INTRODUCTION
Le socialisme et ses moyens de destruction.
Il n'est pas d'époque où l’on n'ait souhaité l’atténuation, voire la disparition des inégalités entre les hommes. Nombreux ont été les esprits généreux qui ont examiné le problème. Nombreux ont été les remèdes proposés.
Le socialisme est un de ces remèdes, remède énergique puisqu'il a pour but non d’atténuer le mal, mais de le supprimer et de le faire disparaître. En quoi consiste-t-il ? Qu'est-il dans son essence ?
Saulière
Ce mot a été tellement employé que l'on a peu à peu perdu de vue son sens étymologique. S'en tenant au but visé, on a dit que le socialisme était une doctrine d’égalitarisme. Ceci n’est pas suffisant. La modification dans la répartition des richesses découlera pour ainsi dire naturellement de la transformation des conditions de la production. Rendre la société propriétaire des instruments de travail : voilà la panacée.
On peut au contraire concevoir une certaine égalisation des conditions, avec le maintien de la propriété individuelle. N'est-ce pas là le programme de certains partis politiques ? Partis fuyants, insaisissables, qui se perdent en nuances, parce qu'ils n'adoptent pas de principe directeur solide; parce qu'ils veulent être à la fois socialistes et individualistes et que ces deux attitudes sont incompatibles; parce qu'ils veulent égaliser les conditions en se fondant sur une idée de justice tout
en maintenant la propriété privée (1). Or il arrive un
(1) On peut leur adresser la critique que M. Cauwès adresse au socialisme de la chaire : « Entre le socialisme de la chaire et le socialisme pur, il n’y à pas de limites bien certaines; c’est là un danger. Du moment où l’État intervient pour redresser les injustices sociales, établir un ordre meilleur, où s'arrêter » ?
Pourquoi conserver la. propriété individuelle si l’on doit y porter continuellement atteinte ? Autant vouloir que quelqu'un vive et se fortifie tout en lui administrant chaque jour des doses de poison savamment calculées.
Peut-on repousser l’individualisme ou prétendre l’atténuer par des tempéraments qui ruinent en réalité sa base, sans tomber
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moment où l’on ne peut guère égaliser au nom de la justice sans supprimer la propriété privée, sans ruiner la liberté économique, et l'on retombe alors dans le socialisme. Il ne peut pas y avoir de place pour un système socialiste hybride et composite, tenant le milieu entre le système de la liberté naturelle fondée sur la propriété privée et celui de l'égalisation des conditions découlant de la socialisation des propriétés individuelles. Que veulent dire tous ces titres de « socialistes chrétiens », «socialistes de La chaire », «radicaux-socialistes », « républicains-socialistes »...? La plupart de ces épithèles sont un moyen commode de séduire une clientèle électorale. En réalité, si le qualificatif qui les accompagne signifie l'attachement de ceux qui se groupent autour d'elles à la propriété individuelle, il en réduit toute la portée. Certes il y a des étapes dans la voie socialiste. Que sont beaucoup de réformes sociales, sinon, dans leurs résultats, des mesures d’égalisation ? Ainsi, accidentellement, certains esprits pourront se rencontrer avec les socialistes pour soutenir des mesures qui figurent sur leurs programmes. Mais le principe directeur sera différent. Tandis que les uns se fonderont sur l’idée de charité, les autres se fonderont sur l’idée de justice. Tant qu’on n'accepte pas le /erme
même de ces mesures, ce qui est d’ailleurs la condition
tôt ou tard dans le socialisme ? Cauwès, Cours d'économie politique, t. IV, p. 604.
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essentielle de légalisation parfaite; tant que l’on rejette la socialisation des moyen de production, on n'a nullement le droit de se dire socialiste. Il faut repousser résolument cette formule selon laquelle « tout le monde serait plus ou moins socialiste », pour dire « l’on est ou l’on n'est pas socialiste ».
La socialisation des moyens de production, telle est l'essence du socialisme (1).
