INTRIGUES ALLEMANDES ET RÉPONSES ANGLAISES
bataillon ou pour une brigade... Nous sommes entrés dans ce conflit pour aider la France, le pays le plus démocratique du monde, et pour l'empêcher d'être écrasée : aussi pour protéger la Belgique, un petit État. Les souffrances de la Belgique ne resteront pas impunies. Le pouvoir de l'Angleterre sera exercé avec patience jusqu'à ce que toutes les réparations soient obtenues. Nous avons appris que l'ambassadeur d'Allemagne aux États-Unis parlait vaguement de paix, mais ce mot ne doit pas se trouver sur les lèvres de ceux qui ont envahi le territoire de leurs voisins et qui portent l'épée et l'incendie dans des provinces paisibles. Pendant que ce spectacle continue et que la fureur de leur abominable cruauté s'élève vers le ciel, ce n'est pas le moment de parler de paix. La paix! Ah! mais nous venons à peine de commencer ! La paix avec le peuple allemand pourra être conclue en son temps ; mais la paix avec le militarisme prussien, — pas de paix avec cette vile tyrannie, si ce n'esi dans le tombeau. La paix viendra, suivant les paroles du Roi, quand les fins honorables pour lesquelles nous combattons auront été atteintes. Nous pourrons voir alors une fédération des États chrétiens des Balkans agrandis jusqu'à leurs limites nationales. Nous pourrons voir le territoire de l'Italie correspondre àla population italienne. Nous pourrons voir la France replacée dans le rang qui lui convient en Europe et dans sa juste place. Si ces résultats sont atteints, le million d'hommes que nous préparons n'aura été ni demandé ni donné vainement. »
Nous avons reproduit, en supprimant seulement les liaisons entre elles, les phrases principales de ce discours qui paraît être l'expression exacte de l'opinion anglaise en ce moment, 11 ne néglige rien d'im-
LA VICTOIRE DE LA MARNE
portant; il dit tout, même ce qu'il faut penser de ce système d'espionnage, qui est une des grandes institutions et un des fondements de l'Allemagne contemporaine. L'Allemand y excelle; l'espionnage convient à son caractère, et ses officiers ne s'y appliquent pas moins que ses commis voyageurs. L'Angleterre, qui risque peu d'être envahie, y a pourtant été soumise aussi bien que nous. Ces instincts louches de l'Allemand, ces habitudes équivoques, ces pratiques où la mauvaise foi se cache sous une bonhomie apparente méritent d'être médités par ceux qui parlent déjà de réconciliation, après la guerre. II y aura quelques obstacles à la réalisation de ce programme. Les cendres de Reims perpétueront le souvenir de la férocité des Allemands, et leur espionnage celui de leur perfidie.
LES PREMIÈRES VICTOIRES
M. Winston Churchill a parlé de la grande bataille qui se poursuit en ce moment : il nous est plus difficile de le faire dans une chronique de quinzaine, qui risque toujours de rester en deçà des événements dans leur marche rapide. Il y a quinze jours, au moment où nous écrivions, nous n'avons pas pu annoncer la victoire que nous remportions sur la Marne. La victoire! Combien ce mot a résonné heureusement à nos oreilles ! Il y a si longtemps que nous ne l'avions pas entendu ! Le général Joffre, qui a donné tant de preuves de modestie, ne pouvait l'avoir prononcé qu'à bon escient. L'armée allemande avait, en effet, reculé devant la nôtre, et
LES PREMIÈRES VICTOIRES
notre chaude reconnaissance allait à nos vaillants soldats et aux généraux qui les avaient bien conduits. Nos espérances se réalisaient enfin, et le monde, que le bluff allemand avait si longtemps fasciné, pouvait constater que l'Allemagne n'était pas invincible. Mais nous n'avons pas l'illusion de croire qu'elle était déjà vaincue : de grands efforts nous restent à faire.
