HISTORIQUE
La guérison tardive des maladies mentales n’est pas une notion clinique d’acquisition récente. Esquirol (1) écrivait déjà en 1838 : « Il est des exemples qui prouvent qu’il ne « faut jamais désespérer de la guérison des aliénés. Pinel « cite l’exemple bien mémorable d’une dame qui a passé
(1) Esquirol. — Loc. cit.
« 25 ans dans un état de manie... et qui, tout à coup, a reeou- « vré la raison. J’ai vu une jeune fille qui, depuis 10 ans, était « en démence avec suppression des règles. Un jour, se levant, « elle court embrasser sa mère : « Ah ! maman, dit-elle, je « suis guérie ! » Ses menstrues venaient de couler sponta- « nément ; la raison s’était rétablie aussitôt. Au reste, ces « faits sont rares. Ils prouvent que lorsqu’il n’v a pas de « signes d’incurabilité ou lorsqu’il existe quelque désordre « physique on peut espérer que la folie cessera ». Esqulrol cite encore deux cas de guérison tardive survenue à l’àge de la ménopause chez des malades dont les troubles mentaux remontaient à l'adolescence.
La possibilité de guérison tardive de la folie a été également admise par Morel (1), par Griesinger (2), par Guislain ( 3 ). « On voit, écrivait Guislain, des aliénés se rétablir « après 10 ans, 20 ans de séjour dans les établissements... La « durée de la maladie est certes d’un poids considérable dans « l’appréciation de la curabilité ou de l’incurabilité de l’alié- « nation mentale. Mais, pour en déterminer la portée, il faut « la mettre en regard des formes pathologiques et de l'âge « du sujet... Je ne désespérerai pas aussi longtemps qu’une « oblitération progressive de l’intelligence, en un mot qu’un « état de démence ne soit venu se joindre aux caractères « morbides. » j
Jusqu’en 1882, époque où se placent les mémorables débats qui eurent lieu devant l’Académie de médecine au sujet des rapports de l’aliénation mentale et du divorce, la question des guérisons tardives n’avait fait l’objet d’aucune étude d’ensemble. Les rares observations éparses dans la littérature médicale manquaient de précision clinique. Elles étaient rapportées surtout comme des curiosités scientifiques, des surprises d’autant plus inattendues que ces guérisons tardives étaient survenues chez des malades jugés incurables. Les travaux législatifs de cette époque où s’élaborait la loi Naquet, dont le projet déposé depuis 1876 ne devait être définitivement adopté que le 27 juillet 1884, l’amendement du député Guiliot, tendant à introduire dans les causes du divorce l’aliénation mentale depuis 5 ans confirmée, fixèrent
(1) Morel. — Loc. cit.
(2) Griesinger. — Loc. cil.
(3) Guislain. — Loc. cit.
l’attention de l’opinion publique, des juristes, des psychiatres. La Commission de la Chambre avant de prendre en considération l’amendement Guillot décida de consulter des aliénistes. Elle lit appel à Blanche, à Charcot, à Magnan, à Legrand du Saulle. Au nombre des arguments que ces auteurs présentèrent contre l’admission de cette disposition législative, nous ne retiendrons, pour la question qui fait l’objet de notre travail, que l’argument médical de la possibilité des guérisons' tardives de la folie. « On ne peut affirmer, dit Blanche (1), « que la folie soit toujours incurable ; il y a des circons- « tances dans lesquelles elle déjoue tous les calculs, et dans « ce domaine spécial des misères humaines tout semble sou- « mis à l’exception : c’est l’irrégularité et l’imprévu qui « dominent. » Il ajoutait que s’il existe des maladies mentales dans lesquelles le médecin peut affirmer l’incurabilité il en était d’autres telles que la manie, la lypémanie même chroniques qui pouvaient guérir spontanément ou présenter des rémissions très longues. « Après le divorce, ajoutait-il, « mesure définitive, irrévocable, ce n’est pas le bonheur qui « attend ces malades guéris, c’est le désespoir. » Charcot et Magnan émirent une opinion conforme à celle de Blanche et leurs arguments prévalurent contre ceux de Legrand du Saulle et de Luys. L’amendement Guillot fut rejeté par la Commission. Si la notion de possibilité de guérisons tardives dans la folie ne fut peut-être pas, dans le débat, l’argument prépondérant, elle fut cependant un argument médical dont la valeur ne pouvait être méconnue.
Ces discussions, d’abord académiques puis législatives, suscitèrent une éclosion de controverses à la Société médicopsychologique et dans la presse médicale, dont la plus retentissante fut celle de Luys (2). Il opposa avec ardeur ses conceptions à celles de Blanche sur les guérisons tardives, et reprocha à ses observations d’être anecdotiques et dépourvues de détails cliniques. S’il est incontestable pour Luys que les maladies mentales peuvent avoir, suivant les sujets, une évolution variable, plus ou moins longue, il n’admet pas la possibilité d’une guérison après un délai de 6 ou 7 ans de maladie « au bout de laquelle, dit-il, on ne rencontre plus de
(1) Blanche. — La folie doit-elle être considérée comme une cause de divorce. Ann. Méd.-Psych., 1883.
(2) Luys. — Des guérisons tardives de la folie. Encéphale, 1883.
« véritables restaurations des facultés... et ce qu’on appelle la « plupart du temps (lies guérisons tardives 11 e sont que des « cas de démence tranquille où le malade vit dans un état « d’isolement complet et d’indifférence pour tout ce qui l’en- « vironne ».
