous êtes cruels ! N'est-ce donc pas assez de tous les maux que j'endure! Voilà cinq ans que je vous laisse, chacun à votre façon, conduire ce que vous appelez la BéptUfUque en exil; ne pourriez-vous pas nous laisser, moi et mes enfanta que vous appelez ma tribu, gagner notre pain quotidien avec beaucoup de peine et de fatigue? Ai-je écrit une ligne qui vous touche depuis cinq ans? Suis-je intervenu dans vos guerres? Pourquoi vous occupez-vous de moi , qui ne m'occupe pas de vous? Avant-hier c'étaient Mazzini, Ledru et Kossuth, qui me désignaient si manifestement pour un égoïste, à cause de mon silence et de mon abstention, que Louis Blanc, toujours généreux et juste, a cru devoir prendre ma défense. Hier c'était Félix Pyal qui appelait une lâcheté notre martyre. Et voilà aujourd'hui un autre ami, plus près de mon cœur, qui prête des armes à ces accusations !

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