‹ La grève de Samarez: poème philosophiqueChapitre 97 sur 436 · TRISTE · texte numérisé non relu

TRISTE

— Moi : Quelle merveilleuse chose! Sans les poètes, doDC, ni les héros ni les dieux n'existeraient!

— Lui : Enfin ^ qu'as-tu à repondre? M'objecterasr-tu que les vers d'Ennius ont péri, et que néanmoins la gloire de Scipion subsiste? Ne vois-tu pas qu'elle serait bien plus grande, cette gloire, si les vers d'Ennius n'avaient pas péri ?

— Moi : Oh ! je ne t'objecterai pas cela , je pense plus loin.

— Lm : Pourquoi Pétrarque s'est-il donné l'immense travail de chanter de nouveau Scipion? Pourquoi, après tant de temps écoulé, lorsque la langue Latine n'était plus que la langue des savants , a-t-il entrepris de faire une épopée Latine sur la Guerre Punique, si ce n'est par pitié pour cette gloire qu'il voulait sauver du naufrage d'Ennius? H est vrai qu'il n'a pas réussi là comme pour Laure.

iOO LA GREVE DE SAMAREZ.

— Moi : Oh ! cela m'intéresse peu.

— Lui : De quoi es-tu donc touché?

— Moi : Je pense que rien n'existe; je pense à Mars , à Romulus, à Hercule, à Castor et à Pollux, à Bacchus enfin, au grand Bacchus, ce puissant fils de Jupiter, et à Jupiter lui-même... Oui, Jupiter lui-même!... Horace n'a pas osé dire que, sans les poètes, Jupiter n'existerait pas; mais il le fait entendre.

— Lui : Tous ces dieux ne sont-ils pas en effet regardés comme un jeu de l'imagination des poètes ? N'appellet-on pas leur histoire la Fable? Tu vois donc qu'Horace a raison. On appelle cela la Fable, donc cela n'existait pas. Et cette Fable occupe encore l'humanité , donc les poètes sont tout-puissants.

— Moi : Voyons, as-tu d'autres arguments d'Horace? Sature- moi de cette idée que rien n'existe que par la magie des poètes.

— Lui : Tu n'as vu encore que la moitié de l'argumentation .

— Moi : Eh bien, fais-moi voir l'autre moitié!

— Lui : L'Ode à Censorinus a pour complément l'Ode à Lollius; ces deux pièces se suivent dans l'œuvre d'Horace. Il a un art infini , cet Horace ! Les croyants à Bacchus, à Hercule et aux autres dieux, les fanatiques de Romulus, les patriotes pour qui Scipion l'Africain était aussi une divinité , pouvaient se méprendre à sa pensée , et ne voir dans ce qu'il dit qu'un hommage rendu à la poésie, en tant que mêlée au culte des héros et des dieux.

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