‹ La guérison tardive des maladies mentalesChapitre 1 sur 4 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

MASSON ET C ie , ÉDITEURS

LIBRAIRES DE L’ACADÉMIE DE MÉDECINE 120, Boulevard Saint-Germain

La guérison tardive des maladies mentales, dont l’étude est mise à l’ordre du jour de la 29 e session du Congrès des médecins aliénistes et neurologistes de France et des pays de langue française, est un fait clinique sur lequel est attirée depuis longtemps l’attention des psychiatres. Cette notion de guérison survenant parfois après de longues années de maladie, arrêtant ainsi d’une façon heureuse l’évolution d’un trouble mental, considéré comme incurable sur la foi de symptômes cliniques dont la signification démentielle était jugée irréfutable, explique l’étonnement et la perplexité des observateurs devant cette évidente faillite de leur pronostic. Esquirol (1), Guislain (2), Griesinger (3), Morel (4) avaient déjà signalé ces possibilités de guérisons tardives inattendues et déconcertantes. Aussi recommandaient-ils des pronostics prudents et mettaient-ils leurs élèves en garde contre la tendance dangereuse de tenir pour un argument de trop grande valeur dans l’appréciation de l’incurabilité des troubles mentaux, la longueur de la maladie. Ces sages conseils de prudence se justifient encore à l’heure actuelle dans l’impossibilité où nous sommes de connaître d’une façon précise l’évolution et la terminaison de nombreux états psychopathiques. On peut dire cependant que le problème est inscrit d’une façon plus positive dans les préoccupations des aliénistes et que leurs investigations dans ce sens se sont multipliées au cours de ces dernières années. Des examens cliniques plus minutieux, une analyse plus approfondie des symptômes et de leur valeur séméiologique, des pronostics réservés et prudents,

(1) Esquirol.— Des maladies mentales, 1838.

(2) Guislain. — Leçons orales sur les phrénopathies, 1852.

(3) Griesinger. — Die Pathologie nnd Thérapie der psychischcn Kranklieiten II. Au fl. 1801.

(4) Morel. — Traité des maladies mentales, 1860.

telles sont les utiles conséquences de la notion empiriquement acquise des guérisons tardives des maladies mentales. Nous ne considérons plus aussi rigoureusement comme des entités cliniques véritables des états qui ne sont que des syndromes communs à des psychoses de nature différente et la notion d’évolution lente de certaines formes cliniques est une des raisons qui détermine la sage tendance actuelle à ne formuler le plus souvent que des diagnostics symptomatiques. Cette réserve traduit nos incertitudes et nos hésitations quand il s’agit de juger de l’avenir d’une psychose ; elle n’est pas un aveu définitif d’impuissance ou de scepticisme. Les travaux contemporains sur les délires secondaires, les psychoses asso^ ciées, les guérisons tardives, les délires de persécutions symptomatiques de psychoses périodiques, les états délirants à évolution démentielle précoce, le pronostic des états mentaux polymorphes, les accès mélancoliques de longue durée, etc., témoignent du souci présent des aliénistes de dégager de l’étude clinique des troubles mentaux des éléments de plus en plus précis de pronostic, des indices d’évolution des psychoses.

S’il est vrai que les cas de guérison tardive des maladies mentales rapportés dans la littérature médicale aient toujours été considérés comme des surprises cliniques imprévues, merveilleuses même, ainsi que les ont qualifiés certains auteurs, devons-nous en conclure que ces guérisons demeureront toujours imprévisibles et souscrirons-nous au pes imisme stérilisant de Langermanns, qui, se persuadant peutêtre un peu vite de la vanité de nos efforts, se réfugie dans cet aveu de résignation spiritualiste : < Dieu seul sait ce qui est curable ! »

