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CHAPITRE PREMIER

La grève générale dans l’Internationale.

SI. L'apparition de la grève générale.

Le congrès de Genève : l'Owenisme. Le congrès de Bruxelles.

En 1864 s'était fondée l'Association internationale des travailleurs, et, dès le début de son existence, elle eut à se demander ce qu'il fallait entendre par « travailleurs ». Allait-elle être un parti socialiste international ou une pure association ouvrière ? Les syndicalistes de notre époque ont une horreur avouée du parti socialiste qui aboutit quelquefois à mêler entre elles les classes ennemies. L’Internationale, dont ils se considèrent à plus d’un titre comme les successeurs, n'aurait pas répondu à toutes leurs ambitions. Elle n'allait pas se recruter uniquement parmi les travailleurs manuels, mais du moins ce n'allait pas être sans luttes. La discussion commença dès la conférence de Londres de 1865. Elle se continua au congrès de Genève de 1866. Étant données ses origines, Karl Marx devait forcément admettre que les « travailleurs de la pensée », les

intellectuels, pouvaient apporter un utile concours au

socialisme international. Il était appuyé par les ouvriers anglais. Les Français, disciples de Proudhon, soutinrent avec ardeur la thèse contraire. « Ils firent voir que les conditions des deux ordres de travail, travail intellectuel, travail manuel, étaient essentiellement différentes. Ils dirent qu'ouvrirl'Internationale aux intellectuels, c'était l'ouvrir aux hommes de parti qui ne manqueraient pas d'en faire un instrument propre à servir leurs desseins ». Mais Allemands et Anglais étaient contre eux. Leur opposition tomba. Ils défendirent leur opinion sans plus de succès, au sujet de la délégation. Elle devait être au moins réservée aux seuls ouvriers; sinon, disait Fribourg, «il pourrait arriver un » beau jour que le congrès ouvrier fût composé en » inajeure partie d’économistes, de journalistes, d’avo- » cats, de patrons, etc., chose ridicule et qui anéanti- » rail l'association ». Quelle pouvait être l'utilité du concours des intellectuels ? Nulle, disaient les ouvriers français. « La classe ouvrière veut se sauver elle-même, » Sans la protection de personne. Il faut donc que ses » délégués n’appartiennent ni aux professions libérales, » ni à la caste des capitalistes » (1). Marx avait donc eu gain de cause et les Français avaient craint à bon droit de voir l’Internationale devenir la chose d’un parti. Marx allait l’orienter dans la voie politique.

Le congrès de Genève avait affirmé la fin révolution-

(4) Tolain.

nsire de l’Internationale, Les travailleurs devaient se préler une aide muluelle pour la défense des salaires, mais il yavaitun but plus élevé à atteindre : la suppression du salariat, Le but était nettement défini, Quels allaient être les movens d'action ?

” L'influence de Marx allait grandissant dans l'Internationale et le congrès de Lausanne (1867) déclara que l'émancipation sociale des travailleurs était inséparable de leur émancipation politique. Le moyen d'action, c'était désormais l’action politique. Il fallait conquérir l'État pour supprimer le salariat et affranchir les masses ouvrières, C'était par l'État qu'on réaliserait la révolution. Aussi, sous l'influence de de Paepe, les congrès de Lausanne (1867) et de Bruxelles (1868) se prononcèrent-ils en faveur d'une extension progressive des services publics.

Quant 4 la grève, le congrès de Bruxelles ne l'exanina d'abord que comme grève partielle. En l’envisageant sous ce jour, il pouvait 4 juste titre déclarer qu'elle n'était pas « un moyen d'affranchir complètement le travailleur », mais une simple nécessité dans la situation actuelle entre le travail et ie capital. Cette impuissance de la grève comme moyen d'action étaitelle sans remède? Ce que ne pouvait pas une grève partielle, ce que ne pouvaient pas des grèves isolées et désordonnées, pourquoi ne serait-ce pas l'œuvre d'une grève universelle, d'une grève générale?

