‹ La guérison tardive des maladies mentalesChapitre 3 sur 4 · ETUDE CLINIQUE · texte numérisé non relu

ETUDE CLINIQUE

La possibilité de guérison tardive des troubles mentaux, généralement admise par les auteurs, est encore cqicndant contestée. Certains aliénistes, fidèles à l’argumentation de Luys contre les opinions de Blanche, que nous avons brièvement rappelée dans notre historique, considèrent que les centres nerveux ne peuvent pas indéfiniment résister aux ébranlements que déterminent, dans leur trame si délicate, les maladies mentales qui se prolongent d’une façon inaccoutumée, et qu’après un maximum de 6 années de durée on n’assiste plus à de véritables restaurations des facultés intellectuelles. Les prétendues guérisons que l’on observerait après ce délai ne seraient que des états de démence tranquille dans lesquels le déficit mental est la règle.

(1) Bravetta. — Sulla guarigione tardiva délia malattie mentali. Ann. di Freniatria et scienze affini, vol. XXI, fasc. 4, 1911.

(2) Mme M. Jannin. — Contribution à l’étude des guérisons tardives dans les maladies mentales. Thèse de Bordeaux, 1916.

(3) P. Delmas. — Les accès mélancoliques de longue durée. Thèse de Paris, 1921.

(4) Legrain.— Guérisons tardives. Ann. Méd.-Psych., 1909.

(5) C \lmettes. — Sept observations de malades guéris après un séjour à l’asile variant entre 5 et 14 ans. Ann. Méd.-Psych ., 1912.

(6) Leroy. — Rémission très complète survenue chez une démence précoce (?) au bout de six années. Ann. Méd.-Psych., 1912.

(7) Truelle. — Un cas d’amélioration considérable après quatorze ans de délire. Ann. Méd.-Psych., 1912.

(8) Prince. — Guérison sociale de deux cas de schizophrénie de longue durée. Ann. Méd.-Pstjch., 1923.

(9) Arnaud. Sollier et Vignaud. — Psychose mélancolique d’une durée de 16 années; guérison maintenue pendant 15 ans. Communication an Congrès de Bruxelles, 1924.

Cette opinion absolue, intransigeante, ne paraît pas défendable. Elle est en contradiction avec les enseignements que nous donne la clinique qui a enregistré, surtout dans ces dernières années où la question des guérisons tardives est plus spécialement observée, des cas incontestables de guérisons authentiques et complètes. Luys, lui-même, le plus ardent défenseur de cette conception négative, a cependant dû reconnaître son excessive généralisation, et tout en faisant des réserves sur la tendance dies aliénistes à considérer trop facilement comme guéris médicalement des malades dont la vie en société n’est que tolérable, il admet la réalité de guérisons tardives exceptionnelles chez certains malades qu’il appelle « les ressuscités de lia folie ».

Il est juste dé prétendre que dans les nombreux cas de guérisons tardives publiés dans la littérature, il entre une très grande proportion de caisi peu probants, à l’abri de toute critique. Ce fait trouve son explication dans la façon différente des auteurs de concevoir ce qu’il faut entendre par guérison d’abord, par guérison tardive, ensuite, par guérison médicale et guéiison sociale. D’où l’indispensable nécessité de rechercher s’il existe un critérium de guérison, de préciser les caractères qu’elle doit revêtir pour permettre d’en affirmer la réalité.

Dans un travail très documenté et très judicieux sur la question, le Docteur E. Bravetta (1), médecin de l’asile de Milan, consacre un chapitre de sa monographie à la recherche de ce critérium. Il conclut que l’on ne pourra prononcer le mot de guérison d’une maladie mentale que lorsque les trois conditions suivantes se trouveront réalisées :

1° la disparition de la symptomatologie morbide ;

2° la reconnaissance par le malade du trouble mental qu’il a présenté ;

3° la confirmation par la catamnèse d’une guérison consolidée.

L’observation catamnestique devra démontrer que le niveau intellectuel du malade guéri n’est pas abaissé, qu’il a retrouvé sa faculté de travail, isles habitudes de vie normale et saine.