Il semble que les Allemands avaient eux-mêmes prévu leur défaite : en tout cas, ils l'avaient regardée comme possible, puisqu'ils avaient préparé sur l'Aisne une seconde ligne de défense où ils se sont réfugiés à la hâte et ont pris tout de suite position. Cette position est forte. Ce n'est pas une bataille ordinaire que nous avons eu à leur livrer, mais un siège que nous avons eu à entamer contre des retranchements scientifiquement construits, et qu'on songe à ce que peut être un siège sur un front qui s'étend depuis l'Oise jusqu'à la Meuse! Comme l'ennemi est ravitaillé par ses derrières, la lutte menaçait de durer longtemps, lorsque nous avons entamé le mouvement débordant qui se poursuit aujourd'hui, et dont le caractère est assez évident pour n'avoir pas besoin de commentaire. Les Allemands ont fait des sorties nombreuses, tantôt sur un point, tantôt sur un autre : ils ont été toujours repoussés jusqu'à la Meuse, et c'est seulement au delà, dans la Woëvre, que nous avons perdu un peu de terrain. Mais nous en avons gagné beaucoup plus à notre, gauche, et nous en gagnons encore tous les jours: les dernières nouvelles parlent des « progrès sensibles » que nous avons' faits sur ce point où est le nœud de la bataille et sur tout le front où les Allemands se sont livrés sans succès à des attaques d'une violence inouïe. Il semble qu'ils
LA VICTOIRE DE LA MARNE
soient sur le point de fléchir. Nous n'en dirons pas d'avantage. La presse française a pris le sage parti de se taire sur les opérations militaires, et ce n'est pas nous qui manquerons à cette loi du silence; elle laisse la responsabilité à ceux qui en ont la charge; et elle est de plus une marque de la confiance qu'ils nous inspirent. Nous constatons toutefois que les Anglais ne voient pas d'inconvénient à parler plus que nous ne le faisons nous-mêmes : nous apprenons par les rapports du général French, avec quelque retard, ce que le général Joffre a préféré ne pas nous dire. Ils ont peut-être raison tous les deux; chaque pays à son caractère.
A l'Est de l'Europe, nos alliés les Russes continuent d'avoir des succès marqués contre l'Autriche en Galicie. Ils ont été, à la vérité, un peu moins heureux jusqu'ici contre les Allemands, mais si quelques échecs ont ralenti leur marche, ils les ont en grande partie réparés. Ce n'est pas de ce côté qu'ils devaient aujourd'hui porter leur principal effort. Notre imagination va vite, elle supprime les obstacles : nous avons entendu, dès le commencement de la guerre, calculer d'une manière un peu fantaisiste à quel moment les Russes ne pouvaient manquer d'arriver à Berlin. On n'avait pas fait entrer dans ces calculs l'obligation où ils étaient, avant de marcher vers l'Ouest, de se débarrasser de l'armée autrichienne, qui était très nombreuse sur leur flanc gauche, tandis qu'ils avaient une armée allemande a leur droite et une autre devant eux. Les grandes batailles ontété livrées jusqu'à ce jour contre l'armée autrichienne : elles se sont constamment terminées par la victoire russe. Au Sud, sur le Danube, l'admirable armée serbe a maintenu devant elle une autre armée autrichienne et n'a pas cessé de
LES PREMIÈRES VICTOIRES
la battre. Le moment viendra sans doute bientôt où la Russie, définitivement victorieuse de l'Autriche, réunira toutes ses forces contre l'ennemi principal, qui est l'Allemagne, et nous espérons bien qu'à ce moment ils seront aussi vainqueurs de ce côté. Cracovie leur ouvrira alors le chemin de la Silésie. Cette guerre, comme celle que nous soutenons nous-mêmes, est poursuivie méthodiquement. Le temps d'ailleurs favorise les alliés. Les Anglais avouent qu'ils ne s'étaient pas préparés à la guerre continentale et qu'il leur faut encore quelques mois poury disposer de toutes leurs forces. Ils annoncent l'envoi sur le continent d'une armée d'un million d'hommes. Cet énorme contingent viendra grossir le nôtre, qui n'est pas encore non plus tout à fait au complet. Quant à la Russie, elle peut augmenter presque indéfiniment le chiffre de ses soldats. Il n'en est certainement pas de même de l'Allemagne: elle a mis dès le premier jour en ligne la totalité de ses forces valides et elle est réduite dès maintenant à appeler sous les drapeaux les enfants et les vieillards. Le temps, qui nous renforce, l'épuisé.
Cette lutte gigantesque se poursuit de part et d'autre avec un acharnement qu'expliquent les conditions dans lesquelles elle est engagée et les fins qu'elle vise : c'est un duel à mort.