‹ La guerre, 1914-1915Chapitre 26 sur 87 · L'INVASION ALLEMANDE ARRETEE A AUGUSTOW · texte numérisé non relu

L'INVASION ALLEMANDE ARRETEE A AUGUSTOW

milieu du sang et des flammes, continue fidèlement et fièrement à confondre le sien avec le leur? Il lui a été donné de se montrer aussi grande dans Tordre politique que dans Tordre militaire, et, quelque belle que soit son histoire, au cours de laquelle elle à résisté victorieusement à tant de tyrannies diverses, elle en écrit aujourd'hui la page la plus glorieuse.

Regardons maintenant vers TEst ; nous sommes solidaires de la Russie comme de la Relgique; les succès des Russes sont les nôtres comme le seraient leurs revers s'ils en avaient, mais les nouvelles qui nous viennent de leur côté sont, en ce moment, très bonnes. La guerre est rude aussi pour eux, car ils ont affaire à deux adversaires à la fois, l'Allemagne et TAutriche, mais les ressources dont ils disposent leur permettent de pourvoir à une double résistance. Résistance n'est pas assez dire : les Russes attaquent, ce sont les Allemands et les Autrichiens qui résistent, et heureusement ils le font mal. Nous avons parlé, il y a quelques jours, des nouveaux succès que les Russes avaient eus sur les Autrichiens : ils en ont, depuis lors, remporté un autre sur les Allemands, et ce n'est pas le moins méritoire des deux, car il a été le plus difficile et le plus disputé. Il fallait s'attendre à ce qu'il le fût : peutêtre, au début de la campagne, nos alliés Russes ne s'y étaient-ils pas suffisamment attendus. Avec leur courage impétueux, ils étaient, sous les ordres du général Rennenkampf, entrés dans la Prusse orientale et avaient poussé une pointe hardie jusqu'à Kœnigsberg. Rien n'a résisté à leur premier élan. Ils avaient devant eux des troupes allemandes de la landwherqui ont été brisées par le choc, mais se sont assez rapidement reformées et ont pris à leur tour Toffensive. Elles étaient commandées par le général

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de Hindenburg, dont les premiers succès ont causé en Allemagne un immense enthousiasme : le général de Hindenburg est devenu un héros populaire. Il avait pénétré dans la Pologne russe et occupé une partie de son territoire, notamment les gouvernements de Souvalki et de Lomza. La fortune paraissant les favoriser sur ce point, les Allemands y ont porté tout leur effort. Des troupes nouvelles y ont été envoyées et finalement le passage du Niémen a été tenté. Mais les Russes s'étaient ressaisis, et les Allemands ont été défaits à Augustow; la Pologne russe a été complètement expurgée de leur présence et le général Rennenkampf a commencé contre eux une poursuite qui, cette fois, a été heureuse. Le grand-duc Nicolas, général en chef de l'armée, a adressé à M. Millerand, en le priant d'en faire part au général Joffre, un télégramme lui annonçant sa victoire, et le général Joffre a été heureux d'envoyer, au nom de l'armée française, de chaudes félicitations à l'armée russe et à son chef.

C'est là un succès dont nous devons en effet grandement nous réjouir, car il place l'armée russe, déjà victorieuse des Autrichiens, dans une situation militaire excellente. Rien toutefois n'est encore décisif. Notre propre expérience nous a appris ce que les Allemands savent faire, avec quelle habileté, avec quelle ténacité ils s'accrochent au terrain et s'y enfouissent même pour se défendre après un échec. Nos alliés russes doivent s'attendre à rencontrer les mêmes difficultés que nous, mais ils sont en nombre pour y faire face. Chez eux surtout, encore plus que chez nous, on parle de millions d'hommes comme on faisait autrefois de cent mille et le réservoir où on les puise paraît être intarissable. De leur côté, la guerre ne fait que commencer, car jusqu'ici

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leur mobilisation n'était pas terminée ; peut-être ne l'est-elle jamais en Russie d'une manière complète, précisément parce qu'il y a toujours d'autres hommes à lever; mais elle est assez avancée pour que l'Empereur Nicolas soit venu prendre le commandement de l'armée* Le fait est significatif et annonce des événements prochains. L'Empereur a établi son quartier général à Brest-Litovsk , en arrière de Varsovie. Sous la direction de généraux habiles et résolus, sa présence exercera sur se» troupes une influence puissante et on peut s'attendre à une accélération dans la marche des Russes vers l'Ouest.

