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CHAPITRE V

LÀ VICTOIRE DE LÀ MARNE

1er octobre 1914.

LE CRIME DE REIMS

Après l'incendie de l'Université de Louvain, celui de la cathédrale de Reims ! La science, l'art, la religion, l'histoire sont tour à tour les victimes de celte culture allemande, qui prétendait s'imposer à notre admiration et ne produit aujourd'hui dans le monde civilisé qu'une impression d'horreur. L'étonnement s'y mêle. On savait la race allemande violente, grossière, brutale, mais on la croyait intelligente et pratique, et on se demande, sans que le bon sens puisse fournir une réponse satisfaisante, de quelle utilité peut être ce dernier crime à ceux qui l'ont commis. Il ne peut s'expliquer que par un accès de rage produit par le sentiment de l'impuissance. Depuis qu'ils ont franchi leurs frontières, les Allemands ont marché de déceptions en déceptions. Le plan de guerre qu'ils avaient patiemment élaboré n'a reçu nulle part, ni en Belgique, ni en France, ni en Russie, la consécration de l'événement. Les espérances dont ils s'étaient bercés ont été durement^ cruellement trom*

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pées. Leur armée, qui ne doutait pas de sa victoire et la croyait facile, sent passer sur sa tête le vent de la défaite. De là les accès de colère aveugle auxquels nous la voyons se livrer.

Nous pleurons nos villes détruites et nos monuments incendiés ; rien ne nous consolera d'avoir vu s'effondrer sous les obus teutons ce merveilleux chefd'œuvre qu'a été la cathédrale de Reims ; mais à travers les flammes et la fumée du sacrifice apparaît une promesse. Il y a quarante-quatre ans, l'armée allemande a été maîtresse de Reims; pourquoi at-elle alors respecté sa cathédrale ? C'est qu'elle était victorieuse, que ses plans s'exécutaient, que ses calculs se réalisaient, et la satisfaction qu'elle en éprouvait lui tenait lieu de générosité. Tout cela est changé, et le bombardement de la cathédrale en est la preuve. L'armée allemande, n'ayant pas réussi à vaincre, éprouve le besoin sauvage de détruire. Elle a d'ailleurs bien choisi son objet, car rien ne pouvait nous être plus sensible que la perte d'une église qui était pour nous, entre tous les autres, le monument national par excellence. On a parlé à ce propos des barbares d'autrefois et, eu effet, le rapprochement s'imposait; mais à cette première impression une autre a succédé ; après les analogies, on a aperçu les différences. Attila avait une excuse dans sa barbarie et encore lui est-il arrivé de s'arrêter, comme ému d'une terreur secrète, en face de la civilisation qui se présentait à lui sous une forme religieuse. Il a épargné Troyes à la prière de saint Loup. Il s'est détourné à Rome devant la majesté de saint Léon. Il n'était pas incivilisable. Mais les Allemands sont civilisés, et leur crime est d'autant plus impardonnable qu'en l'accomplissant ils savaient fort bien ce qu'ils faisaient. Us ne sont pas des bar-

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bares et ils font des actes de barbarie : c'est ce qui donne à ces actes un caractère d'infamie dont l'histoire n'avait encore fourni aucun exemple. Certes, nous ne doutons pas du succès final des armées alliées; mais, si la fortune devait nous abandonner, la victoire allemande resterait déshonorée et flétrie dans la conscience du genre humain. On entend déjà le jugement qu'elle porte. Les protestations sont venues de toutes les parties du monde, il en vient encore tous les jours. Le mouvement continue, il n'est pas près de s'arrêter, et quand, la guerre une fois terminée, l'heure sonnera du règlement de compte définitif, le spectre de ces cités dolentes, Louvain, Reims, Senlis, demandera vengeance et justice et certainement l'obtiendra. Devant les ruines de notre cathédrale se dresse toujours la statue de Jeanne d'Arc de Paul Dubois, l'épée haute et le regard au ciel : elle semble sortie vivante d'un autre bûcher. C'est la plus pure, la plus noble, la plus forte incarnation de la France : sa grande mémoire nous protège, elle nous sauvera.