La question d'une grève universelle avait été envisa-

AM joies

gée dès le congrès de Genève (1866). Mais l’on n’y avait parlé que d'une grève de solidarité, d’une grève pacifique. C'était un simple perfectionnement apporté à la grève partielle pour lui donner plus de poids. Elle avait un but ré/ormiste : la hausse des salaires. L'idée était venue des Anglais et leur proposition était tout intéressée. À cette époque, les grèves des Trade Unions étaient souvent dénuées d'effets et n’aboutissaient à aucun résultat, parce que les patrons anglais venaient chercher de la main-d'œuvre sur le continent. Ils embauchaient des ouvriers, de préférence là où la main d'œuvre élait mal payée, et ceux-ci, indemnisés de leur voyage, séduits par la vision d'un gain plus fort, consentaient facilement à s’expatrier. La « grève européenne » élait le seul remède aux échecs décourageants des grèves anglaises. Les Anglais ne cachaient d'ailleurs pas leur but, au fond bien égoïste. « Les » ouvriers angläis, qui connaissaient le prix du temps,

n'étaient pas venus en Suisse seulement pour discou- » rir ou entendre discourir à perte de vue sur des ques- » tions qui ne pouvaient pas aboutir à des actes ; ils » avaient un projet susceptible à leurs yeux de réalisa- » Uon,'et ce n'élait rien moins que l'organisation d’une » grève universelle... On embauche çà et là sur le con- » tinent, disaient-ils, des ouvriers qui viennent #roubler » nOS arrangements domestiques et peser sur notre » main-d'œuvre. C’est à quoi il est urgent d’aviser et,

» tout réfléchi, il n'y a qu'un moyen effisace, c’est que

Eire

» toute grève devienne européenne... Au premier signal, » toute branche d'industrie pourrait, sur les îles anglai-

» ses et en terre ferme, être simultanément frappée de

» torpeur ou rendue à l’activité » (1). Ainsi, les Anglais proposaient une généralisation de la grève bien plus qu'une grève générale. L'idée ne se liait en rien à leurs yeux à une mainmise sur les instruments de production. Le caractère essentiel de leur plan « réfléchi » était bien moins le caractère général de la grève que son caractère international. Chaque fois qu'une branche d'industrie s'arrêterait en territoire britannique, la même branche devait être également frappée de paralysie sur le continent. Les ouvriers européens devaient venir au secours de leurs camarades et les soutenir dans la lutte. Mais comment penser qu'un pareil programme pût les séduire ? C'était vraiment trop compter sur leur dévouement. Aussi les Auglais aimaient à répéter qu'ils ne seraient pas les seuls à bénéficier d’un tel mouvement le jour où il se produirait. Les bienfaits d'une telle grève atteindraient Le prolétariat tout entier en augmentant son bien-être. « Les ouvriers anglais y » gagneraient d'être délivrés de leur dernier souci, » ceux du continent de voir leurs salaires se mettre

» forcément de niveau avec les salaires anglais (à cette

(1) L. Reybaud, L'économie politique des ouvriers, Revue des Deux-Mondes, 1° novembre 1866.

Saulière 2

mire

» époque) très supérieurs » (1). Ce plan se heurta à la résistance des ouvriers français qui avaient dans la coopération une foi absolue. La coopération fut opposée à la grève universelle et, finalement, le congrès adopta une résolution... qui ne résolvait rien. Le congrès déclare que « l'état actuel de l'industrie, qui est la » guerre, emporte l'obligation d’une aide mutuelle pour » la défense des salaires, mais qu'il y a pourtant un but » plus élevé à atteindre, qui est la suppression de » ceux-ci ». On peut voir là une formule conciliatrice : le premier membre de phrase visant la grève universelle et décrétant l'obligation pour les ouvriers du continent de se solidariser avec leurs camarades anglais; la seconde partie de la résolution s'appliquant à la coopération qui, elle, pouvait amener la suppression du salariat. C'était, en somme, une victoire des proudhoniens dont la puissance était encore assez grande, à cette époque, au sein de l’Internationale.