Nous ne pouvons que souscrire aux conclusions de l’auteur

(1) E. Bravetta. — Loc. cit.

italien. Tout sujet, en efî'et, qui parle volontiers de l’état morbide qu’il a subi, qui précise les circonstances où il est tombé malade, la date et le mode d’apparition des symptômes, qui ne rejette sur personne la responsabilité de sa maladie, qui se réadapte facilement aux exigences de la vie sociale, réadaptation d’autant plus ditïicile que le séjour dans la maladie a été plus long, doit être considéré comme médicalement guéri. Mais nous pensons que la guérison peut encore être réelle en l’absence de ces caractères. On voit, en effet, des malades qui ont récupéré leur activité, leurs sentiments familiaux, leur faculté de synthèse et qui pourtant ne reconnaissent pas qu’ils ont été malades de l’estprit. Ils attribuent leur désordre mental, quand ils ne le contestent pas, à une fatigue momentanée qui n’a pas été suffisamment prise en considération par l’entourage, à leur séjour inutilement prolongé à l’asile où on a eu tort de les conduire. Sans avoir pourtant une tournure d’esprit paranoïenne ils ne sont pas éloignés de faire grief à leur famille d’avoir manqué de paltience et de ne pas leur avoir donné, dès le début, des soins particuliers qui leur auraient évité la maison de santé. D’autres enfin, dont l’attitude témoigne implicitement de la reconnaissance parfaite de leur état morbide passé, n’avouent jamais qu'ils ont été malades, ne parlent jamais spontanément dte leur période de maladie dont ils paraissent avoir honte. Il nous a semblé que cette attitude s’observait surtout chez les périodiques guéris. Enfin un autre indice de guérison de bon aloi nous paraît être la résignation du sujet qui, conscient de son trouble morbide, manifeste au médecin sa reconnaissance et n’insiste pas pour obtenir sa sortie, laissant celui-ci seul juge de son opportunité et comprenant qu’il est de sa sécurité et de son intérêt de prolonger un traitement ou une assistance morale dont il apprécie les bienfaits.

Tels sont les critères qui nous paraissent «caractériser la guérison d’un trouble mental, aue cette guérison se produise tardivement ou dans les délais habituel^. Toute guérison où la réunion plus ou moins complète de ces critères ne pourra pas être relevée doit être jugée comme suspecte ou insuffisante. Elle pourra entrer dans ces cas de guérisons sociales où les malades intellectuellement et affectivement diminués, incapables de réadaptation ne sont tolérés dans le milieu social que parce que leurs réactions maladives, qu'elles aient été désordonnées, impulsives ou discordantes, ont perdu leur

acuité et que leur entourage oppose à leur passivité, à leur défaut d’initiative, des sentiments affectueux et indulgents.

A quel moment la guérison d’une maladie mentale doit-elle être considérée comme tardive ? Il est difficile dans notre ignorance de l’évolution des psychoses, si variable suivant les sujets et les formes morbides, de donner à cette question une réponse précise. Aussi bien les auteurs qui ont envisagé le problème n’on(t-ils eu pour se faire une opinion que les résultats de leur expérience, de leurs statistiques personnelles ; d’où les divergences que l’on constate. Ainsi Morel (1) est d’avis « qu’il existe deis maladies dont la guérison ne « s’inaugure que dans la deuxième et même dans la troi- « sième année. Passé ce temps les aliénés, sauf de bien rares « exceptions, sont inévitablement voués à la démence. » Rousseau (2) au contraire recule les limites de la période de curabilité des psychoses et s’arrête aux conclusions suivantes:

1° Le plus grand nombre des guérisons est obtenu dans le courant des deux premières années qui suivent le placement des aliénés.

2° Dans l’intervalle de 2 à 7 ans le chiffre des guérisons est réduit tout d’abord dans dès proportions considérables ; il diminue ensuite progressivement de façon que le contingent de cette période ne représente plus que le septième de la précédente.

3° Après 7 ans commence une troisième période pendant laquelle les aliénés dont la virtualité intellectuelle avait résisté jusqu’alors finissent par tomber dans la démence.

4° Cette règle n’est pas absolue et il peut se produire des guérisons tardives.

Donc une guérison est tardive, pour Morel, quand elle survient après 3 ans de maladie continue, pour Rousseau, après une période de 7 ans. Entre ces limites les opinions des auteurs que nous avons pu consulter sont loin d’être concordantes.

Quoi qu’il en soit de ces divergences, l’opinion la plus généralement admise est l’opinion de Morel. Elle a, du reste, peut-on dire, obtenu une sorte de consentement, sinon universel, du moins auprès des nations qui font entrer l’aliéna-

(1) Morel. — Loc. cit.

