LIVRE II
Ah ! quant à celoi-ci, il ne connul jamais la richesse et les pièges qu'elle nous tend. Il était naïf, sans arrièrepensée; il suivait ce qui lui paraissait le devoir; c'était l'homme sincère des sociétés secrètes.
11 avait été instructeur à l'école de Saumur. Sa taille était élevée, ses traits pleins de droiture et de candeur. C'était un habile écuyer, un élève du fameux Baucher; il passait ici pour son rival.
Oh ! le malheureux ! quelles peines il s'est données pour établira Jersey un manège! Il avait à cela un intérêt sacré. 11 avait connu dans une auberge une jeune fille bien pauvre, bien peu jolie, qui était servante. Il l'aima, et elle ne lui résista pas. Elle l'avait peut-être aimé la première, et elle le croyait fidèle. Elle ne se trompait point. A peine lui eut-elle appris qu'elle portait dans son sein un fruit de leur amour, qu'il l'épousa et lui donna son nom. Mais il faut un nid à cet enfant qui va naître. Voilà Boni en campagne. Que de soins, dis-je, que de peines, que de tourments, pour avoir à sa disposition quelques chevaux que les loueurs de voitures lui prêtent ! Enfin il a réussi, il a même trouvé des élèves. Hugo et ses fils donnent l'exemple. Je les ai vus sur ce rivage caracoler sous l'habile direction de Boni. Tout va bien pour ce pauvre ami ! Hélas ! voilà qu'au comble de ses vœux, la maladie le prend, la consomption se déclare. art des médecins ! art encore à trouver ! J'admire ton zèle et tes soins empressés, ô cher docteur Barbier! Ce n'est pas ta science qui fait défaut, c'est la science. Je t'entends me dire : n Je prolongerai sa vie, je l'aiderai à espérer jusqu'à la fin; c'est tout ce que je puis faire : nous autres médecins , nous sommes comme les poètes, nous emmiellons les bords du vase. » J'entends Boni répéter, après chaque crise : ce Dans huit
Âù LA GREVE DE SAMAREZ.
jours, je rouvrirai mon manège, n H espéra^ en eâet, jusqu'au dernier moment. La Mort se cache de sa victime, et se platt à la tromper; elle est masquée encore quand elle vient la saisir! Mais sa pauvre jeune femme! Elle aussi, elle s'abusait : je la vois revenir de la pharmacie les mains remplies de drogues, un quart d'heure avant que son Charles expirât. Elle a appris maintenant à connaître la Mort... Allons ! Boni, brave soldat, le drapeau rouge vient te chercher pour te conduire au cimetière !