Il est clair que cette socialisation pourra être conçue de facons diverses, et l’on pourra distinguer différents systèmes socialistes : le partagisme, l’appropriationisme, le collectivisme, le communisme... Si les socialistes se divisent à propos de la manière de socialiser les moyens de production, ils se divisent encore à propos des moyens à employer pour arriver à la possibilité d'une telle socialisation. Le problème de la socialisation des moyens de production, en effet, n'est pas de ceux qui peuvent se solutionner immédiatement. IL faut compter avec l’ordre de choses existant, avec un état économique dans lequel la propriété est individuelle. Pour tout socialiste, ce régime devra nécessairement disparaitre parce qu'il est contraire au régime à instaurer. Il faut /e détruire. C'est ce qui a permis à
M. Brouilhet de dire que le socialisme était « essentiel-
(1) Cf. cette bonne définition de M. Hamon : « Le socialisme est un système social ou un ensemble de systèmes sociaux dans lequel les moyens de production sont socialisés ». A, Hamon, Le socialisme et le congrès de Londres, p. 5.
unes
lement révolutionnaire » et « antithétique de l'idée d'évolution » (1).
La conclusion n'est cependant pas logique. La révolution n'est pas seule à avoir un pouvoir destructeur; il peut y avoir des évolutions destructrices. On peut concevoir un socialisme réformiste. On peut imaginer que notre société actuelle s’achemine vers la socialisation des moyens de production à travers une longue série de réformes partielles. Cette socialisation serait alors une révolution pacifique qui ne serait que le terme d’une évolution. Ce socialisme n'est pas seulement une pure conception théorique, il tient une grande place dans les faits. M. Millerand est un de ses représentants les plus notoires (2). Cette attitude conciliatrice est même pour M. Bourguin l'avenir qu'il assigne au parti socialiste en y voyant le « parti des novateurs les plus radicaux et les plus audacieux, le représentant le plus avancé des revendications populaires » (3).
En face de ce socialisme réformiste, détruisant gra-
duellement la société actuelle, on peut placer un socta-
(4) Ch. Brouilhet, Le conflit des doctrines dans l’économie politique contemporaine.
(2) « N'est pas socialiste, à mon avis, quiconque n'accepte pas la substitution nécessaire et progressive de la propriété sociale à Ja propriété capitaliste ». Millerand, Le socialisme réformiste francais, p. 26.
(3) Bourguin, Les systèmes socialistes et l'évolution économique,
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lisme révolutionnaire. C’est « en une fois » que celui-ci veut détruire la société présente. Parmi les socialistes révolutionnaires, les uns ont fondé leur espoir sur l’action parlementaire qui doit leur permettre de conquérir l'État et de faire une révolution politique. Les autres se fient aux forces ouvrières. Le syndicat est pour eux à la fois agent de lutte, de destruction et de reconstruction sociale. Ils veulent une révolution économique réalisée par un moyen économique : la grève générale. Les premiers s'appuient sur l’État s'implantant dans la société actuelle, tandis que les seconds nient toute possibilité d'établir la société future en se servant des rouages politiques existants.
Tous les socialistes qui se livrent à la conquête légale des pouvoirs publics partent de l'idée de la puissance numérique des masses. Les travailleurs sont le nombre. Ils n’ont donc qu'à vouloir pour gouverner au lieu & être gouvernés. Le socialisme se résout en une opération électorale. « Du moment que, par le simple » usage du bulletin de vote, par l’utilisation du parle- » mentarisme, par la prise de possession du pouvoir. » central, la rénovation du monde est assurée, le socia- » lisme ne devient plus qu'une opération électorale » (1).
Et cette opération est toute pacifique (2). Elle amènera
(1) Bibliothèque du mouvement socialiste. Brochure, V, passim. 2) «il n’y à aujourd’hui pour le socialisme qu’une méthode souveraine : conquérir légalement la majorité ». Jaurès cité dans
Lagardelle : La grève générale et le socialisme, p. 113.