L'élat-major allemand aurait-il senti la honte qui pèse sur lui et a-t-il voulu essayer de s'en dégager? On a pu lire dans les journaux la pitoyable explication qu'il a donnée comme une excuse de son vandalisme.Ce n'est pas la première fois que cela lui arrive. Déjà, à propos de Louvain, il avait pris audacieusement la parole et aussitôt il avait menti. Le prétexte donné étaient quelques coups de fusil qui auraient été tirés par la population civile contre les soldats. Le fait été contesté, nié. Nous avons d'ailleurs déjà dit que, quand même il serait vrai, le sac de Louvain n'en serait pas justifié. Rien n'autorise à rendre toute une population responsable de l'imprudence de quelques-uns et parfois même d'un seul. Eh

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quoi ! parce qu'un coup de feu aurait été tiré contre une troupe allemande, toute une ville pourrait être détruite et sa municipalité fusillée ! On sait ce qui s'est passé à Senlis. Le maire, M. Odent, apprenant l'arrivée prochaine de l'ennemi, avait fait réunir à la mairie toutes les armes qui existaient dans la commune. Les ordres étaient formels, ils avaient été exécutés. Peut-être un fusil avait-il échappé ; qui pourrait en répondre ? Peut-être un coup de feu estil parti d'une fenêtre : qui aurait pu l'empêcher ? Nous ignorons si le fait s'est produit ; les Allemands le prétendent, mais on sait ce que vaut leur parole, et le cas qu'ils en font eux-mêmes. Quoi qu'il en soit, cette mauvaise raison leur a suffi, là aussi, pour incendier la plus grande partie de la ville et fusiller le maire. Ils se sont servis du même argument qu'à Louvain. Mais, à supposer que l'argument repose sur une donnée exacte, encore faudrait-il savoir quelle est ici sa valeur propre.

On dit qu'en temps de guerre les armées seules ont le droit de se battre, et que la population civile a le devoir strict de ne prendre, ni de près ni de loin, aucune part aux opérations. L'histoire cependant a admiré autrefois le courage de la population d'un pays ou d'une ville qui, tout entière, a pris les armes pour chasser l'ennemi. Aujourd'hui, la population civile doit s'abstenir et on assure que la guerre en est devenue plus humaine. C'est sans doute en vertu de cette règle que des soldats allemands ont fusillé un malheureux enfant qui s'était contenté de dire : « Voilà l'ennemi ! » Il n'avait pas le droit, paraît-il, de donner aux siens cet avertissement et, puisqu'il l'avait fait, rien que la mort était capable .d'expier un tel forfait ! Cet exemple montre qu'il y aurait quelques éclaircissements, explications^ atténuations

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surtout à apporter au principe absolu de l'abstention obligatoire de la population civile et quelques limites aux représailles qu'on peut exercer contre elle dans le cas où la règle aurait été enfreinte. Mais si cette règle impose des obligations aux uns, ne doitelle pas aussi en imposer aux autres, en imposer à tous, aux militaires comme aux civils, et que dire d'une armée qui, après avoir interdit aux civils d'intervenir dans les opérations militaires, prend de force des femmes et des enfants et les fait marcher devant elle pour lui servir de bouclier contre les coups de l'ennemi ? Le cas s'est présenté fréquemment dans cette guerre atroce ; il a été constaté par de nombreux témoins ; il ne saurait être mis en doute. C'est là sans doute un bel exemple de lâcheté; mais c'est aussi une violation cynique du principe en vertu duquel les civils doivent rester en dehors de la guerre, Les Allemands interdisent qu'on y prenne part contre eux, mais ils exigent qu'on le fasse pour eux, pour les protéger, pour les couvrir de son corps et, dans un cas comme dans l'autre, si on résiste, c'est la mort. Voilà ce qu'on a vu dans un grand nombre de villes et de villages belges ou français et contre quoi le cri de l'humanité ne saurait s'élever trop haut ni trop fort. Pour les Allemands, il n'y a qu'un droit, le leur, et il n'y a qu'un devoir, qui est de le servir. Qu'on soit Belge, ou Français, ou Anglais, ou Russe, peu importe, le devoir est le même : quand un Allemand est en péril, tout est subordonné à l'intérêt de son salut, et, comme tout le monde n'est pas disposé à plier sous l'impérieuse injonction de ce nouveau droit des gens, le peloton d'exécution est là, des milliers de cadavres en font foi. Tels sont les plus récents perfectionnements que les Allemands ont apportés au Gode de la

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guerre : peut-être feront-ils encore mieux à l'avenir.