(2) Rousseau. — Encéphale, V, 2, 1882.

tion mentale au nombre des causes de divorce, puisque leur législation admet que 3 années de psychopathie continue suppriment toute possibilité de la vie maritale. C’est elle que nous adopterons, en faisant remarquer toutefois que les guérisons survenant après trois ans de maladie ne sont pas aussi exceptionnelles que le prétend Morel, puisque des statistiques établissent que dans certaines formes morbides comme la mélancolie, le pourcentage de guérisons après 3 ans de maladie peut atteindre 10 0/0 (1).

Dans un travail paru en 1008, Petren (2), le premier auteur qui ait consacré à la question des guérisons tardives de la folie une étude d’ensemble, aboutit aux conclusions suivantes :

1° Le plus grand nombre de guérisons tardives complètes appartiennent à la folie maniaque dépressive.

a) Ces cas appartiennent en général à un âge relativement avancé.

b) L’hérédité si habituelle dans la folie maniaque-dépressive est moins souvent rencontrée dans ces cas, tandis que presque toujours on y trouve des causes exogènes précises.

c) Parmi toutes les formes différentes appartenant à la foîlie maniaque-dépressive non seulement les états maniaques et dépressifs mais aussi les états paranoïaques méritent une attention, particulière sous peine d’erreur de pronostic. Je ne veux pas dire par là qu’il y a toujours guérison dans cette forme mais qu’il faut se rappeler que l’issue peut être favorable. Il faut, par conséquent, envisager autrement le pronostic s’il s’agit d’une forme semblable à la paranoïa ou s’il s’agit d’une véritable paranoïa.

d ) Dans certains cas où il y a, par exemple, une forte nostalgie, un traitement plus libre, notamment la sortie du malade, peut être d’une grande importance pour l’évolution ultérieure de la convalescence.

2° Dans la catatonie il arrive aussi des cas d>c guérison tardive complète.

a ) Ces cas appartiennent de même à un Age avancé.

b) L’hérédité est rencontrée moins souvent dans ces cas de guérison tandis qu’on trouve des causes exogènes précises dans presque tous ces cas.

(1) Paul Delmas. — Loc. cit.

(2) Pétren. — Loc. cit.

c) Parmi ccs cas il n’y a pas seulement des cas aigus, mais aussi des cas à développement très lent.

d ) En ce qui concerne le tableau clinique on voit dans ces cas aussi bien des états de stupeur que des états d’agitation.

e ) Dans aucun de ces cas il! n’y a eu d’accès antérieurs.

3° Dans le délire systématisé de Magnan il peut y avoir

des guérisons tardives.

Ces conclusions de Petren n’ont rien perdu à l’heure actuelle de leur vérité clinique. Les travaux de Blanchard (1), de Bravetta (2), de Mme Jannin (3) sur les guérisons tardives, celui de P. Delmas (4) sur les accès mélancoliques de longue durée les confirment à peu près toutes.

Il y a donc des états maniaques, mélancoliques, catatoniques, délirants à forme paranoïenne qui guérissent tardivement, c’est-à-dire après une évolution longue, supérieure à 3 années, et, devons-nous ajouter, à un moment où les allures de la maladie, sa durée anormale, autorisaient un diagnostic d’état chronique s’acheminant progressivement vers la démence.

Ces divers états sont-ils essentiellement distincts les uns des autres ou bien sont-ils des manifestations différentes d’une même entité morbide ? En d’autres termes, l’énorme proportion de guérisons tardives appartenant indiscutablement à la psychose périodique, convient-il de considérer tous ces états tardivement guéris comme des formes morbides ressortissant à la psychose périodique ? De nombreux arguments dont la valeur n’est pas négligeable ont été invoqués en faveur de cette conception que nous n’examinerons pas ici pour ne pas aborder des discussions de doctrine. Elle serait à notre avis une reconstitution inutile de la synthèse initiale des anciens observateurs qui classant toutes les affections mentales sous le nom de manie et de mélancolie ne distinguaient pas le délire de persécution de la lypémanie ; elle serait enfin la négation de l’analyse psychiatrique contemporaine dont l’œuvre a été féconde. Il est vrai sans doute que la psychose périodique a étendu son domaine. Le délire de persécution isolé de la mélancolie s’en était affranchi trop

(1) Blanchard. — Loc. cit.

(2) Bravetta. — Loc. cit.

(3) Mme Jannin. — Loc. cit.