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En dehors des opérations militaires qui, à l'Est de l'Europe, prennent une allure favorable à nos alliés, un événement qui vient de se produire dans l'ordre politique peut contribuer aussi à faire pencher davantage la balance de leur côté. Le roi Charles de Roumanie est mort. Les Roumains doivent à sa mémoire respect et reconnaissance, car son long règne leur a été propice. Ce Hohenzollern, greffé sur un tronc latin, a été un bon roi. II a fait preuve d'un esprit sensé, appliqué, éminemment pratique. Il a respecté les idées, les mœurs, les institutions du pays qu'il avait été appelé à gouverner. Il a été pour quelque chose dans son développement matériel ot n'a pas contrarié son développement moral. Quant à la politique extérieure, ses sujets se reposaient sur lui, avec confiance, du soin de la con-

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duire. Il en a été ainsi jusqu'à ces derniers temps. Tout d'un coup, au milieu de la crise actuelle, un désaccord s'est produit. Quelque intelligent qu'il soit, il est rare qu'un souverain étranger ne reste pas un étranger et les Roumains se sont aperçus que le roi Charles était resté un Allemand. Leur intérêt était du côté de la Triple-Entente : les sentiments du Roi étaient ailleurs Que serait-il arrivé, s'il avait continué de vivre ? Nous l'ignorons, et il est inutile de le rechercher. Quoi qu'il en soit, sa rnort rendra à la politique roumaine une liberté à laquelle son autorité, qui était grande, apportait quelque entrave. Comment le gouvernement roumain en usera-t-il, on le saura bientôt; mais il est permis de dire que l'Autriche a perdu un ami au moment où elle avait le plus grand besoin de le conserver.

De cet ensemble d'événements militaires et politiques, résulte une situation qui est de nature à inspirer des réflexions sérieuses aussi bien aux Allemands qu'aux Autrichiens. En ont-ils l'impression? Leurs journaux n'entrent pas en France, et nous ne les connaissons que très incomplètement par de rares citations qu'en font quelquefois d'autres journaux étrangers. Il semble bien, à les lire, que la confiance du début soit atténuée, bien que l'arrogance reste la même. Les journaux allemands les plus graves commencent à avouer que la tâche est laborieuse, difficile, et qu'il faut s'attendre à ce qu'elle soit longue. Mais, si elle est longue, qu'arrivera-t-il ? L'état-major allemand avait compté surtout, pour assurer le succès de son plan, sur la foudroyante rapidité de son exécution. On a beaucoup cité, dans la presse, la conversation si intéressante que sir E.Goschen, ambassadeur d'Angleterre

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à Berlin, a eue avec le ministre des Affaires étrangères, M. de Jagow, à la veille de la déclaration de guerre : nous n'en reproduirons qu'un court fragment. Cherchant à justifier la violation de la neutralité belge : « C'est pour nous, a dit M. de Jagow, une question de vie ou de mort, » et cette expression a été reprise un peu après le par chancelier, M. de Bethmann-Hollweg. Il fallait aller vite, et vouloir forcer la frontière française, hérissée de forteresses, aurait amené « une grosse perte de temps. Cette perte de temps, continue le ministre, aurait été autant de temps gagné par les Russes pour amener leurs troupes sur la frontière allemande. Agir avec rapidité, voilà le maître atout de l'Allemagne ; celui de la Russie est d'avoir d'inépuisables ressources en soldats. » On ne saurait refuser aux hommes d'Etat allemands l'art des formules lapidaires qui enferment beaucoup de sens en peu de mots. Nous regrettons qu'ils ne nous aient pas dit quel était le maître atout de la France : ils ne nous l'auraient pas appris, mais nous aurions trouvé piquant de le tenir de leur bouche. Ils avaient sans doute quelque estime pour nous, puisqu'ils ne reculaient, pour être plus certains de nous battre, devant aucune violation du droit des gens. Ils n'avaient un sentiment contraire que pour la « méprisable petite armée du général French », comme l'a dit rageusement l'Empereur. Cette petite armée s'élève aujourd'hui à 25o.ooo hommes, et il en vient tous les jours de nouveaux.

Gardons-nous d'une confiance, non pas exagérée, mais prématurée, et tâchons d'acquérir une vertu qui ne nous est pas très naturelle, la patience.

Patience et longueur de temps Font plus que force ni que rage,

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a dit notre grand fabuliste. Et, après tout, nous devons penser que, si la rapidité était indispensable à l'Allemagne, la lenteur nous est utile. Elle est pénible sans doute ; elle coûte cher, si on songe à la quantité de vies humaines sacrifiées ; mais elle est d'un effet sûr.

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