‹ La guerre, 1870-71Chapitre 2 sur 30 · CHAPITRE PREMIE · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIE

"Wisseinbourg.

U France en 1866. — Ministère de Niel. — Loi du I" février 1868. — La garde mobile. — Le Bœuf. — Llncident HohenzoUern. — La dépêche d'Ëms. — Séance du 15 juillet. — Déclaration de guerre. — Illusions de la France. — Pas d'alliances. — L*armée française. — Désordre et confusion. — Insufûsance des préparatifs. — Pénurie des choses les plus nécessaires. — État-major et officiers. — Infanterie, cavalerie, artillerie. — Infériorité du nombre. — Indécision et manque d'initiative des généraux. — Napoléon à Metz. — Proclamation du 28 juillet. — Puissance de la Prusse. — Le patriotisme germanique. — Marche des armées allemandes. — Affaire de Sarrebrlick (2 août). — Surprise de Wissembourg (4 août). — Le Geisberg.

La guerre entre Allemands et Français était inévitable, et dès 1866 les esprits perspicaces pressentaient qu*elle éclaterait au moindre incident. La Prusse écrasait TAu- Iriche, annexait le Nassau, la Hesse électorale, le Hanovre, Francfort et les duchés de l'Elbe, organisait la

LA GUERRE (1870- 187i)*.

Confédération de rAllemagne du nord, imposait des traités d*alliance offensive et défensive aux États de TAllemagne du sud, et disait fièrement qu'elle avait pour mission de fonder Tunité germanique. Napoléon III était humilié, dupé. Il n'obtenait pas la rectification de frontières qu'il rêvait et les compensations territoriales que Bismarck lui faisait entrevoir, soitMayence, le Palatinat bavarois, la Hesse rhénane, les possessions prussiennes de la Sarre, soit la Belgique et Genève, soit Luxembourg. 11 n'osait parler haut et ferme parce qu'il n'avait qu'une faible armée et un matériel insuffisant. Ses ressources étaient en 1866 épuisées par la guerre du Mexique. L'infanterie employait encore un fusil qui se chargeait par la bouche ; dans nombre de régiments, les compagnies comptaient à peine 40 hommes ; les places fortes manquaient de canons rayés. Ducrot fermait les portes de la citadelle de Strasbourg sous prétexte de réparer les ponts-levis et en réalité pour se garder contre un coup de main; les services de l'artillerie n'auraient pu fournir sur-l^champ à un simple corps d'armée ses bat* teries montées sur roues et prêtes à partir.

Le maréchal Niel, actif, énergique, tenace, résistant au besoin à l'empereur, prit le ministère de la guerre au mois de janvier 1867. Il disait volontiers qu'on n'était plus en paix et qu'entre la Prusse et la France n'existait qu'une espèce d'armistice. Des officiers allèrent sur son ordre étudier les routes qui mènent *à Berlin; et l'un d'eux, le capitaine Samuel, suivit en avril 1868 sous un déguisement le général de Moltke qui parcourait la frontière des provinces rhénanes pour reconnaître les positions.

Il s'efforça d'organiser l'armée: Il donna à l'infanterie

'WISSEMBOURO.

' aulant de chassepots qu^on en put fabriquer. Il pourvut de canons rayés les places principale» de TEst et fit mettre sur roues; avec chargement de guerre, le matériel de» baileries de campagne. Il porta le nombre des batteries de cent trente à cent soixante-quatre. Il détermina dans tous ses détails la composition de trois armées, l'armée d* Alsace, l'armée de Lorraine et l'armée de réserve qui seraient confiées à Hac-Mahon, àBazaine et à Ganrobert. Il élabora la loi du 1*' février 1868, qui supprimait l'exonération, rétablissait le remplacement direct et fixait la durée du service à cinq ans dans l'armée permanente et à quatre ans dans la réserve. L'armée active, formée d'engagés, de réengagés et de ceux que désignait le tirage au sort, comprendrait 400000 et, avec la réserve, 800000 soldats. Elle aurait comme auxiliaire la garde nationale mobile, composée de tous les hommes remplacés ou exemptés, c'est-à-dire de 400000 hommes.

Le temps devait manquer à oe grand essai de réforme militaire. La réserve ne pouvait avoir de consistance avant cinq ou six ans. La garde mobile n'existait que sur le papier et n'atteindrait son entier développement qu'en neuf années. Elle ne se réunissait pour s'exercer que quinze fois par an, et chaque fois^ un jour au plus, comme s'il était possible en une seule journée de se rendre au lieu de réunion, aux rappels, aux rassemblements, aux distributions, et de regagner le logis I Elle n'excitait que méfiance; les uns prétendaient qu'elle se soulèverait contre le gouvernement et la société ; les autres, après l'avoir vue manœuvrer gauchement au Champ de Mars, déclaraient qu'elle ne vaudrait jamais rien.

Niel ne demandait que quinze millions pour organiser

la garde mobile. C'est qu'il n'avait foi que dans Tarmée* active. Il croyait sincèrement qu'à elle seule et malgré ♦l'infériorité du nombre, elle soutiendrait Peffort des Allemands; il répétait qu'elle était encore dans ses quartiers lorsque les Autrichiens dépassaient Novare et menaçaient Turin, qu'elle les avait néanmoins refoulés et qu'elle ferait de même reculer les Prussiens. Au Corps législatif et au Sénat il n'hésitait pas à dire qu'elle était parfaitement constituée et pourvue de tout.