A partir de cette date la question des guérisons tardives des maladies mentales et celle de l’incurabilité de la folie qui lui est étroitement liée, s’impose d’une façon plus active à la préoccupation des aliénistes. La littérature médicale en France et à l’étranger s’enrichit chaque jour de nombreux documents cliniques, statistiques, médico-légaux publiés dans les journaux médicaux de l’époque par Sizaret (1), Giraud (2), Marandon de Montyel (3), Châtelain (4), etc...
L’authenticité des guérisons tardives contestée par Luys est remise en discussion. En 1899 Châtelain (5) donne deux observations die guérison tardive des plus probantes qu’il fait suivre de ces réflexions judicieuses : « Tous les jours « nous rencontrons des cas dont les symptômes ne peuvent « cadrer exactement avec aucune des formes admises par « les classifications en cours. De même les éléments d’un « pronostic certain nous font encore trop souvent défaut. « Tel malade, dont à première vue la guérison paraissait « assurée, tombe petit à petit en démence. Tel autre, que tout « concourait à faire juger incurable, finit contre toute attente « par se rétablir, même sans traitement, par la seule force « médicatrice de la nature. Au début de sa carrière le jeune « médecin donne avec assurance un certificat d’incurabilité « qu’après quelques années de pratique, il ne signera plus « qu’après avoir trempé plusieurs fois sia plume dans l’en- « crier. Avec l’expérience viennent la prudence et la cir- « conspection. » Dans une monographie magistrale et complète Pétren (6), en 1908, reprend et analyse la multitude de cas de guérisons tardives publiés dans la littérature médicale de tous les pays survenues après plus de 4 ans de maladie.
(1) Sizaret. — Observation d’un cas de guérison après 8 ans de séjour à l’asile. Ann. Méd.-Psijcli., 1883.
(2) Giraud. — Contribution à l’étude des guérisons tardives. Ann. Méd.- Psych., 1883.
(3) Marandon de Montyel. — Incurabilité et guérisons tardives en aliénation mentale. Archives de Neurologie, 1884.
(4) Châtelain. — Ann. Méd. Psgcli., 1885.
(5) Châtelain. — Des guérisons tardives. Ann. Méd.-Psgcli., 1898.
((5) Pétren. — Ueber spâtheilung von Psvchosen. Nord. Med. Archiv., 1908. Congrès Aliénistes et Neurologistes.
Dans les conclusions de son travail l’auteur s’étonne de la légèreté avec laquelle ces cas ont été acceptés comme probants. Après en avoir fait une minutieuse critique il ne retient (pie 33 cas dans lesquels on peut admettre une guérison tardive indiscutable. La plupart appartiennent à la folie périodique (psychose maniaque-dépressive) et à la catatonie. Quant à la durée de la maladie elle varie de 4 à 12 ans. D’après l’auteur les autres prétendues guérisons ne sont que des cas de démence calme, des pseudo-guérisons, qui, méconnues, viennent grossir indûment le chiffre des guérisons tardives.
En 191U deux projets de loi, qui ne sont pas identiques, sont déposés à quelques jours d’intervalle par MM. Viollette et Colin (1) sur le bureau de la Chambre des Députés. Ces dieux projets tendent, avec des dispositions différentes, à faire figurer l’aliénation mentale au nombre des causes du divorce. Depuis l’examen et le rejet de l’amendement Guillot, la question qui n’avait pas eu l’honneur d’être débattue au sein des Sociétés savantes est remise à l’ordre du jour de ses séances par la Société médico-psychologique, à la suite de commentaires cliniques et médico-légaux présentés devant cette société par MM. Juquelier et Fillassier (2). La discussion qui s’ouvrit, les polémiques même qu’elle suscita ont été suivies avec trop d’intérêt par les aliénistes et sont encore si vivantes qu’il nous paraît inutile d’en retracer les grandes lignes. Nous retiendrons isleulement qu’au cours de ces discussions et de ces polémiques l’argument de là possibilité d’une guérison tardive des maladies mentales a souvent été jeté dans le débat ainsi que la question de l’incurabilité de la folie qui, en définitive, le domine.
Si l’on parcourt la littérature médicale de ces quinze dernières années on constate combien la question des guérisons tardives et du pronostic des maladies mentales a pris de l’importance et tient à l’heure actuelle, dans les investigations des aliénistes, une place prépondérante. L’abondance des travaux contemporains sur cette question, ceux de Blanchard (3), de
(1) Colin. — Annexe au procès-verbal de la séance de la Chambre des Députés du 17 novembre 1910.
(2) Juquelier et Fillassier. — La jurisprudence des tribunaux en matière de divorce et d’aliénation. Ann. Méd.-Psychol., 1911, p. 91.
(3) Blanchard. — Les guérisons tardives dans leurs rapports avec le divorce. Thèse de Montpellier, 1913.
Bravetta (1), de Mme M. Jannin(2), de Paul Delmas (3) ; les nombreuses observations présentées à la Société médico-psychologique ou dans les Congrès par Legrain (4), Calmettes (5), Leroy (6), Truelle (7), Prince (8), Arnaud, Sollier et Vignaud (9), etc., en sont autant de témoignages. Enfin le Congrès des médecins aliénistes et neuroliogistes de France et des pays de langue française en inscrivant à l’ordre du jour de sa 29 e session la question de la guérison tardive des maladies mentales consacre de son autorité l'importance d’une notion clinique d’un haut intérêt à la fois scientifique et social.