CHAPITRE IV
PARIS EN DANGER
15 septembre 1914.
Pendant que nous écrivons, une grande bataille se poursuit entre Paris et les Vosges. Nous avons confiance que le dénouement sera favorable à nos armes ; mais, s'il en était autrement, si la fortune nous était contraire, nous prendrions une nouvelle position militaire et nous continuerions de nous battre. Le sort définitif de la guerre ne dépend d'ailleurs pas uniquement de nous ; il suffit que la coalition dont nous sommes un des éléments l'emporte finalement, et elle l'emportera. Bien loin d'être ébranlée, sa résolution s'est encore affermie pendant ces derniers jours et s'est manifestée sous une forme diplomatique. Quelle que soit l'importance des opérations militaires, celle de la Déclaration que les représentants de l'Angleterre, de la France et de la Russie, sir Edward Grey,M. Paul Gambon et le comte Benckendorff, ont signée à Londres le 4 septembre, n'est pas moins grande ; elle l'est même davantage, parce qu'elledomine toute la situation militaire etpolitique,
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et qu'elle est la garantie de l'avenir aussi bien que du présent. Voici le document :
« Les soussignés, dûment autorisés par leurs gouvernements respectifs, font la déclaration suivante :
« Les gouvernements de Grande-Bretagne, de France et de Russie s'engagent mutuellement à ne pas conclure de paix séparée au cours de la présente guerre.
« Les trois gouvernements conviennent que, lorsqu'il y aura lieu de discuter les termes de la paix, aucune des puissances alliées ne pourra poser de conditions de paix sans accord préalable avec chacun des autres alliés. »
Cette Déclaration est, pour les trois Puissances qui^l'ont faite, la Charte de la guerre. Leurs fortunes peuvent être diverses et changeantes au cours des opérations, mais elles resteront intimement unies jusqu'à la fin. La guerre sera commune, la victoire le sera aussi. En un mot, c'est une alliance. Avec la Russie, nous en avions déjà une, mais ni la Russie, ni nous n'en avions avec l'Angleterre : cette omission est réparée. Nous avons cette fois partie liée, autant que partie peut l'être. Si l'Allemagne a pu croire qu'un des trois alliés se lasserait de la guerre avant les autres, soit parce qu'elle serait particulièrement lourde pour lui, soit parce qu'il se laisserait séduire aux promesses qu'on pourrait lui faire, aux avantages qu'on pourrait lui consentir, cette illusion se dissipe. Nous sommes un bloc. A moins qu'elle ne détruise la Russie, l'Angleterre et la France, l'Allemagne sera détruite par elles. L'alternative est impérieusement posée.
II y a dans tous les pays des alarmistes, qui obéissent quelquefois, sans même le savoir, à des suggestions venues du dehors et qui, à chaque échec par-
tiel, s'appliquent à semer le découragement autour d'eux : pour éviter la défaite, ils sont tout prêts à en accepter, à en subir tout de suite les conséquences. Cette espèce existe chez nous comme ailleurs, comme partout, mais, grâce à Dieu 1 rare, sa voix n'est pas entendue, elle n'a aucune influence sur l'opinion. C'est surtout dans le monde des politiciens professionnels qu'on a pu, ces jours derniers, en découvrir quelques-uns, et personne n'en sera surpris, car on connaît cette engeance qui représente officiellement le pays et à laquelle le pays ressemble si peu. Le gouvernement, usant de son droit, a déclaré close la session parlementaire de 1914 : précaution qui n'était sans doute pas inutile. Le gouvernement reste ainsi le seul maître de l'heure où il jugera à propos de réunir de nouveau les Chambres. Bien que la Déclaration de Londres n'ait pas eu pour objet principal de répondre aux alarmistes, eux aussi l'auront entendue : ils sauront désormais que les trois alliés, fermement résolus à ne pas se séparer les uns des autres, iront jusqu'à l'extrême limite de leurs forces pour abattre l'ennemi commun. Mais c'est le petit côté de l'affaire, le grand côté est ailleurs. Avons-nous besoin de dire combien nous sommes heureux que l'Angleterre soit enfin sortie des réserves où elle s'était enfermée jusqu'ici, pour contracter enfin une alliance de guerre avec la Russie et avec nous ? Il y a depuis longtemps, de l'autre côté du détroit, et en grand nombre, des hommes instruits, intelligents, perspicaces, prévoyants, fidèles aux vieilles traditions de leur pays, qui se rendaient fort bien compte de la solidarité qui unit les intérêts des trois pays, et même ceux de quelques autres encore, en face de l'ambition illimitée de l'Allemagne. Si l'alliance n'avait tenu qu'à eux, elle
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aurait été faite plus tôt. Mais il y a aussi, en Angleterre, un parti qui pousse l'esprit pacifique jusqu'au pacifisme doctrinaire, et ce parti dispose, même dans le gouvernement, de moyens puissants au profit de sa volonté d'abstention. L'Allemagne a des intelligences à Londres. L'empereur Guillaume a eu d'autant plus de facilité à fairecroire à ses intentions pacifiques que ces intentions paraissent bien avoir été longtemps sincères; mais, quand elles ont cessé de l'être, tous les yeux ne se sont pas ouverts à la fois. Aujourd'hui encore, il y en a qui restent fermés. C'est contre ce parti que le gouvernement a eu à lutter et il faut avoir une grande reconnaissance à sir Edward Grey, à M. Asquith et à ceux de leurs collègues qui les ont aidés dans leur tâche, d'avoir déployé l'énergie et l'habileté nécessaires pour l'emporter. On peut mesurer le chemin qu'ils ont parcouru en quelques jours en comparant leurs premiers discours parlementaires à ceux qu'ils ont prononcés depuis et, en fin de compte, à la Déclaration dont nous avons plus haut reproduit le texte catégorique.
