‹ La grève de Samarez: poème philosophiqueChapitre 188 sur 436 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

SUITE

Je n'avais pas achevé ces mots, que des éclats de rire prolongés se firent entendre.

Cette fois , ce n'était pas mon interlocuteur qui riait ; on ne rit pas ainsi à ses propres dépens.

Une ombre épaisse, l'ombre portée d'un bloc gigantesque qui interceptait les rayons du soleil , couvrait à nos pieds tout le terrain devant nous. C'est de cette obscurité que venait ce franc rire ; on eût dit qu'il sortait du Rocher même.

Je me perdais en conjectures pour savoir quel être invisible assistait à notre conversation et y prenait part , lorsque, obéissant sans doute à cette loi naturelle qui fait que le rire est communicatif , un autre être , également invisible, qui me parut devoir être placé derrière moi et à peu de distance, fit chorus avec le premier.

Ce fut alors un fou rire de part et d'autre. Quand l'un s'arrêtait, l'autre recommençait.

— Il paraît, dis-je à la fin , riant à mon tour, qu'il y a des échos ici, et des échos bien railleurs.

Mais le silence seul me répondit.

— Allons! repris-je après quelques instants, puisque les échos se taisent, continuons de causer, mio caro. Tu as essayé de me prouver que l'Art, en essence, est un faiseur de médailles. Cela ne t'a pas réussi. Ton Art , splendeur de VHistoirey est un détestable plagiat du Beau, splendeur du Vrai, et ne saurait tenir devant son modèle. On te demandera toujours le Vrai à propos du Beau. Le Beau suppose le Vrai , dont il est la splendeur. Or le Vrai, le véritable Vrai , c'est ce qui a été préconçu dans l'Intelligence, c'est ridéal. Vois dans quel défilé tu t'es engagé! Il faut que tu retombes dans l'ancienne et absurde définition que l'abbé Batteux, après tant d'autres, et tant d'autres depuis lui, ont donnée de l'Art, considéré par eux comme une pure imitation de la Nature ; de la Nature, quelle qu'elle soit; de la Nature salie, gâtée, défigurée, déchue ; — ce qui mène droit au Réalisme. Ou , si tu veux que l'Art existe à un autre titre, il faut que tu me prouves que l'Art sans morale, TArt effréné et sans règles, sans relation avec les progrès accomplis ou à accomplir par l'Humanité, est pourtant moral par lui-même. Voyons î parle! Dis-nous toute ta pensée.

Page 1