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La guérison des maladies, roman

Tout près de la maison, il y avait le lac, mais on ne voyait pas le lac de la maison ; à peine si on apercevait le ciel, en se penchant par la fenêtre.

C'est ces vieilles petites villes du vignoble, qui sont assises entre la pente et l'eau, et la place leur est mesurée, parce que la terre a trop de valeur.

Une petite tête de Vierge sculptée dans la pierre se voyait encore au-dessus de la porte d'entrée; c'était au second étage. Et au-dessus

LA GUKKISON DES MALADIKS

de ce second étage, il n'y avait que le grenier plein seulement de courants d'air, plein seulement aussi d'un bruit de noix roulées, quand les souris sortaient de leur trou.

Deux petites chambres sous le grenier, voilà, sous le vent et sous les souris, deux petites chambres, c'est tout. Il n'y a pas seulement qu'on ne connaît pas le soleil, il y a aussi qu'on est pauvre. La pièce qui vient, c'est un franc ; la suivante, c'est un franc. Et sitôt parties que venues. L'argent chez nous est comme les gouttes de pluie qui tombent sur la terre sèche et sont tout de suite bues. Même qu'il faut prendre le mot boire dans son sens le plus immédiat, et on sait que boire, en ce sens, est un métier contradictoire aux autres ; c'est plus qu'un métier, à vrai dire, c'est une vocation, une carrière; il faut choisir un jour ou l'autre, comme on finit par voir, et on choisit. Il y a ceux qui se contentent, il y a ceux qui ne se contentent pas. Il y a ceux qui n'ont besoin que de ce qu'ils ont et il y a ceux qui n'ont besoin que de ce qu'ils n'ont pas. Grand départagement des hommes. Lui allait chercher dans le vin ce

la GUÉRISON DES IfALADU

qu'il ne trouvait pas ailleurs. Malheureusement, on n'esl pas toujours compris, parce qu'il y a les autres. II y a les autres qui ont

trouvé, parce qu'ils n'ont jamais cherché. II

i votre femmej votre propriétaire, les personnes (pu* vous ont employé autrefois ; eeuxci disaient : « Dommage, c'était un bon travailleur. » Et eux calculent et ont des livres de comptes et supputent ce qu'ils ont ; mais, pendant qu'ils sont occupés à leurs alignements de chiffres, moi, je chante, laissant même ma chanson être tout de suite emportée par le mauvais vent qu'il fait aujourd'hui, parce que, pour une qui m'est prise, combien d'autres qui viendront?

Il était gai, en effet, ce jour-là, comme il rentrait, vers les trois heures.

Un ciel bas de mars, et du vent. Il n'allait pas très droit, mais n'est-ce pas justement pour vous permettre de ne pas aller droit que les rues sont un peu plus larges qu'il ne faut? 11 n'allait pas très droit, et il faisait beaucoup de bruit, c'est cette chanson qu'il

chantait. Votre bonheur est incomplet quand 00 est seul à être heureux. J'ai à porter témoignage devant mes frères et mes sœurs par le cœur. On ne sait pas s'il fut entendu, il ne s'en occupait même pas, il continuait de chanter. 11 arriva devant sa porte, il lira son chapeau à la petite Vierge. Et un dernier bout de chanson pour elle (levant le bras, et avec un nouveau salut), puis il se tut, mais il le fallait bien.

Commençait, en effet, l'entreprise de l'escalier, qui n'était pas une petite entreprise. Kt il s'y absorba, silencieusement (rien d'autre dans l'obscurité que son souffle, un peu court quand même), dure entreprise, comme on voit, occasion pourtant d'un nouveau plaisir, parce que chaque marche était comme une personne, et il adressait à chacune un petit discours : « Ah ! c'est toi, eh bien, viens-y! » et en effet elles y venaient l'une après l'autre, bien qu'elles y vinssent assez lentement.

Loin de se plaindre qu'il y en eût trop, il aurait aimé qu'il y en eût dix fois plus, et plus mauvaises encore qu'elles n'étaient, plus branlantes, plus usées ; des marches pour

LA Ol H il

toute la vie el <>u monterai! au ciel. Et il mit à rire tout haut. A ce moment, il connu! <l 11 9ï I devait être arrivé nu premier palier : son pied qu'il levait ne rencontra rien*

Bravo ! un étage <lc fait. Il riait de nouveau. Crin, .Iules, fila <le Louis, quarantehuit ans, vigneron. Et il recommençait : « Un étage de Fait, plus rien qu'un !... » l3ui « Tant pis ! »

Et il repartit avec plus d'ardeur, comprenant toujours mieux qu'il était l'homme des difficultés ; même il tendit la jambe avec tant d'élan, qu'il se cogna durement l'os au tranchant d'une des marches. A mesure qu'il montait, il s'élevait dans son estime. C'est ainsi que quand il arriva au second palier, il atteignait à un sommet. Et il y avait tant d'autorité en lui qu'au lieu d'entrer tout droit ou de heurter simplement, il donna un grand coup de pied dans la porte.

