‹ La guerre, 1870-71Chapitre 20 sur 30 · S0 LA GUERRE · texte numérisé non relu

S0 LA GUERRE

des jaurnaux, déclarait que tous les citoyens étaient éligibles, que le suffrage universel ne devait être entravé par aucune exception, que lui, Simon, avait notifié ses pouvoirs à la délégation, qu*il maintenait de la façon la plus formelle le texte du décret électoral de Paris, qu*il agissait au nom du peuple souverain et venait fournir les urnes, garantir le bon ordre pendant que la France choisirait ses représentants. Enfin, le 6 février, arrivèrent au secours de Simon trois membres du gouvernement : PelLelan, Emmanuel Arago, Garnier-Pagès ; ils apportaient l'annulation du décret de Bordeaux. Aussitôt les délégués Grémieux,Glaîs-Bizoin, Fouricbon abandonnèrent leur jeune collègue. Le même jour, Gambelta se soumit et se démit. La veille, dans la soirée, au milieu des hurlements de la foule qui s'amassait devant la préfecture, il avait tenu conseil avec Freycinet et les généraux Haca, Véronique et Thoumas. Devait-il repousser Farmistice, supprimer les élections, s'attribuer la diclalilre, lutter encore dans le massrf du plateau central, dans la Bretagne et le Gotentin ? La conférence fui constamment interrompue par des amis de Gambetta qui le priaient de parler au peuple. Il leur ferma plusieurs fois la porte : « Croyez-vous, s'écriait-il, que c'est une vie 7 » Au bout de deux heures, lorsque les généraux lui eurent démontré que la résistance n'était plus possible, il se leva, remercia ses coopératçurs avec effusion et leur serra la main. Son visage était calme; mais les sanglots qu'il s'efi'orçait de comprimer, altéraient sa voix.

« Mon rôle, dit-il, est terminé, et je n'ai plus qu'à me retirer. »

. L'Assemblée, élue le 8 février au scrutin de liste, se

PARIS. ' ^o7

réunit le 12 à Bordeaux. Thiers^ nommé par yingt^six départements, et proclamé chef du pouvoir exécutif, renouvela l'armistice pour laisser à T Assemblée le temps de signer la paix. Quelques députés proposaientdc reprendre les hostilités et Chanzy assurait que la revanche était certaine. Mais la France pouvait-elle tenter désormais la fortune? Son armée n'était qu'un immense et confus ramassis d'hommes. Il ne lui restait des quatre cents bataillons d'infanterie de l'Empire qu'tin «eu/ bataillon^ le troisième bataillon du 56\ Que faire avec des troupes novices qui n'auraient d'abord, selon le plan de Chanzy, que reculé de position en position, jusqu'en Auvergne ? On rappelait l'exemple de l'Espagne, on prônait Cbàteaudun, on demandait que tous les gens de ctBur, le fusil en main, fissent le vide devant l'étranger él défendissent le sol pied à pied.Mais à peiiie Chanzy arrivait-il à Laval que les notables le conjuraient de quitter leur ville. Faidherbe afûrmuit que, si les Allemands envahissaientia Flandre et l'Artois, tout gouverneur de forteresse qui voudrait résister jusqu'à la dernière extrémité, aurait contre lui la bourgeoisie, la garde nationale et, les mobilisés. Le pays était atterré par tant de catastrophes; un tiers appartenait aux Allemands; les deux autres tiers ne pensaient qu'à se soustraire aux malheurs de la guerre par une paix quelle qu'elle fût. Gambetta avait cru qu'après la reddition déft^Ks, un cri de vengeance sortirait de toiltes les poitrifies ; it n'entendait qu*un cri de lassitude.

Les préliminaires de paix, arrêtés le 26 février entre Thierset Bismarck* furent adoptés le 1"" mars dans cette séance dramatigue ofi l'Assemblée confirma la déchéance

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de Napoléon III et le rendit responsable de Tinvasion et du; démembrement de la France. Le 10 mai, ia paix étiait définitivement conclue à Francfort. L'Allemagne obtenait, outre une indemnité de cinq milliards, rAlsace, à l'exception de Belfort, le cinquième de la Lorraine, Thionville ei Metz.