(4) P. Delmas. — Loc. cit.

vite et avait pris avec Lasègue et Magnan un relief brusque, exagéré peut-être, qui eut le tort de séparer par un fossé infranchissable les états délirants des états d’excitation et de dépression. Aussi assistons-nous au démembrement partiel de cette entité morbide d’où ont été retirées de nombreuses formes à systématisation plus ou moins marquée au profit de la psychose périodique où ils constituent le groupe important des délires de persécutions symptomatiques. De même de nombreuses formes mixtes détachées du délire des dégénérés et du délire de persécution qui, par l’abus d’une nouvelle conception, avaient été rangés dans la démence précoce sont actuellement réintégrés dans la psychose périodique. Mais l’élargissement du cadre de cette psychose ne légitime pas l’effort de synthèse de certains auteurs qui tendent à y faire rentrer des états disparates auxquels la méthode analytique a donné une individualité clinique qu’il convient de leur conserver.

Dans la recherche des éléments de pronostic favorables ou du moins des raisons sur lesquelles peut se fonder un espoir de guérison même tardive, les observations antérieures aux travaux qui s’occupent plus spécialement de celte question ne peuvent nous apporter une aide suffisante. Les auteurs, en effet, involontairement dominés par cette notion empirique, d’ailleurs souvent justifiée, que les chances de guérison d’une psychose sont en raison inverse de sa durée, laissent paraître dans la relation clinique des faits qu’ils rapportent, un pessimisme croissant au fur et à mesure que la maladie se prolonge. Loin de nous la pensée de formuler ici une critique ; nous constatons seulement un fait qu’explique la difficulté de l’observation psychiatrique, délicate et complexe, qui exige non seulement une investigation attentive du médecin, mais encore la collaboration d’un personnel bien adapté à sa fonction, en contact permanent avec les malades et capable d’observer leurs manifestations morbides souvent fugitives. On a dit, avec juste raison, qu’un aliéniste qui pourrait vivre incognito dans l’ambiance de ses malades recueillerait des éléments cliniques précieux pour le diagnostic et le pronostic de leur maladie. De plus lorsque la période d’acuité d’un trouble mental s’épuise sans laisser entrevoir un processus de réparation psychique, de rectification des erreurs délirantes, lorsque le malade s’immobilise dans une attitude uniforme, dans une stéréotypie par adaptation au milieu qui

n’a pas toujours la signification sévère qu’on lui accorde, l'attention de l’entourage se détourne nécessairement d’une observation active. C’est pourtant sur cette période de détente que devraient se concentrer les investigations cliniques car ce moment est propice à l’appréciation du fond mental et permet souvent de fixer ce que le désordre tumultueux de la symptomatologie initiale a pu laisser chez le malade de vie intellectuelle et affective ; c’est de son étude attentive que nous pouvons retirer des enseignements importants pour la solution du problème de l’évolution et du pronostic. Nous nous excusons de cette digression un peu longue ; elle nous a paru nécessaire cependant pour légitimer l’utilisation, à côté des indices primordiaux d’évolution favorable des psychoses, d’un certain nombre de petits signes cliniques auxquels nous attachons une valeur pronostique réelle.

Nous écartons de notre étude toutes les affections mentales d’ordre démentiel liées à des lésions de désintégration cérébrale congénitales ou acquises. Il est, en effet, inadmissible a priori qu’une lésion cérébrale organique, destructive, puisse permettre une restauration intégrale de la fonction psychique. Ce qu’on peut voir dans l'es cas les plus favorables c’est une récupération partielle d’un déficit imputable aux processus encéphalitiques inflammatoires surajoutés à la lésion destructrice. Nous envisagerons donc exclusivement les formes mentales où des guérisons tardives, telles que nous les avons définies, sont susceptibles d’apparaître, c’est-à-dire les états maniaques • et mélancoliques qu’ils soient idiopathiques ou symptomatiques de psychoses périodiques, les états catatoniques, les délires de persécutions. Dans les caractères généraux de ces psychoses, dans leur expression clinique nous rechercherons les éléments favorables à l’hypothèse de leur curabilité ou du moins les raisons qui nous interdisent de les tenir comme définitivement incurables, alors que leur durée anormale, leurs formes atypiques tendent à les faire considérer comme évoluant vers la démence.

Quelle que soit la forme envisagée dans le groupe des troubles mentaux que nous allons étudier de ce point de vue, la possibilité d’une guérison tardive devra toujours être admise si la notion précise de périodicité du trouble psychopathique observé est reconnue comme indiscutable, c’est-à-dire si dans l’intervalle qui sépare le trouble mental actuel de l’accès

anterieur nous pouvons établir (pie le malade a présenté les critères de guérison authentique que nous avons définis et éliminer ainsi l’hypothèse d’une rémission toujours suspecte. Aussi longtemps que n’apparaîtront pas dans ce trouble mental l'es altérations organiques de désintégration nerveuse ou les déviations irréductibles, démentielles, de l’activité psychique, la possibilité de guérison devra toujours être retenue. De nombreux faits cliniques relatés dans les travaux contemporains sur les guérisons tardives confirment la valeur pronostique de cette notion de périodicité.