Mais là reparut le malentendu, parce qu'il y avait sa femme. Ce fut elle qui vint lui ouvrir. On a beau être dans le bonheur, il y en a toujours qui n'admettent pas qu'on y soit. On a beau être à une telle hauteur que

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ce qui est au-dessous de vous en ait presque disparu, elle, elle se haussait sur sa supériorité comme sur un tabouret et se croyait audessus de vous. Elle pinça le nez, elle creusa ses joues. Heureusement qu'il avait de la force à revendre1, et qu'il ne se laissait pas arrêter pour si peu. Une dernière marche d'escalier, une dernière forte marche d'escalier, voilà tout ce que c'était, et déjà montée. Il s'était remis à rire, même il rit plus fort que jamais :

— Femme, te voilà.

Et tendant les bras :

— Femme pour la vie !...

Et il prit son élan, mais elle s'était écartée, en sorte qu'il traversa sans le vouloir toute la cuisine, une bonne moitié de la chambre qui venait ensuite; et qu'il l'eût traversée, elle aussi, tout entière, si la table ne l'avait arrêté.

Alors il ne sut plus très bien ce qui arrivait ; les murs s'étaient mis à tourner en rond, et le plancher et le plafond, comme quand on est sur un cheval de bois, et il y a une musique ; tout se mit à tourner de plus

LA GUÉRISON DBS malaoii

en plus rapidement) jusqu'à se Fondre el dissoudre en une espèce de brouillard ; <>\ c'est peu à peu seulement) comme un noyé d<*

l'eau, qu'il ressortit de ee brouillard.

Il lui fallut boire encore une bonne t;i d'air, avant que le sens de la pesanteur agît de nouveau eu lui, et par elle les chofi reprirent leur aplomb.

Mais, du même coup, il se sentit lourd, il connut qu'il avait deux pieds, une bas<\ des dimensions, une épaisseur; il vit qu'il était penché en avant, il vit qu'il se tenait des deux mains à la table ; et il fît gris devant lui.

Il fit gris soudain devant lui, à cause du jour de dehors qui entrait par la fenêtre (plus ce beau jour intérieur d'avant); et, ce qu'il y avait aussi devant lui, c'étaient d'étroits tristes petits jardins entre des murs, et dedans des arbres comme des balais, une moisissure de buis, les quenouilles des poiriers comme taillées dans de la corne.

Pourtant il ne renonçait pas. Il y a ces choses, mais il y a moi. Déjà il se redressait. « On ne m'empêchera pas de chanter. » Et en effet, tendant le bras :

M LA CitJKUÏSON DES MALADIFS

On invitera cent personnes, toutes les filles du quartier, le patron aussi, la patronne, et ces messieurs les officiers...

Ça allait mieux qu'il n'aurait cru, quand même il chantait un peu faux, mais il n'y a pas que la qualité et la quantité y était : il poussa encore sa voix :

77 y aura la jille à Jacques, la fille à Paul, la Jille à Jean, et Frédéric qui...

— Va te coucher !

— ...et Frédéric qui est sergent...

— Tu entends ce que je te dis.

— ...qui ...qui est sergent et Luc...

Mais il fut coupé cette fois tout net, à cause d'une main qui s'était posée sur sa bouche.

Dommage quand on était tout en haut, dommage quand on était dans le bonheur, seulement elles sont jalouses de vous et cherchent à vous tirer en bas. « Femme, monte avec moi!...» Elles ne veulent pas, elles

i.\ Gl >N DES HALADI1

aiment mieui être en Ikis. Et, si on était tout seul, oo pourrait encore remonter, mais elles vous en empêchent, Elle se mit ■•» pendre lui, si on peut dire, comme une pierre ^ un cerf-volant. Il regarda s'il ne verrait [)lus le petit oiseau sur la Fenêtre, le petit oiseau s'était envolé. C'était une mésange, à cause des eouennesde lard.

Il se tourna vers sa femme, elle frottait le plancher : c'est pas ces taches-là qu'il faudrait effacer, mais pour elle le cœur n'était rien, il n'y a pour elle que le plancher qui compte.

Elle marchait à quatre pattes,, frottant; il était désarmé de la voir marcher à quatre pattes, quand elle aurait pu être debout.

Le malheur était seulement qu'elle croyait avoir raison, et elle avait son ordre à elle.

Et une grande colère lui venait.

— Ou'est-ce que tu fais-là? Moi je chante parce que c'est beau, toi, tu viens et tu m'empêches. Eh bien, je dis que pour l'ouvrage que tu fais, mieux vaudrait me laisser chanter.

Elle ne répondait toujours rien.

— Entends-tu?

Il forçait sa voix :

— Entends-tu ou non? Je te demande si tu entends ou non, parce que je te parle. Quand je parle, je veux qu'on m'écoute, parce que je dis la vérité...

