LIVRE III
MOI
Tu n*es pas une étoile.
LA VOIX
« Les roses ont fait plus d'honnêtes gens que les lois. »
MOI
Tu n'es pas une rose.
LA VOIX
a Un rossignol qui chante , l'ombre d'un saule sur un a étang, une jeune fille au front chaste» toute beauté « attendrit le cœur de l'homme. >»
MOI
Ah ! je te vois venir, tu vas me dire que tu es par toimême une beauté.
LA VOIX
(( Le beau , c'est le soleil moral , c'est de la lumière et « de la fécondité. Les chefs-d'œuvre sont des progrès > <c comme les rayons sont des épis. »
MOI
La bonne plaisanterie si j'allais m'ipaginer que tu es dans les eaux de Winckelmann et de Mengs, que tu cherches, après Platon, ce que c'est que to Kalon!... L'énigme que tu me présentes n'est pas difficile à deviner. Tiens , je vais t'en donner le mot. Tu veux dire : L'Art, c'est VAr-liste. Et, ne l'osant pas en ces termes, tu nous parles de Soleil moral, après nous avoir parlé d'étoiles, de roses, et de rossignols. Je comprends ta pensée , elle est transpa-
i^ente sous toutes ces figures. L'artiste est une étoile, une clarté, une rose, un rossignol. Il brille par lui-même , il est odoriférant par lui-même ; il chante sans muse qui l'inspire ; il est la Muse , il n'y a pas d'autre muse que lui. De même que le Soleil fait pousser et mûrir des épis, de même lui, qui est le Soleil moral, il produit des chefsd'œuvre, qui sont des progrès. Ne lui parlez pas de religion , il vous dirait : « Les étoiles ne passent pas la (( nuit à réciter Idi, Civilité puérile et honnête^ et elles D'en « donnent pas de moins bons conseils pour les donner (( sous forme de clartés. » Ne lui parlez pas de lois , il vous répondrait : « Les roses ont fait plus d'honnêtes « gens que les lois. » Ne lui parlez pas d'Idéal pour l'Art, il vous répliquerait : « Un rossignol qui chante , l'ombre <( d'un saule sur un étang, une jeune fille au front chaste, <i toute beauté attendrit le cœur de l'homme. )>
Et si , à ce mot de beauté, vous l'arrêtez pour lui demander la définition du beau , il vous dira : a Le beau , « c'est moi! Les chefs-d'œuvre sont des progrès, comme <c les rayons sont des épis... » Des chefs-d'œuvre, des chefs-d'œuvre! Il n'y a pas tant de chefs-d'œuvre...
Ce que c'est qu'une première erreur! comme elle nous conduit à d'autres, et finalement à un abîme! On commence par séparer l'Art du faisceau de la Connaissance humaine, et on a RArtpour l'Art. Mais alors plus de guide, plus de fanal. Qu'est-ce que l'Art? on n'en sait rien. On arrive donc nécessairement à cette conclusion : « L'Art ^ c'est la fantaisie. » Et en effet, combien de fois n'ai-je pas entendu répéter : L'Art, c'est la fantaisie. Mais on ne peut pas s'arrêter là; il faut aller plus loin encore. Car la fantaisie , c'est la fantaisie de celui qui l'a. Donc, en définitive, l'Art c'est V Artiste.