‹ La grève de Samarez: poème philosophiqueChapitre 25 sur 436 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

milieu de ces mêmes forêts où les prêtresses Gauloises avaient cueilli le gui sacré. D'aulres pratiquaient le communisme et bâtissaient des monastères. Voyez-vous ce cap qui est aujourd'hui un Ilot battu par les flots? C'est le rocher de Scilly : avec une longue-vue, vous y apercevriez peut-être les ruines d'un couvent.

Apropos de couvert, j'ai découvert un fait historique qui intéresserait, je crois, mon ancien compagnon en Carbonarisme Augustin Thierry,.... s'il n'était pas mort hier! — Voyez comme la mort se mêle à tout ! — C'est d'ici, c'est de ces forêts dont les pêcheurs retrouvent encore les vestiges dans de gros troncs d'arbres cachés sous les eaux, qu'est parti Pelage, pour aller se joindre aux Stoïciens et aux Pythagoriciens de Rome contre Tinvasion de la doctrine venue de Carlhage. Or que disait-elle , cette doctrine de S. Paul et de S. Augustin? Qu'il n'y avait que du mal sur la terre. Et ce fut cette doctrine qui triompha. Les conciles, à la voix de S. Augustin, condamnèrent le moine audacieux qdi attribuait quelque virtualité pour le bien à la nature humaine. S. Jérôme, sans sortir de Bethléhem , excita contre lui des émeutes à Rome; l'Empereur s'en mêla; cinquante évê^ues d'Italie, qui ne voulaient pas qu'on proscrivit ainsi la Nature, furent emprisonnés, ou exilés; on poursuivit le Pélagianisme partout, quelque déguisement qu'il pût prendre; il résista longtemps, on fut deux siècles à le déraciner ; enfin il acheva de succomber, juste au moment où les flots détruisaient les antiques forêts d'où Pelage était sorti. La terre de Pelage fut ainsi doublement engloutie.

Un beau jour, donc,— je devrais dire un jour néfaste; mais quel jour n'est beau et néfaste à la fois, beau pour les uns, néfaste pour d'autres? — un jour, en l'an du

Christ 709, une marée extraordinaire acheva ce qu'avaient apparemment préparé d'autres marées ; la mer submergea tous les environs de l'antique ville d'Aleth , qu'on appelle aujourd'hui Saint-Servan, depuis le cap Fréhel jusqu'au Cotentin, isola le monticule où est maintenant Saint-Malo, creusa son port , forma la baie de Cancale et du mont Saint-Michel, et occasionna sur toutes les côtes de la Manche d'horribles ravages. Mais les flots et les poissons y gagnèrent; leur empire s'étendit. 11 est vrai qu'il périt beaucoup d'hommes , et que les moines furent surpris dans leurs ermitages.... Surpris? mais pourquoi? n'attendaient-ils pas la fin du lïionde? Seulement la résur* rection ne vint pas.

Et vous aussi vous attendiez à votre façon la résurrection y VOUS dont j'ai vu tant de fois ce rocher tout couvert, ô mes Compagnons d'exil, aujourd'hui morts, absents, dispersés. Semblables en cela aux émigrés de l'ancien régime qui allaient chaque jour se promener sur le port, pour voir s'ils ne découvriraient pas le vaisseau royaliste qui devait les ramener en France, vous atten* diez , vous. . . ce qui n'est pas arrivé.

Aujourd'hui je passe, et ce roc est solitaire, Je n'aperçois plus aucun de vous. Naguère j'ai vu là toutes les conditions humaines réunies. Les uns partaient, d'autres arrivaient^ le rocher ne désemplissait pas. Nous venions à cette place dépouiller nos vêtements et baigner nos corps dans les flots amers : avions-nous dépouillé le mal comme nous avions dépouillé nos vêtements?... naufrage de la Méduse^ qui me revient si souvent en mémoire ! symbole de notre temps, que la mer et les flots ont produit, et qui s'est trouvé l'image de la société Humaine !

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