LA BALLADE A LA LUNE
J'en étais à ce point de mes réflexions, quand tout à coup le silence régna, et l'ordre s'établit parmi les Fantômes
\^i LA GRÈVE l)K SAMAUEZ.
— Citoyens ! dit celui qui avait pris la présideuce, nous sommes réunis pour prononcer un jugemetil sincère sur la poésie nouvelle du citoyen Victor Hugo. Que pensez-vous donc de la Lune considérée comme une hostie, le prêtre étant remplacé par Dieu lui-même, qui offlcie, et qui distribue rEucharistie à tous, au loup, à l'aigle, à l'alcyon, comme à l'homme? L'idée n'est-elle pas belle, grande, originale?
— Oh ! nous ne voulons d'Eucharistie d'aucune espèce, répondit Seigneuret. Sachez, Citoyens, que les Sciences ont à jamais aboli l'époque théologique. La Science moderne ose enfin proclamer franchement la superfluité et même l'absurdité intrinsèque de toute considération des causes finales, des buts providentiels, des inteotions divines. Arguant surtout de ce que la plupart des faits as* tronomiqucs paraissent découler d'un principe unique qu'elle appelle Loi, cette Philosophie pense que l'idée du gouvernement du monde par un suprême Législateur est directement contredite par les progrès de l'esprit humain; et elle déclare que la tâche définitive de la Science est d'exclure de partout cette idée Dieu, pour la remplacer partout par quelque grand principe unique et positif, analogue, par exemple, à la Gravité, qui ne laisse aucune place dans les cieux aux conceptions théologiques.
11 se lut, et on le couvrit d'applaudissements.
— Je demande la parole, dit alors Déjacques. J'appuie la motion du citoyen Seigneuret, Toutes les facultés de la nature humaine doivent être affranchies, et il est trop clair qu'elles ne peuvent l'être avec un monarque. Prou-
livrf: II. it;;i
dhon a très-bien prouvé que Dieu est un lyran. La Poésie, pour sa part, doit concourir au Programme si bien posé par Seigneuret. Si vous voulez savoir, citoyen Hugo, ce que nous pensons de votre pièce, nous aimons mieux la Ballade à la Lune^ d'Alfred de Musset. Et pour vous montrer sur quoi notre préférence se fonde, vous me permettrez de vous la réciter.
Cette ballade se compose de trois parties , plus agréables l'une que l'autre ;
D'àbôrd une partie grotesque, dans te genre des anciens vers Macaroniques :
C'était dans la nuit brune, Sur le clocher jauni,
La Lune Comme un point sur un i.
Lune, quel esprit sombre Promène au bout d'un tii ,
Dans Tombre, Ta face et ton profil?
Es-tu l'œil du ciel borgne?
Quel chérubin cafard
Nous lorgne Sous ton masque blafard?
Qui t'avait éborgnée L'autre nuit? T'étais-tu
Cognée A quelque arbre pointu?
it)4 LA GREVE DE SAMAREZ.
Car tu vins, pâle et morne, Coller sur mes carreaux
Ta corne, A travers les barreaux.
On ne peut avoir, j'espère, plus de chic.
Puis vient la seconde partie, les Souvenirs de Phcebé : il est permis en effet au poète de rappeler les sottises de nos pères et leur crédulité, mais pour en rire, ou les tourner à Taffranchissement des passions.
A ce propos, citoyen HugOj'vous me permettrez de vous dire que votre pièce n'est autre chose, au fond, que la restauration du culte de Phœbé; et il était assez naturel, en effet, qu'étant prêtre d'Apollon comme vous êtes, vous eussiez un faible pour sa sœur. Mais vous avez eu torl de vous prendre au sérieux. Et puis la Lune, changée en une hostie énorme, ne présente rien d'agréable, aucune image sensuelle qui puisse lutter avec la Mythologie. Sous ce double rapport, votre rival, j'entends le poète que nous vous comparons en ce moment , nous paraît très-supérieur :
Va, Lune moribonde, Le beau corps de Phœbé
La blonde Dans la mer est tombé.
Tu n'en es que la face , Et déjà, tout ridé,
S'efface Ton front dépossédé.