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une révolution politique faite par la majorité. La majorité une fois au pouvoir, quoi de plus simple que de commander à l’armée qui ne pourra plus barrer la route à la révolution; quoi de plus simple que de manier l'impôt pour réaliser plus d'égalité dans la répartition des richesses; quoi de plus simple que de décréter la socialisation des moyens de production ? D'autres n’ont pas cru qu’une révolution politique était le prélude indispensable d’une révolution économique. Ayant toujours foi en cette révolution fatale annoncée par Karl Marx et qui devait n'être que le terme de l’évolution du monde capitaliste, ils se lassèrent cependant bientôt d'une attente messianique. Voyant leur sort inchangé, s’habituant aux améliorations apportées chaque jour à leur condition et ne les regardant que comme des mesures insuffisantes, ils voulurent sortir définitivement de leur état. A l'idée de la puissance numérique des masses, s’ajouta d’abord à leurs yeux l’idée de leur puissance économique; les travailleurs seuls créaient toute la richesse. On avait proclamé que le capitalisme ne vivait que d’une exploitation injuste. Il fallait la rendre impossible et l'idée de grève générale se fit jour. Une interruption universelle du travail devait réduire la classe capitaliste à une capitulation honteuse. Cela sembla même insuffisant. On reconnut que l’on ne pouvait pas tout attendre de l'énergie d’une majorité. Une révolution purement poli-
tique était quelque peu utopique. Bien chimérique aussi
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l'espérance de voir tous les travailleurs unis dans un arrêt brusque du travail. Une révolution ne pouvait être l'œuvre que d'une minorité et il en était de même de la grève générale expropriatrice. M. J. Guesde avait luimême dit n'avoir jamais « laissé croire une seule minute » aux travailleurs... que le bulletin de vote pouvait suf- » fire à les affranchir ». La lutte politique n'était qu’une pure manœuvre « une préparation, un entrainement à » la lutte à coups de fusil ». Le prolétariat y prenait « conscience et mesure de sa force, en même temps » qu'il se (rapprochait) de la position à emporter, jus- » qu'à ce que, sous une poussée de deux, de trois, de » quatre millions de voix, plein de confiance en lui- » même, il (donnât) le coup d'épaule final, faisant jouer » son droit à l'insurrection, accomplissant sa révolution » inéluctable » (1).
Mais le prolétariat pouvait-il véritablement prendre conscience de sa force dans la lutte politique? Non. Des alliances avec les partis bourgeois l’amenaient à des concessions et lui faisaient perdre de vue le fossé qui le séparait de l'autre classe. À quoi bon la révolution politique, puisqu'elle ne pouvait avoir lieu que grâce à l'insurrection? L'insurrection seule devait suffire. Ce n'était pas d’ailleurs la lutte à coup de bulletins de vote qui pouvait préparer les travailleurs à la lufte finale. Comment concevoir que des luttes
(4) Bibliothèque du mouvement socialiste. Brochure, V, passim.
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pacifiques développeraient l'esprit révolutionnaire? Non. C'est sur le terrain économique que le prolétariat pouvait prendre conscience de sa force. C'est par la grève qu'il s’entrainerait à la révolution inéluctable. La grève, en effet, est une image réduite de la révolution. C’est un acte spontané, naturel, c’est la révolte d’une minorité. La minorité agit, la masse suit. Quel reproche lui faisaient les politiciens? C'est qu’elle atteignait bien le patron, mais non l'État. Mais cela n'était vrai que de la grève partielle. La révolution pouvait être l’œuvre d’une grève universelle qui atteindrait non seulement l'État, mais la société tout entière. Le mouvement partirait d'une minorité consciente de travailleurs, puis il s'étendrait. La grève gagnerait de proche en proche, la grève deviendrait générale. C’est par la grève générale que l'on pourrait réaliser la révolution sociale, car cette grève se doublerait immédiatement de la prise des instruments de production. On n'rait plus à la conquête du gouvernement. L’effort de conquête devait porter directement sur les usines et les ateliers. Et quoi de plus simple que de concevoir ce fait journalier et si fréquent qu'est la grève, s’étendant peu à peu à toutes les industries d'une ville, d’un pays ?