La grève universelle que les Anglais proposaient à Genève était une renaissance de l’'Owenisme. L'idée de grève générale remonte en effet à Robert Owen. Dès 1825, nait en Angleterre un mouvement ouvrier révolutionnaire qui fut puissant, mais éphémère. Jusqu'en 1831, les masses s'organisent en associations et ont

une tendance très marquée à agir en dehors du gou-

(1) Revue des Deux-Mondes, 1e novembre 1866, L. Reybaud,

article cité.

vernement. Après la création d'une Union nationale des fileurs de coton, se fonde, en 1830, l'Association nationale pour la protection du travail. La vie de ces unions fut de courte durée (1). À ce moment, d'ailleurs, R. Owen était absent d'Angleterre et établissait en Amérique sa fameuse colonie de « Nouvelle Harmonie ».

Bientôt après 1830. abandonnant la violence, les ouvriers songent à conquérir le suffrage universel. Ils se tournent alors vers le gouvernement. Avec William Lowet s'organise une « Union ‘nationale des classes laborieuses » pour obtenir le droit de suffrage. Une réforme fut faite en 1832. Mais elle n'accordait le droit de suffrage qu'à l’ensemble des classes moyennes.

La déception causée parmi les ouvriers futimmense (2) et il y eut alors un mouvement de réaction contre l’action législative. I fut dirigé par R. Owen. En 1832, se fonde une « Union du Bâtiment » divisée en loges et dirigée par un comité général. L'admission des membres donnait lieu à des cérémonies mystérieuses, et notamment au fameux serment de fidélité et de secret(3). Au mois de décembre de l’année suivante, R. Owen forme la « Société pour la régénération nationale »,

afin de poursuivre la réduction des heures de travail.

(1) Sydney et Béatrice Webb, Histoire du Trade Unionism, p. 121 et suiv.

(2) Sydney et Béatrice Webb, op. cit., p. 160.

(3) Sydney et Béatrice Webb, op. cit., p. 125 et suiv.

Ras ire

En 1834, cette association change de nom et l'on note l'existence d'une « Grande Union nationale consolidée des métiers » (Grand National Consolidated Trades Union). C'était là la réalisation de l'idéal des révolutionpaires de l’époque. Ils voulaient fondre les Unions en un corps unique. Ils désiraient une Trades Union et non pas seulement des Trade Unions. Bref, ils voulaient parvenir, en somme, à la création d'une Confédération générale du Travail qui, dans leur conception, devait unir les travailleurs, non seulement dans un fédéralisme plus ou moins étroit, mais bien dans une seule organisation universelle » (1). C'est cette Union empreinte, comme toutes celles de l’époque, d’un caractère mystique, déléguant dans les districts des apôtres zélés, munis d’une Bible et d’un Nouveau Testament, porteurs de « figures de la Mort avec sa faux et son sablier », c’est cette Union qui allai prêcher aux ouvriers désillusionnés l'abandon de la politique. Le comité exécutif qui la dirigeait s'était donné pour programme de provoquer une grève générale de tous les travailleurs. Robert Owen avait déjà exposé au congrès de l'Union du Bâtiment de septembre 1833 que le « travail est la source de toute richesse ». Cette source, il appartenait aux ouvriers de la tarir. La grève générale était donc capable d'opérer l’expropriation des capita-

listes, expropriation toute pacifique d’après l’organe

(1) Sydney et Béatrice Webb, op. cit., p. 116.

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hebdomadaire de l'Union du Bâtiment. « Le pouvoir » vanté du capital, disait-il, va maintenant être mis à » l'épreuve; nous établirons bientôt son absence de » valeur quand il est privé de notre travail... nous ver- » rons le propriétaire paresseux forcé de nous deman- » der de le délivrer de son bien sans valeur » (1). Cette grève des bras croisés suffirait-elle à réaliser l'idéal socialiste, suffirait-elle dans le cas d’une résistance du gouvernement à opérer la t'ansmission des usines aux Unions ouvrières fondées pour les diriger ?

