C. Le syndicat, organe de reconstruction sociale
La conception syndicaliste de la société future ne peut qu'être effleurée ici, sous peine de dépasser le cadre de cette étude.
On ne sait d’ailleurs rien de bien précis ni de bien exact sur le lendemain de la grève générale (1).
«.. C’est aux groupements corporatifs, aux syndi-
» dicats, qu'incombera la besogne de prise de posses-
» sion des usines et ateliers; c'est eux qui, dans
chaque industrie, en se mettant en rapport avec leur » fédération, régleront l'intensité de la production. Dans » les Bourses du Travail devenues les ganglions nerveux
» de la nouvelle organisation sociale, afflueront les
Voyage révolutionnaire. Ce sont presque les notes de voyage d’un véritable « désenchanté ».
(4) « Plus de dogmes ni de formules; plus de discussions vai- » nes sur la société future, plus de plan compendieux d’organi- » sation sociale... Il n’y a pas de place dans une telle conception » pour les rêveries utopiques qui annoncent à date fixe le boule- » versement de la société » {Bibliothèque du mouvement proléta-
rien, broch. I, p. 8).
» demandes de produits qui seront ensuile transmises » aux groupements intéressés. Quant à la circulation,
» elle sera assurée par la Fédération des Trans-
» ports » (1).
Mais par quoi remplacer le moteur actuel du monde économique ? Il y a longtemps qu'on a dit avec raison qu’à l'intérêt personnel on ne pouvait substituer que le dévouement à l'intérêt général, ou un principe autoritaire de direction.
De ces deux substituts, lequel choisit le syndicalisme ? Au premier abord, il semble que cette cité nouvelle, basée sur une fédération de syndicats organisant librement la production (2), fasse appel à toutes les volontés et compte sur le libre jeu de la bonté des hommes, pervertie seulement par les institutions politiques et économiques acluelles. En effet, la conception de la nouvelle vie syndicaliste ne sera imposée à personne au lendemain de la révolution. On tâchera de « convaincre »,de persuader les masses au moyen de paroles émues (3); nous sommes loin de la « chaussette à clous » et des atrocités de la « chasse aux renards »! L'autorité disparaîtra de ce monde. Tous les hommes
seront traités sur le pied d'égalité Nul ne sera plus le
) La grève générale et le socialisme, p. 56.
) Pataud et Pouget, op. cit., p. 140, 141.
3) Pataud et Pouget, op, cit., p. 143, 148, 153, 168, 188.
salarié, le subordonné de quiconque (1). On verra fleurir l'esprit d'entente et de concorde (2). Et alors le dévouement à l'intérêt général se fera jour. Chacun supportera allègrement le poids de sa tâche. On se surmènera avec enchantement (3). Sans doute, cela fait honneur à tous les habitants de la Cité future qui ne peuvent qu'être fiers d'une telle confiance. Mais en raisonnant ainsi, on spécule sur une transformation radicale du genre humain, sur une transformation si profonde, qu'il n’est pas téméraire de la juger utopique.
Il est probable que la discorde ne quitterait pas le monde. Les querelles qui se font jour de notre temps, d'individu à individu, se feraient jour de groupe à groupe. L’autorilé devrait nécessairement intervenir dans ces rapports. Peut-on même douter de ce dénouement en voyant avec quelle facilité la C. G. T. se donne aujourd'hui la mission de présider à la direction de la vie ouvrière? Quoi de plus centralisateur que la C. G. T.? Ne s’efforce-t-elle pas de faire mouvoir les masses au doigt et à l'œil? Ne cherche-t-elle pas à « décréter » les grèves? Ce n’est pas sans raison que l’on a parlé de la « tyrannie syndicale » etde « l’armée prolétarienne ». Le rôle de l'administration de la rue Grange-aux-Belles
sera-t-il terminé alors qu'elle aura conduit le proléta-
(1) Pataud et Pouget, op. cil., p. 142.
(2) Pataud et Pouget, op. cit., p. 109.
(3) Pataud et Pouget, op. cit. p. 126 et 177.
riat à la grève victorieuse? Ne se considérera-t-elle pas, au contraire, comme l'organe désormais nécessaire pour coordonner, en dernier ressort, les efforts et les besoins? Et l'on verrait sans doute, tel le Phénix, l'État renaître de ses cendres, État bien plus autoritaire certes, et bien plus lyrannique que l'État « le plus gendarme », à en juger d'après les manifestations d'activité de son embryon. Peut on, en effet, raisonnablement penser que le Comité confédéral s'en tiendra à la seule fonction d’autorité que lui assignent MM. Pataud et Pouget: celle de bannirles auteurs d’actes antihumains.. que le mépris de leurs semblables ne suffirait pas à
amender? (1)
Les syndicalistes ne semblent guère se préoccuper que pour la forme de leur besogne au lendemain de la grève générale. [Is nous proposent, en somme, un saut dans l'inconnu.
Avant tout, la transmission des richesses ! Le reste viendra en son temps. Cette transmission des richesses, on à voulu, à un moment, la colorer de légalité en décorant du nom de grève un moyen de dépossession et de révolution inique. On a dû s'avouer vaincu dans ce maquillage de la réalité et reconnaitre que la grève générale destinée à abattre le capitalisme n'était qu'une
(1) Pataud et Pouget, op. cit., p. 189.
pure insurreclion. Sans se laisser décourager par leurs échecs, les révolutionnaires poussent aujourd'hui les masses à la révolte. Le but nettement avoué de la G. G. T. n'est-il pas la destruction de l'État et le bouleversement de l'organisme économique ? Ses dirigeants sont passionnés de détruire. Ils espèrent que de la ruine de la société présente sortira comme par enchantement une société nouvelle. Sans plans de reconstruction précis, ils comptent avec une foi mystique sur une Providence invisible. Ils espèrent un concours de circonstances impossible à décrire qui fera régner une nouvelle justice. L'homme n'a pas à tout organiser. Les événements auront leur part dans la révolution future et dans l'établissement de la Cité définitive. Les événements? Oui : Providence, Hasard, Fatalité, quelque nom qu on lui donne, on fait état d'une force inconnue et cachée sur laquelle on fonde beaucoup d’espoirs. Mais n'est-ce pas là un aveu dans le pouvoir créateur du laissez-faire ? N'est-ce pas un aveu dans [a spontanéité des phénomènes économiques ?
Certes, on a souvent dépeint les individualistes comme planant au-dessus des réalités après avoir découvert la plus simpliste des panacées, comme fermant volontairement les yeux sur tous les maux inévitables qui résultent de la nature des choses et des hommes. C'était là et ce peut être encore un thème à railleries faciles. Mais n’est-on pas en droit de trouver que Île souci des réalités manque quelque peu à ces ardents
* OR) / Saulière 14