La connaissance du mode de début de l’affection aura aussi pour le pronostic une valeur particulière. Un trouble psychopathique dont le début brusque frappe un sujet en pleine santé mentale doit laisser longtemps dans l’esprit de l’observateur un espoir de curabilité. L’expérience clinique nous démontre qu’inversement les troubles mentaux qui s’installent d’une façon insidieuse, dont le début difficile à préciser s’annonce par des modifications du caractère épisodiques, fugaces, explosives, par des bizarreries d’actes, des caprices puérils qui étonnent l’entourage, etc... sont le plus souvent voués à une évolution démentielle.

La notion d’hérédité est aussi un élément de pronostic favoravle, que cette hérédité soit ou non similaire chez les ascendants ou les collatéraux, et surtout si elle ressortit au cadre de la psychose périodique.

Enfin la persistance de l’acuité des symptômes avec retentissement du désordre psychique sur les fonctions organiques végétatives, la conservation d’une activité plus ou moins grande dans la sphère des occupations habituelles, des inclinations et des tendances du sujet, sont autant de raisons qui légitimement une réserve dans le pronostic.

Tels sont les éléments communs aux différentes psychopathies, groupées pour notre étude, qui devront être envisagés dans la discussion du pronostic. Mais si nous examinons isolément ces psychopathies nous relevons dans la physionomie clinique de chacune d’elles des particularités susceptiples, à notre avis, d’apporter à l’établissement d’un pronostic quelques indications utiles. Dans les états maniaques suspects, de longueur inaccoutumée, qui, s’ils ne sont pas les plus fréquents sont loin d’être exceptionnels, une participation discrète du malade à la vie ambiante dont les menus faits alimentent son besoin de parler et où il puise des motifs de

discussion et d’observation, l’apparition d’un épisode nettement dépressif, marquant dans le tableau clinique l’empreinte d’une double forme, constituent des éléments dont l’interprétation dans un sens favorable s’impose.

Dans les états mélancoliques quel que soit l’àge de leur éclosion et leur durée il faudra tenir le plus grand compte pour l’appréciation de leur curabilité de leur physionomie clinique. La prédominance et la persistance de l’anxiété, des préoccupations hypochondriaqu.es exprimées souvent sous forme de stéréotypie gémisseuse, de plaintes monotones, organisées parfois jusqu’à l’ébauche d’un syndrome de Cotard, les préoccupations d’ordre familial sont autant de symptômes dont il convient de faire état dans le sens d’une évolution favorable.

Mais c’est surtout dans le diagnostic et le pronostic des états insuffisamment définis que nous avons rangés sous le terme de catatoniques que l’utilisation des moindres signes cliniques nous sera d’un appréciable secours. En présence d’un sujet arrêté au point de vue psychique comme au point de vue moteur, que son trouble général soit étiqueté catatonie, stupeur, stupidité, il nous faut convenir que nous ignorons ce qui subsiste derrière ces phénomènes d’arrêt en détente, chez le stupide, d’arrêt en tension motrice, chez le catatonique. Les apparences sont pour qu’il ne se passe rien derrière le masque d’inertie du malade, mais la fonction psychique n’est vraisemblablement pas plus supprimée que la fonction motrice dont les réactions kinétiques réduites à un minimum témoignent cependant de la persistance de la vie automatique. Ici donc plus qu’ailleurs s’impose l’observa tion attentive d’un malade dont l’expression clinique est restreinte. Il sera nécessaire de surveiller les moindres manifestations d’une activité somatique et psychique ralentie jusqu’à la faire croire absente et de les interpréter pour éclairer un diagnostic et un pronostic. C’est au décours de ces états dans lesquels, aussi longtemps que puisse se prolonger la période d’acuité, on voit cependant apparaître des phénomènes de détente, que l’investigation clinique devra tirer prolit de toute manifestation susceptible de faire apprécier ce qui peut rester chez ces malades de vie intellectuelle et affective. L'observation pourra faire découvrir chez ces sujets qu’il faut regarder pour ainsi dire du coin de l’œil, à la dérobée, un geste de défense ou d’approbation, une participation plus

