CONSIDÉRATIONS MÉDICO-LÉGALES
Nous avons indiqué dans le préambule de notre travail les raisons pour lesquelles nous n’apportons pas au Congrès une étude développée des questions médico-légales qui se rattachent à la guérison tardive des maladies mentales. Aussi bien pour les différentes formes morbides que nous avons envisagées et qui sont susceptibles de guérir tardivement nous nous exposerions à des redites, à refaire une médecine légale qui est constante auprès des psychiatres. Ce que nous pourrions ajouter à ce sujet c’est que la notion de guérison tardive possible nous impose encore plus l’obligation d’êtie prudents et réservés dans nos pronostics et de ne jamais prononcer le mot d’incurabilité en dehors des états démentiels cliniquement ou anatomiquement indiscutables. Cette possibilité de guérison devra toujours se présenter à notre esprit lorsque nous serons appelés à donner notre opinion sur l’opportunité de déterminations à prendre d’ordre pratique, administratif ou légal. En ce qui concerne les guérisons tardives ressortissant aux différents syndromes de la psychose périodique nous nous heurterions à des opinions irréductibles et nous ouvririons inutilement des discussions qui n’ont jamais abouti à un accord unanime des psychiatres sur la valeur sociale de l’intervalle lucide; les uns les considérant comme la restitio ad intcgrum ante avec sans doute des anomalies individuelles liées au caractère du sujet plutôt qu’à un bouleversement permanent de la fonction psychique, les autres le tenant au contraire uniquement pour une atténuation de symptômes au cours d’une maladie continue dont les épisodes intermittents justiciables de l’internement ne représenteraient que les paroxysmes. Aussi constate-t-on, en matière de psychose périodique des divergences radicales dans les conclusions des experts appelés à se prononcer sur la responsabilité des intermittents suivant qu’ils admettent l’une ou l’autre de ces conceptions. De la responsabilité entière à l’irresponsabilité on relève toute la gamme des atténuations.
Dans l’historique de notre étude nous avons brièvement exposé de quelle façon indirecte la question des rapports de l’aliénation mentale et du divorce avait orienté sur lès guérisons .tardives l’attention des psychiatres, et comment, dans
Jes discussions mémorables contemporaines de la loi Naquet, la notion de possibilité de guérison tardive émise par Blanche avait contribué à faire écarter des causes de divorce l’aliénation mentale que l’amendement Guillot tendait à y introduire. Le débat n’était clos qu’en apparence ; il retrouva un regain d’actualité au moment où, sous l’influence d’un mouvement d’opinion qui gagna le Parlement en 1910, fut repris par les Députés Viollette et Colin, sous une autre forme, mais avec les mêmes tendances l’amendement Guillot rejeté en 1884. Il est juste de reconnaître que la situation faite dans la société à l’époux sain, séparé quelquefois définitivement de son conjoint aliéné, mérite d’être prise en considération et légitime la recherche de dispositions légales destinées à porter remède à une infortune souvent préjudiciable à l’individu et à la société. D’autre part l’exemple donné par de nombreuses législations étrangères qui, sans avoir à le regretter, sauf dans des cas exceptionnellement rares, ont admis l’aliénation mentale au nombre des causes de divorce, a été de son côté un stimulant de l’opinion, devant qui à l’heure actuelle la question est virtuellement posée.
Partisans et adversaires de cette mesure législative se sont affrontés dans des discussions pleines d’intérêt devant la société médico-psychologique, la société de médecine légale; des polémiques ardentes ont été engagées dans les journaux médicaux ; de part et d’autre une argumentation judicieuse, nourrie de faits d’ordre clinique, sociologique et aussi sentimental est venue marquer l’importance que la science psychiatrique attache au côté médico-social de cette question. Mais son étude, qui sera l’œuvre de demain, n’est pas uniquement médicale. Pour résoudre ce problème, aux faces multiples, à la fois de droit humain, de morale sociale, de médecine légale, et pour certains, de doctrine religieuse, il est indispensable de se libérer de jugements spécialisés, professionnels, et de faire appel à une vaste collaboration scientifique, à cette « liaison nécessaire des sciences » dont parlait Diderot, pour arriver, si possible, à une solution humaine, aussi éloignée d’une sentimentalité fausse que d’un réalisme impitoyable.
Cahors, Imprimerie Coueslant (personnel intéressé). — 30.582