CHAPITRE XIX
SUITE
Quel étrange monologue que celui de ce Fantôme masqué !
Il sembla d'abord se réciter une page d'un livre :
n Je ne puis m'empècher, disait-il, de prendre un cern tain intérêt à ce pauvre Satan (je parle du Satan de «c Milton), depuis qu'il est ainsi précipité du ciel. Tout n en blâmant l'opiniâtreté de l'esprit rebelle, j'avoue qiie <c la fermeté qu'il montre dans l'excès du malheur; et la « grandeur de son courage, me forcent à l'admiration ff malgré moi. Quoique je n'ignore pas les malheurs déria vés de la funeste entreprise qui le conduisit à forcer les a portes des Enfers pour venir troubler le ménage de nos a premiers parents, je ne puis, quoi que je fasse, soua haiter un moment de le voir périr en chemin dans la ce confusion du Chaos. Je crois même que je l'aiderais a volontiers, sans la honte qui me retient. Je suis tous ses If mouvements, et je trouve autant de plaisir à voyager <( avec lui que si j'étais en bonne compagnie. J'ai beau a réfléchir qu'après tout c'est un diable , qu'il est en che- •c min pour perdre le Genre Humain , que c'est un vrai <( démocrate , non de ceux d'Athènes, mais de ceux de t( Paris, tout cela ne peut me guérir de ma prévention. — a Quel vaste projet ! et quelle hardiesse dans l'exécution ! i( — Lorsque les spacieuses et triples portes des Enfers « s'ouvrirent tout à coup devant lui à deux battants, et
(( que la profonde fosse du Néant et de la Nuit parut à ses <( pieds dans toute son horreur, il parcourut d'un œil ini( trépide le sombre empire du Chaos; et, sans hésiter, <( ouvrant ses vastes ailes, qui auraient pu couvrir une « armée entière, il se précipita dans Tablme. »
Le Fantôme s'arrêta quelques instants à considérpr ce qu'il venait de se dire , sans formuler aucune pensée. Je ressentais seulement des élans d'admiration qui , de sa cervelle, se communiquaient à la mienne.
Il se parla ensuite à lui-même en ces termes :
'( Qui a écrit cela? Si l'on disait que c'est le plus célè- H bre champion que le Christianisme ait eu de nos jours, «I un homme assurément plus fort que M. de Chateauif briand , l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg et du K livre du Pape, on ne dirait pas la vérité; mais si ce f( n'est pas lui , c'est quelqu'un qui le touche de bien ff près, qui fut de son parti, qui ne brisa jamais avec ses <r opinions , et dont la réputation se confond avec sa (( gloire : c'est son frère , c'est Xavier de iMaistre. »
Après une nouvelle pause qui ne dura qu'un instant, le fantôme masqué se dit , avec le sentiment dMn homme certain de son fait :
f( Il n'y a en vérité que les pauvres d'esprit qui ne penc< sent pas ainsi de Satan... Satan ! mais c'est ia person- « nalité humaine. »
Il fut alors plusieurs secondes sans faire aucune réflexion , puis il sortit ainsi de ce sommeil :