Elle se redressait avec peine, les reins lui faisaient mal. Pas un moment d'arrêt du matin au soir. Les ménages des pauvres sont encore plus difficiles à tenir au propre que les autres ; tout est tellement usé qu'à peine ose-t-on y toucher. Quand elle tirait la commode, les pieds restaient en chemin. Ces places noires au plafond, quand on voulait les enlever, le plafond s'enlevait avec. Néanmoins elle s'obstinait, elle se tuait de fatigue. Et voilà comme elle en était récompensée.

Justement au moment qu'elle se redressait, au moment justement de sa grande douleur (lui tournant encore le dos), ces mots injustes étaient venus, cette voix de commandement; allait-elle le supporter encore? non pas, il y a des bornes ; et se retournant :

— Tais-toi !

Elle reprit :

LA GUERISON DES MAI. \Dli i

— Vil te coucher !

Mais lui n'avait entendu que le commencement de la phrase, tout de suite il leva la

main.

— Me taire ! répète-le !

Il dit encore :

— Pour ce a quoi tu es utile, niais in crois que lu mènes tout. Egoïste que tu es, orgueilleuse ! As-tu seulement voulu lire ce qui esl écrit dans les cœurs ?

Et il continuait de tenir la main levée, pourtant elle ne recula pas.

Il la vit s'approcher de lui dans l'instant même qu'elle aurait dû faire le contraire ; elle le bravait ; et alors :

— Sauve-toi, ou bien...

Ensuite il se mit à compter: « Un,... deux,... trois... »

A « trois » une chaise tomba.

— Tu oses, cria-t-elle, tu n'as pas honte (cette voix criarde des femmes, quand elle se hausse dans l'aigu, et déjà toute désaccordée), tu n'as...

Une autre chaise tomba, heureusement qu'il ne visait plus bien.

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C'est une scène de ménage comme toutes les scènes de ménage. La seule différence qu'il y eut fut qu'elle dura beaucoup moins qu'on n'aurait pu croire.

Ce bras qu'il tenait levé de nouveau, ce fut lout à coup comme s'il cassait; son bras fut comme une branche pas assez forte quand un grand vent souffle : il lui tomba le long du corps.

Puis il regarda autour de lui comme s'il cherchait un coin où se réfugier; il aperçut cette autre porte qui menait dans la chambre où il avait son lit.

Il marchait maintenant sur la pointe des pieds, il pesa tout doucement sur le loquet, il se glissa tout doucement par l'ouverture, il referma la porte ; et, c'est dans ce même moment qu'elle entra, qui avait encore sur le dos son sac d'école de petite fille, bien qu'elle allât sur ses seize ans ; même elle devait communier le mois d'après.

Ce sac d'écolière recouvert de poils avec un losange de cuir rouge au milieu, et tout usé, mais soigné, c'est quelque chose qui prouve encore le peu d'argent dont on dispose ; il

LA (.1 ERISOW DES MALAWI- 19

faisait pire les camarades de Marie* Il avait Fallu rallonger, comme <>n avait pu, les courroies < Marie alla le pendre à son clou.

M""' Grin s'était remise à quatre pattes et continuait de frotter les traverses brunes en bois (\\w qu'il y avait dans le plancher de sapin. On se seii pour cela d'un caillou plat. La cire coûte trop cher el risquerait de déborder,

( ]e fut comme si rien n'était survenu ; les chaises avaient été remises debout, un grand silence régnait de nouveau où on entendait seulement le bruit de râpe du caillou, mais le bois se polit ainsi, et il faut qu'il soit poli, parce qu'on peut être pauvre, encore n'est-ce pas une raison pour que le ménage soit mal tenu.

Cependant Marie, s'étant débarrassée de son sac et ayant changé de tablier, s'était approchée. Elle dit :

— Maman, je suis prête.

Elle était vilaine à voir. Le tablier qu'elle venait de mettre lui descendait par un bout jusqu'aux pieds, montait de l'autre jusqu'à son menton. Il avait été taillé dans une pièce

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de coutil de couleur sale, ni noire, ni grise, ni bleue, une couleur entre ces trois couleurs; il était tout rapiécé. Dessous venaient des qros souliers sans forme. Et au-dessus venait une pauvre petite mine ingrate; Une couleur de hMiil comme collr du tablier; quelque chose de terreux, d'osseux, des tempes creuses, des cheveux lires en arrière; les yeux seuls auraient pu être beaux s'ils avaient osé, maison sentait qu'ils n'osaient pas.

Mmc Grin s'était redressée à demi, la main appliquée au creux de ses reins ; elle soupira. Puis elle demanda simplement :

— As-tu passé à la boulangerie ?

Marie baissa la tête, et à peine si on comprit :

— Ils disent qu'ils ne veulent plus.

Elle s'y attendait, pourtant le coup fut dur. Mon Dieu! c'est donc ainsi, jamais un moment de répit ; où qu'on se tourne, tout est misère. A peine sortie d'une peine, il faut qu'on rentre dans une autre ; il semble que tout se ligue pour vous faire souffrir. Et, difficilement misedebout, voilà qu'elle s'affaissait de nouveau et ployait tout entière contre

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