LIVRE III
« conséquences décisives. Fatigués du mauvais accueil que le
« royaume de Dieu trouvait dans la capitale , les amis de Jésus
t désiraient un grand miracle qui frappât vivement Tincrëdulité
« Hiérosolymite. La résurrection d*un homme connu à Jérusalem
« dut paraître ce qu*il y avait de plus convaincant. Il faut se rap-
A peler ici que la condition essentielle de la vraie Critique est de
« comprendre la diversité des temps, et de se dépouiller des
« répugnances instinctives qui sont le fruit d*une éducation pu-
« rement raisonnable. Il faut se rappeler aussi que, dans cette
« ville impure et pesante de Jérusalem , Jésus n*était plus^ lui-
« même ; sa conscience , par la faute des hommes et non par la
« sienne, avait perdu quelque chose de sa limpidité primordiale,
tf Dése^éré , poussé à bout , il ne s'appartenait plus. Sa mission
i< s'imposait à lui , et il obéissait au torrent. Comme cela arrive
« toujours dans les grandes carrières divines.... »
— Tu auras beau me dire Silence! s'écria la Voix dans l'ombre, il faut que je parle! Si l'auteur de ce beau récit était là, je lui arracherais les yeux. Ces amis de Jésus qui veulent un miracle à tout prix, et cet honnête homme de Jésus qui a perdu de sa limpidité primordiale ! l ! Le narrateur a bien l'andace d'ajoater que c'était par la faute des hommes , et non par la sienne. Il oublie qu'il l'a fait débuter par changer l'eau en vin au clair de la lune! Quelle hypocrisie! Mais continuons, allons jusqu'au bout.
— Oui, jusqu'au bout, dis-je. Où en étions-nous?...
— Aux grandes can*ières divines.
« Comme cela arrive toujours dans les grandes carrières di-
« vihes, Jésus subissait les miracles que Topinion exigeait de lui ,
« bien plus qu'il ne les faisait. Â la distance où nous sommes, et
« en présence d'un seul texte , offrant des traces évidentes d'arti-
a fices de composition , il est impossible de décider si , dans le
<t cas présent, tout est fiction, ou si un fait réel arrivé à Béthanie
« servit de base aux bruits répandus. Il faut reconnaître cepen-
404 LA GREVE D£ SAMAREZ.
« dant que le tour de la narration de Jean a quelque chose de (c profondément différent des récits de miracles, éclos de Timagi- « nation populaire, qui remplissent les Synoptiques (1). Ajoutons « que Jean est le seul Évangéliste qui ait une connaissance préa cise des relations de Jésus avec la famille de Béthanie; et qu'on « ne comprendrait pas qu'une création populaire fût Tenue pren- <i dre sa place dans un cadre de souvenirs aussi personnels. Il est « donc vraisemblable que le prodige dont il s'agit ne fut pas un a de ces miracles complètement légendaires et dont personne « n'est* responsable. £n d'autres termes, nous pensons qu'il se « passa à Béthanie quelque chose qui fut regardé comme une « résurrection.
« La renommée attribuait déjà à Jésus deux ou trois faits de <( ce genre. La famille de Béthanie put être amenée, presque sans « s'en douter, à l'acte important qu'on désirait. Jésus y était « adoré. Il semble que Lazare était malade , et que ce fût même « sur un message des sœurs alarmées que Jésus quitta la Pérée. a La joie de son arrivée put ramener Lazare à la vie. Peut-être ff aussi Tardent désir de fermer la bouche à ceux qui niaient « outrageusement la mission divine de leur ami entraina-t-elle a ces personnes passionnées au delà de toutes les bornes. Peut- « être Lazare , pâle encore de sa maladie , se fit-il entourer de « bandelettes comme un mort et enfermer dans son tombeau de « famille. Ces tombeaux étaient de grandes chambres taillées a dans le roc, où Ton pénétrait par une ouverture carrée que fer- « mait une dalle énorme. Marthe et Marie vinrent au-devant de « Jésus, et, sans le laisser entrer dans Béthanie , le conduisirent « à la grotte. L'émotion* qu'éprouva Jésus près du tombeau de « son ami , qu'il croyait mort, put être prise par les assistants <( pour ce trouble , ce frémissement qui accompagnait les mira- « clés; l'opinion populaire voulant que la vertu divine fût dans a l'homme comme un principe épileptique et convulsif. Jésus « (toujours dans l'hypothèse ci-dessus énoncée) désira voir en-
(1) Les trois Évangélistes Matthieu, Marc, et Luc»