Certes la tâche est ardue et difficile. Les faits psychologiques en effet sont complexes, plus délicats à observer et à interpréter que des signes organiques. Même lorsque nous les rattachons à des lésions anatomiques connues comme les états démentiels, nous ne pouvons souvent pas relier exactement tous les symptômes psychiques à ces lésions ; nous ne saurions par exemple préciser anatomiquement pourquoi une paralysie générale est expansive, mégalomaniaque, pourquoi telle autre au contraire s’accompagne de dépression, d’idées délirantes variées. Que dire dès lors de nos hésitations quand il s’agit des psychoses sans substratum anatomique défini, où des symptômes nets et certains font défaut, où notre effort

d’investigation est un constant travail d’analyse du fonctionnement mental altéré, des inter-réactions des phénomènes de conscience et de cénesthésie, de dissociation ou de conservation de la personnalité. La dilïiculté de ce labeur, l’insuffisance de nos moyens d’étude nous imposent la nécessité d’observer longuement les troubles mentaux, d’autant plus que leur symptomatologie est parfois fruste, polymorphe et variable dans son expression statique eit actuelle. La connaissance des phases évolutives de la maladie devient des lors indispensable. Aussi, contrairement à ce qui se passe en pathologie générale où la notion d’évolution n’entre pas toujours au nombre des caractères qui définissent et classent un type morbide, ne pouvons-nous pas, en pathologie mentale, établir des classifications purement symptomatiques ou étiologiques. Nous détachant des diagnostics du moment, nous devons prendre en considération l’évolution de la forme morbide. L’œuvre psychiatrique est donc particulièrement longue et complexe. Elle exige des investigations laborieuses et suivies, fréquemment répétées, et privée, comme elle l’est le plus souvent, des solides appuis anatomiques pu biologiques, s’exerçant sur des phénomènes morbides de la pensée dont le mécanisme, même quand il est normal, nous échappe, elle demande une observation continue au service d’une longue initiation préalable de l’observateur fondée sur l’expérience. Dans ces conditions l’étude des psychoses à évolution longue, à terminaison encore incertaine, peut être féconde en résultats ; c’est à elle que nous devons nous attacher et ainsi réagir contre notre tendance, que les faits justifient sans doute trop souvent, à considérer la longueur de la maladie comme un critérium d’incurabilité.

Sans méconnaître l’importance et la valeur de la méthode anatomo-clinique, des recherches de laboratoire, des tests psychologiques, nous pensons que l’observation clinique de la maladie, non seulement dans sa physionomie actuelle mais dans ses diverses particularités évolutives, peut seule nous permettre de dégager des éléments de pronostic de plus en plus précis, et de diminuer les inconnues du problème quotidien que nous essayons de résoudre, dont M. Colin a si justement posé les termes dans son discours d’ouverture au Congrès de Besançon. « Lorsque nous nous trouvons en prête sence d’un malade et des parents de ce malade, dit-il, la « première question qui se pose est de savoir ce qu’il a,

« comment il évoluera, s’il y a lieu ou non de l’interner et, « dans cette dernière alternative s’il restera longtemps « interné, si en somme il guérira. Ici pas de recherches de « laboratoire, pas de psychologie qui compte; seul l’examen « clinique entre en jeu. C’est pourquoi la clinique sous ses k apparences modestes restera toujours la science maî- « tresse. »

Ces considérations d’ordre général Laissent entrevoir les lignes directrices que nous suivrons dans notre travail. Après un historique de la question dans lequel nous rappellerons comment s’est imposée à l’attention des psychiatres l’étude de ces guérisons le plus souvent troublantes et inattendues, les discussions et les travaux qu’elles ont provoqués, nous examinerons ce qu’il faut entendre par guérison, quel est son critérium, sa fréquence, sa valeur, etc... Puis nous rechercherons dans la symptomatologie des troubles mentaux, dans leur mode de début, dans leur physionomie, leurs manifestations accessoires, leur évolution, s’il nous est possible de recueillir des éléments de pronostic favorables ou du moins susceptibles de nous interdire un pronostic d’incurabilité absolue. Enfin nous terminerons ce travail par un court aperçu médico-légal de la question.

Cette partie sera nécessairement abrégée car la multiplicité des problèmes médico-légaux et sociaux que pose la question des guérisons tardives, surtout au point de vue des rapports de l’aliénation mentale et du divorce, exigerait une abondante documentation, des développements et des discussions connexes qui nous ont paru sortir du cadre d’une étude avant tout psychiatrique.

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