Ce que nous venons d'en dire s'applique à Louvain et à Senlis : à Reims, l'état-major a donné une autre explication. Il s'est senti atteint, sans doute, par ces quelques mots si brefs, si simples, si clairs qui, dans un communiqué officiel de notre étatmajor à nous, disaient que l'incendie delà cathédrale ne tenait à « aucune raison militaire ». Il ne pouvait venir à l'esprit d'aucun officier, d'aucun soldat français, de se servir de la cathédrale, soit pour attaquer, soit pour se défendre; elle était et devait rester neutre par sa nature même, et les Allemands eux-mêmes en avaient si bien eu le sentiment que, pendant l'occupation de la ville, ils y avaient déposé leurs blessés. Ils semblaient croire alors que ces blessés seraient là en sécurité, et en effet ils n'y couraient aucun danger de notre part. Un drapeau d'ambulance avait été mis sur l'édifice qui, de ce fait, devenait deux fois sacré. Quelle n'a pas été la stupeur des habitants de Reims lorsqu'un jour ils ont vu que les Allemands, sortis de la ville, dirigeaient sur la cathédrale un obus de leur artillerie lourde ! Au premier moment, ils ont hésité à y croire, mais bientôt il a fallu se rendre à l'évidence, car les obus se multipliaient. On s'est empressé de retirer les malheureux blessés de leur refuge : le feu prenait déjà à la paille sur laquelle ils étaient couchés. Plusieurs des religieuses qui les transportaient ailleurs ont été blessées. Comment expliquer cet acte monstrueux ? L'état-major allemand a prétendu que les tours de la cathédrale avaient servi à un but militaire, qu'on y avait établi un poste d'observation. Dès qu'il en a eu connaissance, le général Joffre a protesté hautement contre cette assertion : et le général Joffre n'a jamais menti*

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A aucun moment, la cathédrale de Reims n'a, de notre chef, été mêlée à la guerre. Nous ne l'avons pas exposée par notre imprudence aux coups de l'ennemi. Elle est restée pour nous une ambulance, elle n'avait jamais été une forteresse. Mais pour l'Allemagne, et à très juste titre, elle était le symbole de la France elle-même. C'est là que nos vieux rois étaient sacrés ; c'est là que Ta été Charles VII, conduit par Jeanne d'Arc, qui portait son étendard comme un labarum. Les événements principaux de notre histoire ont eu un retentissement particulièrement sonore sous les voûtes élancées de l'admirable édifice : voilà pourquoi il a été condamné. Ces grands souvenirs, l'Allemagne ne pouvait pas les supprimer avec ses canons, mais elle a voulu les insulter, et c'est contre leur représentation matérielle que sa fureur s'est acharnée.

Nous avons tort de qualifier cette représentation de matérielle : ceux qui ont vu la cathédrale de Reims trouveront l'expression inexacte, tant, dans ce noble monument, tout était expressif, vivant et parlant. Les pierres vivent et parlent en effet, quand plusieurs générations y ont mis leur âme, et cette voix qui sortait des vieilles pierres, les Allemands, qui l'entendaient comme nous, ont voulu l'étouffer. Ils se disent chrétiens et la sainteté de l'édifice ne les a pas arrêtés. L'empereur Guillaume invoque familièrement « son vieux Dieu », qu'il a l'air d'avoir en poche et qu'il en sort à tout propos pour le faire figurer dans les homélies qu'il adresse à son peuple, et il ne paraft pas se douter que c'est le même Dieu qu'on adore dans toutes les églises de la chrétienté. Quelle que soit sa religion, sa haine est la plus forte; on vient bien de le voir. Mais ces souvenirs, qui sont si grands pour nous, ces sentiments divers, qui agi*

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tent si fortement en sens opposés l'âme française et l'âme allemande, pourraient être moins sensibles au reste du monde, si la cathédrale de Reims n'avait pas été, par surcroît, un des chefs-d'œuvre de l'art, un des produits les plus achevés de la civilisation médiévale. A ce titre, elle n'était pas moins précieuse pour les artistes du monde entier que pour les fidèles d'une religion ou d'une patrie spéciale. Il y avait en elle quelque chose d'auguste qui l'élevait au-dessus des passions de la terre. On devait croire que les siècles qu'elle avait traversés et qui y avaient laissé leur empreinte seraient pour elle une sauvegarde. C'était compter sans la culture germanique! En quelques heures la cathédrale de Reims n'a plus été qu'une ruine, et cette ruine, soit qu'on la laisse telle quelle, soit qu'on essaye vainement de la relever, sera à travers les âges le témoin de ce qu'a été, au commencement du xxe siècle, le grossier appétit de vengeance de l'Allemagne et sa barbarie attardée.