En réalité, cette question capitale ne fut jamais sérieusement discutée. Robert Owen avait d'abord pratiqué l’action parlementaire. Il eut même l'idée de la législation internationale du travail et c’est ainsi qu’en 1818 il adressait sans succès un méimoire au congrès de la Sainte-Alliance d’Aix-la-Chapelle. Découragé, désabusé, il accepta alors l’idée de la Grève générale. Il est certain qu'il croyait pouvoir obtenir par ce moyen la journée de huit heures. Mais espérait-il la disparition certaine du salariat après un formidable arrêt du travail? La question est plus douteuse. La conception de la grève générale réformiste était celle que l’on a vue reparaitre au congrès de Genève de 1866. Quant à l'idée de grève générale expropriatrice, quoique certainement vivante à cette époque, elle ne parait pas être la seule qu'Owen eût eu en vue. Idéaliste et moraliste, il « rêvait

(4) Sydney et Béatrice Webb, op. cit., p. 132.

Ro pe

d'un nouveau ciel et d’une nouvelle terre ». Il concevait la chute du capitalisme, bien moins à la suite d'une grève générale pacifique privant les capitalistes de toutes ressources, qu'à la suite de changements brusques et vagues, d’un cataclysme prochain et mystérieux. Ces grands changements devaient, selon lui, « tomber tout d'un coup sur la société comme un voleur dans la nuit » (1). Et l’un de ses disciples expliquait « qu'une seule année pouvait désorganiser tout l'édifice du vieux monde et transférer par un bond soudain tout le gouvernement politique du pays du maitre au serviteur » (2). La révolution si attendue ne vint pas et les ambitieux projets de la Trades Union échouèrent. Impuissante à provoquer une grève générale, elle fut engagée malgré elle dans des disputes sectionnelles qui l’épuisèrent. Des grèves nombreuses éclatèrent dans toute l'Angleterre malgré tous les efforts du Conseil exécutif pour enrayer ces conflits partiels. Londres, Westminster, furent partiellement plongées dans l'obscurité pendant quelques jours. Le gouvernement intervint et poursuivit les unions, se prévalant d’un vieil Act de Georges III (1797) frappant de peines sévères ceux qui faisaient prêter serment pour une société illé-

gale (3).

.(1) Sydney et Béatrice Webb, op. cit., p. 135. (2) Sydney et Béatrice Webb, op. cit., p. 168. (3) Sydney et Béatrice Webb, op. cit., p. 146.

À ce mouvement qui avait fait naître tant d'espoirs, succéda un mouvement démocratique pour l'obtention du suffrage universel. Les masses désappointées revenaient encore une fois à l’action politique. Ce fut la période de l'agitation chartiste. Selon les Webb, Les Trade Unions n’y prirent aucune part bien que les chartistes eussent cherché à capter à leur profit leur énergie révolutionnaire. [ls recommandaient à tous les salariés d'user de la grève générale dans un but réformiste « de cesser le travail jusqu'à ce que la charte devint la Loi du pays ». Mais l’absurdité manifeste qu’il y a « à conseiller à des hommes affamés de rester en grève jusqu'à ce que tout l'ensemble de la machine politique du pays ait été changé (dût) de bonne heure être devenue évidente pour les plus avisés des Trade Unionistes » (1). C'était donc encore la conception de grève générale pacifique qui dominait.

Ce fut elle qui reparut à Genève, apportée, on l’a vu, par les Anglais. Cette renaissance de l’'Owenisme dans l'Internationale ne devait pas être de longue durée et ne devait pas se continuer à travers les congrès suivants.

Au congrès de Bruxelles, on examina pourtant la question de la grève générale. Elle avait toujours le caractère d’une suspension de travail. On admit que « le » corps social ne saurait vivre, si la production [était)

(1) Sydney et Béatrice Webb, op. cit.. p. 180.

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