‹ La grève de Samarez: poème philosophiqueChapitre 36 sur 436 · LITRE IL · texte numérisé non relu

LITRE IL

ballade de son pays. Il était de Normandie, mais sa mère était Irlandaise, et il parlait l'anglais comme le français. Sa voix m'émut jusqu'au fond de l'âme : comme elle était mélancolique! J'aurais voulu la faire taire, cette voix, parce que celui dont elle manifestait l'âme me semblait verser sa vie avec ce chant, comme un blessé verse ^on sang par sa blessure; et j'aurais voulu néanmoins l'entendre toujours, parce qu'elle me parlait profondément. Et puis comme cette vieille mélodie était simple et savante à la fois ! comme les paroles aussi étaient poétiques et d'une invention étrange ! C'était une histoire de bergère, avec un promenoir sur une montagne, des fleurs, des oiseaux; les fleurs parlaient, les oiseaux étaient prophètes. Il y avait là tout un poème. J'aurais désiré qu'on notât ce bel air, qu'on recueillît ces ahciennes paroles; on ne les retrouvera peut-être jamais, les voilà avec Gaffney dans la tombe !

Quand il fut alité, j'allai le voir avec Hugo dans Belmont Road. C'était au coucher du soleil, la nuit venait déjà. Nous ne trouvâmes personne avec lui dans sa chambre. Il aima à passer ainsi seul ses derniers jours et ses dernières nuits; il renvoyait ceux de ses amis qui voulaient veiller auprès de lui. Il était bien, disait-il, il n'avait besoin de rien.

Hugo lui parla de l'Espagne, où il se proposait d'aller. « J'irai bientôt vous y rejoindre, dit Gaffney; nous irons tous, vous allez nous préparer des logements. »

Je croyais son mal guérissable; je lui conseillai un remède dans l'efficacité duquel j'ai quelque confiance, la respiration du goudron. Il me dit qu'il avait été sauvé autrefois par ce moyen, mais qu'il était content de l'honiœopathie; quau surplus il n'était pas bien malade, et qu'il serait bientôt guéri.

Je le revis deux joars après. Je le trouvai avec un livre à la main. — Que lisez-vous là? lui dis-je. — C'est votre traduction de Werther, que Louis Nétré m'a prêtée. Quel poète que Gœthe, et quel penseur !

Et il me lut cette page :

a Un rideau s'est comme retiré de devant mon âme, et le « spectacle de la vie infinie s'est métamorphosé pour moi en un « tombeau éternellement ouvert. Peut-on dire : Cela est, quand « tout passe, quand tout, avec la vitesse d'un éclair, roule et « passe? quand chaque être conserve si peu de temps la quantité « d'existence qu'il a en lui, et est entraîné dans le torrent, sub- « mergé, écrasé sur les rochers? Il n'y a point d'instant qui ne « te dévore, toi et les tiens; point d'instant que tu ne sois, que « tu ne doives être un destructçur. La plus innocente promenade a coûte la vie à mille pauvres insectes ; un seul de tes pas détruit « le pénible ouvrage des fourmis , et fait d'un petit monde un « tombeau. Ah ! ce ne sont pas vos grandes et rares catastrophes, a ces inondations , ces tremblements de terre qui engloutissent a vos villes, qui me touchent : ce qui me mine le cœur, c'est « cette force dévorante qui est cachée dans toute la Nature , qui « ne produit rien qui ne détruise ce qui l'environne et ne se « détruise soi-même.... C'est ainsi que j'erre plein de tourments. « Ciel, terre, forces actives qui m'environnent, je ne vois rien « dans tout cela qu'un monstre toujours affamé. »

Il paraissait ému. Son état m'émut moi-même. Je pris le livre de ses mains, et, feuilletant, je tombai sur la dernière lettre de Werther à Charlotte, avant de mourir ; je crus lui faire du bien en la lui lisant :

* « Après onze heures.

a Tout est si calme autour de moi ! et mou âme est si paisible ! « Je te remercie, ô mon Dieu, de m'avoîr accordé cette chaleur, « cette force, à ces derniers instants!

fi Je m'approche de la fenêtre, ma chère, et, à travers les

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