ou moins effective à la vie de l’entourage, un sourire adéquat, la preuve d’une acquisition mentale faite pendant la période d’acuité de l’affection, quelquefois même une manifestation de cuiiosité, de spontanéité, une forme logique donnée à quelques raisonnements simples, un désir légitime, et enfin des signes somatiques, dont la valeur est incontestable, sortes de réponses physiques aux sollicitations de l’observateur. C’est d’abord la manifestation d’une émotivité qui persiste et se traduit pendant les interrogatoires, les examens, par de l’accélération du pouls et du rythme respiratoire, des troubles vaso-moteurs, de la rougeur subite de la face paraissant liée à un sentiment de pudeur, de l’angoisse, de la dyspnée, une persistance d’un mauvais état général avec état saburral des voies digestives, insuffisances organiques, troubles de la menstruation, etc... Enfin parfois l’apparition d’une maladie incidente permettra de constater des réveils surprenants d’une lucidité considérée comme éteinte, démonstration péremptoire de la conservation de la fonction psychique dissociée, bouleversée en surface, mais toujours vivante.

Quant aux délires de persécution dont le pronostic a été pendant longtemps si sévère, il est incontestable que beaucoup d’entre eux guérissent. Quelle que soit l’opinion des auteurs sur la légitimité de la conception de Magnan que la notion de ces délires curables a incité à critiquer, cpie l’on considère ces délires comme secondaires à des états maniaques ou mélancoliques ou comme des formes de psychose périodique, ce que nous devons retenir, après avoir écarté de notre travail ces questions de doctrine, c’est que, de divers côtés, la littérature médicale contemporaine a publié des faits bien observés de délires de persécution chronique considérés comme définitifs et qui ont guéri. Ces faits de guérison comprennent des délires du type hallucinatoire et du type d’interprétation ; ils ont été observés aussi bien dans l’âge adulte que dans la période de présénilité. Un examen rétrospectif de ces cas et de ceux que nous avons observés nous-même nous permet-il de retrouver dans la physionomie clinique de ces délires des caractères de curabilité ? Il nous a semblé que i’importance de la phase mélancolique qui précède l’éclosion du délire devait être considérée comme un élément favorable. Beaucoup de ces malades, en effet, avant d’entrer dans leur systématisation délirante hésitent longtemps entre l’auto et l’hétéro-accusation ; ce sont surtout des persécutés mélanco-

liques qui gardent, en présence des persécutions qu’ils accusent une attitude résignée, fuient leurs persécuteurs avant de se retourner contre eux et se réfugient souvent dans l’idée du suicide. L’apparition du trouble mental est en général brusque dans les cas favorables et les manifestations alternantes d’exaltation et de dépression ne sont pas exceptionnelles. Quand l’élément hallucinatoire existe il manque de cette fixité que l’on retrouve dans les délires incurables, indice d’une systématisation plus complète. Enfin les formes qui guérissent paraissent prédominer sinon dans la période de présénilité du moins à l’âge où s’installent des méiopragies organiques, à l’occasion de la ménopause, quelquefois même à la faveur d’une lacune précoce de désintégration cérébrale, mais sans diminution intellectuelle consécutive.

Telles sont les données que l’étude clinique de la guérison tardive des maladies mentales nous a permis de recueillir. Ce sont de modestes acquisitions, incertaines peut-être, insuffisantes assurément, qui n’éclairent que d’une faible lueur le problème obscur de l’évolution des affections psychiques dont les inconnues demeurent nombreuses. La difficulté de l’analyse des phénomènes psychologiques subtils et nuancés, dont la juste appréciation exige une pratique laborieuse et de patients efforts est peut-être notre excuse.

La conclusion générale que nous dégagerons de cette étude c’est qu’il n’existe aucune raison rigoureusement médicale de désespérer de la guérison des états psychopathiques que nous avons envisagés aussi longtemps que n’apparaîtront pas dans leur expression clinique les symptômes de la série organique démentielle ou les altérations définitives de l’activité psychique. Aussi longtemps que l’observation clinique nous permettra de retrouver chez les malades des vestiges de vie intellectuelle ou affective l’hypothèse d’une dissociation, d’un désengrenage de la fonction psychique susceptible de se réparer devra se présenter à notre esprit. Et, pour dire toute notre pensée, nous n’avons aucune répugnance à admettre la possibilité d’une rééducation du psychisme, d’un rétablissement de l’harmonie mentale sous l’inlluence d’une psychothérapie qui, loin d’être systématique, saurait judicieusement s’adapter à chaque sujet.

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