Au point de vue des moyens d'action du socialisme révolutionnaire, on peut donc distinguer deux socialismes :
Le socialisme parlementaire dont les formes ne sont
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pas révolutionnaires, qui, sans accepter l'ordre de choses existant, s’en sert pour parvenir à ses fins.
Le socialisme ouvrier anti-parlementaire (aujourd'hui le syndicalisme) qui n'accepte pas l’ordre des choses existant et ne s’appuie pas sur lui pour atteindre son but. Englobant dans le même terme méprisant de « politiciens » et les socialistes réformistes, et les socialistes révolutionnaires-parlementaires, il proclame bien baut qu'il ne groupe que des salariés et qu'il possède seul l'outil de leur affranchissement.
La querelle autour des moyens d’action est ancienne et n’est pas définitivement vidée. Il y a une corrélation étroite entre les progrès du socialisme ouvrier et ceux de la grève générale; corrélation étroite également entre les succès de la grève générale et le déclin de l’action politique ou inversement. Par une sorte de mouvement de flux et de reflux les masses ont été entrainées tantôt dans l’une tantôt dans l’autre voie, et ainsi, la grève générale expropriatrice est apparue à toutes les époques en opposition avec l’action politique.
Le conflit entre partisans et adversaires de l’action politique est né dès le début de l'Internationale et se poursuit à travers les années suivantes. Après le congrès d'Amiens (1906), la grève générale est définitivement incorporée dans la doctrine syndicaliste. Elle change alors de caractère. Elle n'est plus exclusive de
tout autre mode d'action. Toute une tactique économi-
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que s’échafaude autour d'elle. Le socialisme ouvrier a à sa disposition de nombreux moyens de lutte enfermés dans l'appellation globale d’ « action directe ».
Préciser ces quelques vues générales, replacer la grève générale dans son milieu et son cadre naturels : les discussions ouvrières; suivre attentivement son développement depuis l'Internalionale ; montrer quelles ont été ses vicissiltudes ; montrer comment l’idée en est redevenue vivante en France vers 1886 et a grandi en même temps que le développement d'un mouvement ouvrier ; éclairer par l’histoire les transformations et les déformations qu'elle a subies; voir ce qu’elle est devenue au milieu du syndicalisme révolutionnaire et pourquoi elle échappe finalement à toute discussion, tel est le but de cette étude.
Si je n'ai pas hésité à faire connaître incidemment mes opinions personnelles, c’est parce que j'ai estimé qu'il y avait là une question de loyauté et qu'aucun doute ne devait planer dans l'esprit du lecteur. J'ai eu d’ailleurs le souci de conserver aux exposés historiques leur caractère strictement objectif.
On verra que le socialisme autoritaire et politique de Karl Marx suscite un socialisme fédéraliste et anti-parlementaire. Ce socialisme accueille l’idée de grève générale en même temps que se développe l'esprit révolutionnaire.
Puis les divers mouvements insurrectionnels échouent.
Le peuple fatigué des révolutions durement réprimées
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a soif d'avantages immédiats. [l se tourne vers l’action politique. |
Les succès ne viennent pas immédiatement. Avec la réapparition de la liberté syndicale réapparaissent les manifestations de l'esprit révolutionnaire. C'est en 1888, en France, au congrès du Bouscat, que brusquement la grève générale est préconisée pour réaliser la révolution sociale. L'idée fait du chemin et s’incorpore insensiblement dans une véritable doctrine, la doctrine syndicaliste.
Les excès des révolutionnaires donnent naissance à un mouvement réformiste au sein du syndicalisme. Enfin les plus violents eux-mêmes. reculent l'échéance fatale de la révolution, se préoccupent davantage des réformes quotidiennes, et là grève générale semble
somnoler doucement dans l'arsenal révolutionnaire.