Son successeur, Le Bœuf, brave, intelligent, portant beau, avait sous des airs de franchise et de rondeur mi^ litaires une grande légèreté d'esprit, un ridicule amour de la popularité et l'humeur d'un courtisan. Pour plaire

à une Chambre avide d'économies, il consentit à dimir nuer le budget de la guerre et à réduire de 10 000 hommes le contingent annuel. Il multiplia les congés. Déjà, comme présideift du comité de l'artillerie, il avait refusé de créer vingt-huit battefies nouvelles, dont huit à cheval, en disant qu'on avait toujours trop de canons. Ministre, il refusa de transformer vingt à trente batteries à pied en batteries montées. Niel avait demandé pour subvenir aux dépenses de la garde mobile en 1870, un crédit de cinq millions et demi; Le Bœuf se contenta de deux millions. Une commission nommée par Niel avait proposé d'excellentes mesures qui devaient assurer l'exactitude et la rapidité du service des chemins de fer; Le Bœuf ne la réunit pas. 11 croyait que la diplomatie saurait conjurer la guerre, et à la veille des hostilités il faisait emmagasiner, pour les préserver des intempéries, Jes affûts des pièces de sûreté qui garnissaient les remparts des places du nord-est.

WISSEMÇOURa.

* Soudain, au mois de juillet 1870, se produisait Tincident qui causait l'explosion. Un prince prussien, Léopold de Hohenzollern, acceptait, avec Tagrément du roi Guillaume, chef de sa famille, la couronne d'Espagne. Le ministère OUivier, menacé d'un échec diplomatique et redoutant les clameurs de l'opposition, fit à Berlin des représentations énergiques. Mais déjà le député Cochery avait déposé une demande d'interpellation, et la presse, grossissant les choses, criait que la mesure était comble et que la Prusse envoyait un proconsul à la frontière des Pyrénées. Le 6 juillet, le duc de Gramont, ministre des affaires étrangères, portait au Corps législatif une imprudente et provocante déclaration : le gouvernement* ne souffrirait pas qu'une puissance, plaçant un de ses princes sur le trône de Charles-Quint, rompît l'équilibre européen et mît en péril les intérêts et l'honneur de la France; « si cette éventualité se réalisait, ajoutait le ministre, nous saurions remplir notre devoir sans hésitation et sans faiblesse ». Le prince de Hohenzollern abandonna sa candidature et le roi de Prusse approuva ce désistement. Napoléon III ne cachait pas sa satisfaction : «L'île, disait-il, qui a subitement apparu dans la mer, est de nouveau recouverte par les eaux; il n'y a plus de motif pour faire la guerre. » Mais, cédant aux suggestions de ses entours, l'empereur exigea que le roi Guillaume promît de ne jamais consentir à la candidature des Hohenzollern, s'ils la posaient encore. Guillaume était alors à Ems. Il répondit le 13 juillet à l'ambassadeur français Benedetti qu'il refusait de s'engager sans terme, et pour tous les cas. Benedetti insista. Un aide de camp Tint lui dire que le roi ne pouvait faire davantage.

Bismarck saisit la balle au bond. Il avait craint un instant de compromettre son œuvre et il s'écriait naguère qu'il ne combattrait les Français que s'ils lui tiraient k bout portant des coups de fusil. Mais il savait que la Prusse était prête et certaine du succès. La cour de Berlin, l'état-major, les officiers se moquaient du gouvernement impérial, dépréciaient son armée, affirmaient à l'envi que la France serait avant peu une seconde Espagne. Dès 1869, le ministre Schleinitz avait dit que l'Alsace serait allemande dans dix-huit mois. Moltke, causant avec un notable badols, assurait que les départements du Rhin seraient bientôt réunis au pays de Bade et que ^l'Allemagne aurait ainsi entre Vosges et Forét-Noire une province superbe traversée par un grand fleuve dans toute sa longueur. << Rien, disait la comtesse de Pourtalès à Ducrot, rien ne peut détourner la guerre ; si vous saviez quels énormes préparatifs se font de tous côtés» avec quelle ardeur les Prussiens travaillent pour trans* former et fusionner les troupes des États récemment annexés, quelle confiance règne dans tous les rangs de la société et de l'armée ! »

Lorsqu'il apprit le résultat de l'entrevue du 13 juillet, Bismarck dînait à Berlin avec Moltke et Roon. « Seronsnous vainqueurs? », demandait-il à Moltke, et sur la réponse affirmative du général, il prenait le crayon et usant de son pouvoir de ministre des relations extérieures, rédigeait la fameuse dépèche dite dépêche d'Ems.Il lalisait à Roon et à Moltke qui l'approuvaient et jugeaient qu'elle ferait son effet; puis il l'envoyait aux représentants de l'Allemagne du nord à l'étranger. Elle était ainsi conçue : « L'ambassadeur français a demandé à Sa Majesté le roi

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