CHAPITRE XXII
LES TOUBEAUX.
H me prit fantaisie de me reposer sur ce Rocher. Je gravis en trébuchant les blocs de granit; et, arrivé au sommet, je m'assis, les pieds pebdant sur les flots, le dos tourné 4 la terre.
J*étais à cette même place, me dis-je, il y a deux ans, avec Hugo, dont l'absence aujourd'hui afflige mon cœur. Il me disait : « Si je meurs à Jersey, c'est ici que je veux « être enterré ; j'ai choisi ce rocher pour ma tombe. )> Nous parlâmes ensemble de Chateaubriand, qui a sa tombe précisément en face , dans un autre rocher , sur la côte de France.
Hélas ! il y a bien de la vanité dans le soin que nous mettons à préparer nos tombes. Je voudrais bien savoir ce qu'est devenu le tombeaiLde Xercès? Hérodote raconte que, quand ce prince traversa l'Hellespont pour conquérir la Grèce ( qu'il ne conquit pas), il passa en revue l'immense multitude qu'il menait avec lui, et tout à coup se prit à fondre en larmes. Un de ses courtisans lui demandant pourquoi il pleurait : «C'est, dit-il, que, dans cent ans, de tous les homnaes que je vois là devant moi, il n'en restera pas un seul. )> Ce que Xercès disait des hommes , OQ peut le dire des tombeaux!. Qu'en reste-t-il au bout d'un siècle? J'aime la résolution qu'a adoptée Lamennais de faire jeter son cadavre dans la fosse où tous les pauvres de Paris s'en vont en pourritiîre en commun. C'est une idée que cela! Lamennais n'a pas pris tant de soin pour se préparer une enveloppe durable que j'en ai vu
3i LA GRÈVE DE SAMAREZ.
prendre à Vanlenv des Mémoires d'Outre-Toînbe ; mais son monument, pour être la lacune d'un monument, n'en durera pas moins autant que le rocher-tombe de Saint-Malo, et il est plus significatif : c'est un symbole de la communion dans la mort.
Ce n'est pas que je blâme les tombeaux, et j'avoue qu'ils disent quelquefois quelque chose. Les vivants, avec leurs inscriptions, avec les fleurs et les larmes qu'ils déposent sur la froide pierre, s'ajoutent au défunt, et viennent lui prêter main-forte pour ce dernier combat de la Vie contre la Mort. Mais la Mort est toujours victorieuse.