INTRODUCTION
La grippe est une maladie infectieuse et contagieuse qui, prenant à certaines périodes l’allure de grande épidémie, frappe de vastes territoires, et s’étend avec une certaine rapidité.
Elle est connue depuis longtemps, puisque les premières relations cliniques remontent au xii® siècle. En France, le souvenir est resté de Tépidémie de 1889-1890, très meurtrière. Elle fut l’objet de nombreuses recherches scientifiques qui permirent d’écrire avec précision l’histoire de la grippe épidémique.
Depuis cette époque, la grippe n’était pas apparue en Europe sous forme de grande épidémie. Les cas isolés, et même certaines petites épidémies locales décrites sous le nom de grippe, n’ont paS toujours une origine grippale certaine, ce diagnostic si usuel étant porté à tort pour des. laryngo-trachéites, des bronchites sans spécificité. Cette inexactitude impose dans l’esprit du public, peut-être même du médecin, une idée fausse de la grippe, qui surprend alors d’autant plus en temps d’épidémie vraie qu’elle est plus mal connue.
L’épidémie actuelle seanble avoir débuté en Espagne, au début de l’année .1918, «l’où la dénomination de « grippe espagnole » sous laquelle elle est couramment décrite. On
ignore à quel moment et en quels points elle est apparue dans le reste de l’Europe. Il est certain que, pendant tout l’été 1918, elle a sévi en Allemagne, en Autriche-Hongrie, d’où elle aurait gagné la Suisse et en dernier lieu la France, obéissant ainsi à la loi générale d’extension de toutes les épidémiès de grippe qui évoluent de l’Est à l’Ouest, extension que la fermeture des frontières en temps de guerre, les mesures d’hygiène internationales en temps de paix peuvent gêner ou retarder sans parvenir à l’arrêter.
Les renseignements certains manquent sur les caractères de l’épidémie dans les empires centraux. Ils existent par contre pour la Suisse, où la grippe a commencé à revêtir un caractère de gravité inquiétant dès le mois de juin, pour atteindre le maximum de morbidité et de mortalité en juillet, faisant des victimes nombreuses dans l’armée et dans la population civile.
En France, la grippe à allure épidémique n’a guère été signalée avant le mois de mai ; elle donnait alors l’impression d’une maladie bénigne, contrastant avec l’épidémie qui évoluait en Suisse à ce moment, à tel point qu’on avait peine à admettre l’identité des deux maladies. Mais, au mois d’août, l’apparition de gripp>e, avec complications pulmonaires fréquentes et graves, est venue renverser brusquement l’optimisme du début.
Quoi qu’on en ait dit (et cette opinion prédominante était en réalité celle du public et non du corps médical), la grippe de 1918 est la même que celle de 1889-1890. C’est une maladie déjà connue; ainsi, le nom de grippe espagnole n’est-il nullement justifié.
Cependant, bien qu’identique sans doute dans son essence, c’est-à-dire dans son agent pathogène, aux épidémies antérieures, l’épidémie actuelle possède son individualité clinique; on ne saurait méconnaître les variations des espèces morbides même à des intervalles rapprochés :
la grippe actuelle n’échappe pas à cette loi générale. Si les articles cliniques des traités de médecine consacrés à la grippe et rédigés après l’épidémie de 1889-1890 conservent encore aujourd’hui toute leur exactitude et toute leur valeur, il est cependant intéressant de reprendre dès maintenant l’étude de la grippe en 1918 en insistant seulement sur ses particularités. Tel est le but de ce travail, destiné à compléter des notions déjà connues, et dont le seul mérite est son esprit clinique. Il résume, en effet, une série d’observations prises au jour le jour au lit des malades tant dans la population civile que dans les milieux militaires.
A l’heure actuelle, on ne saurait d’ailleurs écrire l’histoire complète de l’épidémie de grippe. Les statistiques relatives à l’épidémiologie, à la morbidité et à la mortalité, ne peuvent pas encore être établies. Ces questions ne seront pas envisagées, mais tout en n’abordant que l’étude clinique et thérapeutique, il est nécessaire d’exposer au préalable certaines notions étiologiques, qui en sont insépérables, et qui, en particulier, commandent la prophylaxie.
ETIOLOGiE
CONDITIONS PRÉDISPOSANTES
La grippe ne frappe pas tous les sujets. L'âge joue à ce point de vue un rôle important. La grippe ne s’observe pas chez les tout jeunes enfants, elle n’apparaît guère avant 8 ans ; son maximum de fréquence est à l’âge moyen, de 18 à 40 ans. Les sujets âgés semblent jouir d’une véritable immunité au cours de l’épidémie actuelle. Le sexe a peu d’influence, bien que les statistiques accusent une prédo-
minance assez nette pour le sexe féminin. La grippe a fait, en particulier, beaucoup de victimes parmi l’élément féminin occupé dans les usines, mais ici, ce sont les conditions de travail qui interviennent.
Tout ce qui débilite l’organisme prédispose à l’infection grippale; causes physiques, tels le surmenage, la fatigue, les affections chroniques de l’appareil respiratoire, les déformations de la cage thoracique ; causes morales, et l’on sait combien les facteurs de dépression morale sont nombreux à l’heure actuelle, du fait de la guerre.
Sans doute, les conditions réalisées depuis plus de quatre ans par la guerre européenne, ne sont pas sans quelque influence sur l’extension rapide de la grippe dans toute l’Europe. Pour la Suisse et aussi pour l’Allemagne, on admet volontiers que des restrictions alimentaires chaque jour plus pénibles ont préparé le terrain à l’épidémie, et expliquent le nombre élevé des formes graves qui ne font que traduire le défaut de résistance de l’organisme.
En France, ce facteur » restrictions alimentaires » ne saurait être invoqué, les restrictions n’ayant guère visé que le superflu sans jamais atteindre le nécessaire; c’est une autre raison qui explique la dissémination de l’épidémie.
La contagiosité de la grippe est admise sans conteste ; or, les éléments qui favorisent la contagion sont malheureusement trop nombreux. On invoquera peut-être à ce point de vue l’encombrement (la population ayant, pour diverses raisons, presque doublé dans certaines villes, sans que les habitations aient augmenté parallèlement à la densité des habitants) et le développement considérable des usines, où les conditions d’hygiène satisfaisantes sont parfois difficiles à réaliser. Ces facteurs expliquent le développement de la grippe dans une grande ville, dans une agglomération importante, mais les cas de grippe sont aussi nombreux dans les campagnes où l’encombrement n’existe pas, où
les restrictions ne sont pas connues, et où l’extension de l’épidémie paraît résulter surtout des fautes contre l’hygiène la plus élémentaire. Il suffit, pour le comprendre, de voir dans quelles conditions sanitaires vivent, sans regret d’ailleurs, les habitants des campagnes : salles basses, mal aérées, à fenêtres constamment fermées, même par un beau soleil, lits enfermés dans des alcôves, ou entourés de rideaux poussiéreux ; accumulation des occupants dans une chambre unique, surchauffée dès les premiers froids, où les repas sont pris à proximité du lit du malade qui crache dans un moüchoir, une serviette, plus souvent à même le sol et jusque sur les murs. A cela s’ajoute la curiosité des voisins qui viennent voir les malades, séjournent auprès du Ht et rentrent ensuite dans leur famille sans prendre la précaution cependant élémentaire de se laver les mains.
Si les conditions d’hygiène sont plus difficiles à réaliser dans les villes, dans les campagnes, où tout pourrait être obtenu à ce point de vue, on ne constate aucun progrès, par suite de la routine et de l’indifférence des habitants.