L'Alsace était ainsi la victime expiatoire de la guerre. Ses députés protestèrent solennellement à Bordeaux contre le pacte qui disposait d'elle sans son consentement et l'arrachait violemment à la patrie française. Dans les premières années de l'annexion, lés Allemands èe plaignirent que leur frère d'au delà du Rhin fût devenu welche et ne voulût porter que le pantalon rouge. Mais les vainqueurs comptaient sur le temps qui guérit les blessures et endort les souvenirs ; ils espéraient, suiviamt le mot de Rànke, regermaniser, leurs anciennes provinces, ^t pour les préserver d'un retour offensif de la France, ils avaient résolu de faire; teë plus grands sacrifices ; ce qu'ils avaient conquis en six mois, comme disait Moltke, ils étaient décidés à le garder l'arme au bras pendant un dcmi-siècIe. Aussi TAlsace n'appartehait-elle ni à. la Prusse, ni à Bade, ni à la Bavière, ni au Wurtemberg; elle était placée sous le commandement de l'empereur, et l'Allemagne , entière s'associait pour la conservation et la défense de ce Rekkdand ou pays d'empire.

La guerre, en effet, — et c'était son principal et essentiel résultat — avait fondé l'unité germanique : . le sang, écrivait Auerbach, est un fort ciment, eîn geivaltiffer Kiit. Le iS janvier 1871, jen face de Paris assiégé, dans la galerie des glacs du palais de

Versailles, le vieux Guillaume avait accepté, pour lui et ses successeurs, les rois de Prusse, le titre impérial, « symbole deTantique splendeur delà patrie ». Barberousse pouvait reposer enfin sa tète fatiguée. L^Empire allemand n'était plus une légende ni un rêve.

La grande lutte de 1870-1871 se divise en deux périodes: la période impériale et la période républicaine. Dans la première période, les Allemands l'emportent par Tartillerie, et leur canon finit le plus souvent par écraser et éteindre le canon français. Ils Tem* portent aussi parce quMls ont le nombre et parce qu'ils attaquent résolument l'adversaire. Les Français ne savent jamais se déterminer à l'offensive ; braves, ardents, pleins de fougue et d'élan, armés d'un fusil qui fait presque autant de ravages que les pièces allemandes, ils arracheraient peut-être la victoire endépit des défauts de leur organisation et de leur discipline un peu lâche, si leurs généraux, plus audacieux, saisissaient l'occasion et tombaient sur l'ennemi lorsqu'il leur est égal ou inférieur en forces. Les Allemands, au contraire, jouent toujours le rôle d'assaillants. Ils livrent même la plupart de leurs batailles au hasard, témérairement, grossièrement, et il advient que leur armée ne s'engage que pour soutenir son avant-garde. Mais leur succès est infaillible : leurs généraux sont hardis, prompts, unis par un noble sentiment de solidarité, et

tous les corps arrivent successivement sur le lieu de l'action.

Dans la seconde période, ce qui manque surtout aux Français, c*est la concentration. Le gouvernement de la Défense nationale reste dans Paris. 11 n*y a pas à Tours et à Bordeaux un homme du métier, un Ducrot, un ofïicier-général actif, instruit, unanimement obéi et respecté, qui prenne d'une main ferme le ministère de la guerre. Gambetta et Freycinet conduisent donc les opérations. Mais tous deux sont inexpérimentés, incapables d'imposer un plan d'ensemble et de mettre Tunilé dans la direction des choses militaires. Us recommandent à Bourbaki d'avoir de la suite, de coordonner ses mouvements, de ne pas marcher à l'aventure. Ontils eux-mêmes donné l'exemple? Surent-ils établir entre les généraux qui combattaient dans l'Est l'entente et le concert? Les forces de la province furent donc éparpillées et ne concoururent jamais à un seul but. Les arméos manœuvrèrent isolément et ne s'entr'aidèrent pas. Les efforts étaient immenses, et la France en fit peut-être plus qu'il ne fallait pour vaincre ; mais ils étaient décousus et désunis, nullement simultanés, nullement liés et rassemblés en un effort décisif. La défense^ belle et admirable, rehaussa le nom français qu'avaient diminué nos premiers désastres ; mais elle fut menée sans méthode.

