LIVRE II. l.'^S
Je regarde, au-dessus du mont et du vallon
Et des mers sans fin remuées , S'envoler sous le bec du vautour aquilon,
Toute la toison des nuées:
J'entends le vent dans Pair, la mer sur le récif.
L'homme liant la gerbe mûre; J'écoute et je confronte en mon esprit pensif
Ce qui parle à ce qui murmure ;
Et je reste parfois couché sans me lever
Sur l'herbe rare de la dune Jusqu'à l'heure où l'on voit apparaître et rêver
Les yeux sinistres de la Lune.
Là il s'arrêta un moment, comme s'il voulait savoir l'effet que produisait sur moi ce nouveau Lever de Lune. 11 put s'apercevoir que j'aimais mieux le précédent. Il poursuivit ainsi :
Elle monte, elle jette un long rayon dormant
A l'espace, au mystère, au gouffre; Et nous nous regardons tous les deux ûxement,
Elle qui brille et moi qui souffre.
J'avoue que je ne pus m'empêcher de penser en moimême au fameux vers classique sur Marius et Carthage :
Et ces deux grands débris se consolaient entre eux !
Mais je fus charmé quand Hugo reprit ce inotifde Camoens, si souvent reproduit, et toujours heureusement, par lui :
Où donc s'en sont allés mes jours évanouis?
Est-il quelqu'un qui me connaisse?
Ai-je encore quelque chose en mes yeux éblouis,
De la clarté de ma jeunesse?
Tout s'est-il envolé? Je suis seul, je suis las ;
J*appelle sans qu'on me réponde; vents! ô flots! ne suis^je aussi qu'un souffle, hélas!
Hélas! ne suis-je aussi qu'une on(!le?
Ne verrai-je plus rien de tout ce que j'aimais?
Au dedans de moi le soir tombe.
terre, dont la brume efface les sommets ,
Suis-je le specU«, et toi la tombe?
Ai-je donc vidé tout, vie, amour, joie, espoirt
J'attends, je demande, j'implore; Je penche tour à tour mes urnes pour avoir
De chacune une goutte encore !
J'attendais la conclusion ; elle vint en ces termes :
Comme le souvenir est voisin du remord I Comme à pleurer tout nous ramène I
Et que je te sens froide en te touchant, ô Mort, Noir verrou de la porte humaine I
Et je pense, écoutant gémir le vent amer
Et l'onde aux plis, infranchissables; L'été rit, et l'on voit sur le bord de la mer
Fleurir le chardon bleu des sables.