Il est vrai que le gouvernement allemand les a merveilleusement aidés. Nous avons déjà relevé quelques-unes de ses maladresses, mais les événement marchent si vite, entre nos chroniques, que nous n'avons encore rien dit des extraordinaires conversations que M. de Bethmann-Holweg, chancelier de l'empire, et M. de Jagow, ministre des Affaires étrangères, ont eues avec l'ambassadeur d'Angleterre, Sir Edw. Goschen. II s'agissait de la neutralité de la Belgique, Sir E. Goschen demandait à ses interlocuteurs si l'Allemagne la respecterait. — Nullement, ont-ils répondu ; nous avons besoin de passer par la Belgique pour porter tout de suite à la France un coup décisif, et, par conséquent, nous y
passerons. D'ailleurs, le fait est déjà accompli et, quand même nous voudrions revenir en arrière, il serait trop tard. — Le gouvernement allemand avait sans doute cru habile de mettre l'Angleterre en face d'un fait accompli, et il se montra très surpris de la gravité que sir Edw. Goschen paraissait y attacher. — Gomment ! s'écria alorsM.deBethmann- Hollweg, pour un mot, le mot neutralité, qui, en temps de guerre, a été si souvent méprisé ; comment ! pour un chiffon de papier, la Grande-Bretagne va faire la guerre à une nation apparentée dont le seul désir est d'être une amie ! L'acte de la Grande- Bretagne est inconcevable. Je la tiens pour responsable des terribles événements qui pourront s'ensuivre. — Un Livre Blanc anglais a livré cette conversation à la publicité, ainsi qu'une correspondance échangée entre le roi d'Angleterre et l'empereur d'Allemagne, correspondance d'où il résulte que le roi, dans son désir ardent du maintien de la paix, a poussé à l'extrême les concessions qu'il proposait de faire à l'Allemagne et à l'Autriche. Mais l'empereur Guillaume a tout repoussé. II a poursuivi la mobilisation de ses troupes avec une hâte fiévreuse, et la correspondance entre les deux souverains, peut-être faut-il dire entre les deux hommes, car ils parlaient le langage de la familiarité et de la confiance, a été brusquement interrompue par les premiers coups de canon. La publication de ces documents a produit l'effet que le gouvernement anglais en avait espéré. L'opinion britannique qui, jusqu'à ce moment, avait été un peu flottante, un peu hésitante, un peu molle, a été entraînée par un sentiment généreux et indigné, et M. Asquith a pu tenir le langage qui correspondait à ce sentiment.
On a vu alors quelle différence il y a entre l'âme
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anglaise et l'âme allemande : la première formée à l'école de la liberté, de la discussion loyale, de la responsabilité pour tous, enfin de la civilisation la plus élevée, la seconde à l'école du matérialisme politique, qui ne voit en toute chose que l'intérêt immédiat et brutal, immole à cet intérêt les droits d'autrui les plus sacrés et n'accepte pour soi d'autre devoir que celui de la discipline aveugle, servile et muette. Le choc de deux mentalités aussi différentes, auss opposées, devaitfaire jaillir desétincelles lumineuses. L'éloquence de M. Asquith s'est élevée à la hauteur des événements pour célébrer l'héroïque résistance de la Belgique et flétrir sesenvahisseurs. — «La tâche qui nous incombait, a-t-il dit, était une de celles auxquelles une grande nation ne pouvait se dérober sans se couvrir d'une honte éternelle. Nous étions contraints par des obligations précises et supérieures d'affirmer et de maintenir l'existence menacée d'un Etat neutre. La Belgique n'avait aucun intérêt propre à ©lie seule à défendre, si ce n'est les intérêts suprêmes et prépondérants de chaque Etat, grand ou petit, digne de ce nom, à savoir : le maintien de son intégrité et de sa vie nationale. La défense de Liège sera toujours le thème d'un des plus beaux chapitres des annales de la liberté. Les Belges ont conquis la gloire immortelle d'un peuple qui préfère sa liberté à son bien-être matériel, à sa sécurité, à la vie ellemême. Nous les saluons avec respect. Nous sommes avec eux de cœur et d'âme, parce que, à leur côté et avec eux, nous défendons en même temps qu'eux deux grandes causes : l'indépendance des petitsEtats et l'inviolabilité des obligations internationales. »Et M. Asquith concluait que la responsabilité de la guerre retombait tout entière sur la seule Allemagne. — Nous abrégeons ce discours qui aurait mérité d'être