A vrai dire, la défaite était inévitable. Les soldats ne s'improvisent pas, et des foules inexercées ne pouvaient battre des troupes fortement instruites, éprouvées en mainte rencontre et fîères de leurs triomphes. « S'il suffisait, disait Bismarck à Favre, d'armer un citoyen pour le transformer en soldat, ce serait une duperie que de consacrer le plus c I < ) i r 1 1 cla rich esse publique à l'entretien des armées perma-»

nentes; là est la véritable supériorité; el vous éles vaincus parce que vousTavez méconnue.» Vainement Tavantage du nombre passait du côté des Français. S'ilsTemportaicnt par la quantité, ils restaient inférieurs par la qualité. Jetés sans préparation au milieu des fatigues de la guerre, lancés à corps perdu dans les labeurs et les périls d*un métier dont ils n'avaient pas fait Tapprenlissage, ils n*eurent jamais cette endurance et cette trempe que le temps seul peut donner ; ils n'eurent pas la constanee et la persistance ; ils n'eurent pas l'esprit militaire, c'est-à-dire l'esprit d'obéissance et de discipline. Que de fois on les entendit dénigrer le gouvernement I Que do fois ils traitèrent impunément leurs chefs de capitulards! Que de fois leurs chefs les découragèrent en prédisant un échec! Sans doute, les ofBciers furent souvent braves, héroïques. Mais Gambetta se plaignait de leur insuffisance, do leur médiocrité, de leur mollesse ; ils ne vivaient pas de la vie du soldat; ils ne partageaient pas ses souffrances; ils le laissaient p&tir et coucher sous la tente, tandis qu'euxmêmes prenaient leurs aises et logeaient en ville ; ils n'avaient donc pas leurs hommes sous la main, no leur inspiraient que méfiance, et au jour du danger, ne savaient les entraîner. Un décret du 26 janvier reprochait à l'officier de n'être pas l'ami et le tuteur de ses soldats et de n'avoir avec eux que peu de contact* Le décret venait trop tard. Mais, quand il serait venu plus lot, les officiers, improvisés, démoralisés par les levers, dégoûtés de leur tâche, auraient toujours manqué 4*ascendant snr les troupes. Presque tous les cadres étaient prisonniers. U n'y avait donc pas de cohésion : oo ne se sentait pas les coudes, on ne s'appuyait pas les

uns sur les autres, on ne s*excitait pas mutuellement à la résistance, on ne luttait qu'avec résignation, avec doléances, en maudissant la fatalité et en criant ht la trahison. Si les armées de la Défense nationale avaient eu un corps d'officiers et de sous-ofllciers qui les eût soutenues et réconfortées par la parole et l'exemple, elles auraient eu cette confiance sans laquelle il n'est pas de victoire. Aussi, dans toutes les batailles, elles faiblissent brusquement; un mouvement s'interrompt soudain; une position est tout à coup lâchée; la gauche qui plie, arrête les progrès de la droite, et réciproquement; la débandade des uns compromet le succès dés autres; jamais la ligne française n'est solide sur tous les points; chaque fois les ennemis y trouvent un endroit vulnérable sur lequel ils appuient, et la ligne entière fléchit et recule.

Dans la première période de la guerre, la France n'avait ni le nombre ni l'organisation, et l'Empire aurait dû, aurait pu lui donner l'un et l'autre ; dans la seconde période, elle eut le nombre, mais n'eut pas et ne pouvait avoir l'organisation.

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