Nous ne savons pas quelle sera la fin des hostilités, à quel moment ni dans quelles conditions elle se produira ; la victoire des trois alliés n'est pas douteuse, mais elle coûtera cher aux vainqueurs euxmêmes en attendant les réparations de l'avenir, et il aurait été désirable qu'après les cruels déchirements de l'heure présente le mot de paix pût, un jour, être prononcé avec vérité. Malheureusement, le caractère que l'Allemagne a donné à la guerre ne permettra pas à la génération actuelle, tout en écrivant le mot de paix dans un traité, sur « un chiffon de papier», comme on dit à Berlin, d'en avoir le sentiment dans le cœur. Après avoir rendu la guerre inévitable, l'Allemagne l'aura rendue inexpiable. On en a vu autrefois qui laissaient aux deux belligérants un

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sentiment d'estime réciproque favorable aux rapprochements futurs; mais ici, rien de semblable. Chaque jour apporte un trait nouveau qui ajoute à Thorreur des anciens. Ce sont là des choses que nous ne pourrons jamais oublier. Et quand nous disons « nous », ce pluriel comprend la Belgique, l'Angleterre et la Russie et toutes les nations qui se respectent. Par tant d'infamies qui y ont été accumulées, cette guerre est devenue, dès le premier moment, une guerre d'extermination. Les Allemands avaient d'ailleurs annoncé qu'il en serait ainsi avant même qu'elle fût ouverte : ils ne parlaient que de saigner la France à blanc et de l'anéantir pour plusieurs siècles. Ce qu'ils ont voulu que la guerre fût, elle l'est donc : si nous sommes vainqueurs, l'Allemagne sera mise pour longtemps dans l'impossibilité de nuire.

Les ministres anglais le disent très haut, avec cette franchise sans réticences qui leur est habituelle^ et ils expriment en cela l'opinion, la résolution de leurs alliés. Divers indices ont donné à croire que, si cette résolution a été quelque part ébranlée, ce n'est pas de notre côté, mais de celui de l'Allemagne. La coalition formidable qui se dresse contre elle ne laisse pas de l'inquiéter très sérieusement, très gravement même, et elle s'est demandé si elle ne pourrait pas diviser ses adversaires, obtenir le désistement de l'un d'entre eux, afin de poursuivre à meilleur compte sa lutte contre les autres. La tentative, ayant échoué, a été naturellement désavouée et démentie; mais le fait qu'elle se soit produite n'est pas contestable : il y en a eu même deux. La première a été faite auprès du gouvernement bel^e.

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I N T 1\ I G U E S A L L E M A N j > E S ET RÉPONSES ANGLAISES

Les Allemands ne doutent de rien, lorsqu'il s'agit de leur intérêt, auquel ils croient trop aisément que tout le monde voudra bien aider : ils proposaient donc de rendre aux autorités belges l'exercice de leurs fonctions, à la condition que le libre passage serait assuré à l'armée allemande jusqu'à la frontière française.

Dans son livre sur la politique allemande, M. de Bûlow raconte qu'il a entendu le prince de Bismarck dire un jour: « Si M. X... propose quelque chose qui soit utile pour lui, mais nuisible pour vous, ce n'est pas bête de sa part : mais c'est une stupidité de la vôtre d'y consentir. » Observation pleine de sens! Ce n'est pas bête de la part du maréchal von der Goltz d'avoir fait au gouvernement belge la proposition que nous venons d'indiquer, mais Bismarck a dit d'avance ce qu'il aurait fallu penser de son acceptation. L'Allemagne avait cru que, lasse d'une guerre qui lui avait déjà coûté si cher, la Belgique consentirait volontiers à liquider l'opération telle quelle : elle ne connaissait pas le caractère de cet héroïque pays. Le roi Albert, si digne de la nation sur laquelle il règne, a saisi la première occasion de manifester ses sentiments : il l'a trouvée dans la victoire récente que les armées alliées ont remportée sur la Marne. « En vous adressant mes plus chaleureuses félicitations, a-t-il télégraphié à M. le président de la Bépublique, je suis l'interprète de la nation belge tout entière. Nous gardons une confiance inébranlable

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