‹ La guerre, 1914-1915Chapitre 30 sur 87 · ÉCHEC DE L'OFFENSIVE ALLEMANDE · texte numérisé non relu

ÉCHEC DE L'OFFENSIVE ALLEMANDE

l'Europe que de l'autre, mais on peut dire sans fausse modestie que les affaires des armées alliées sont en bonne voie, ou plutôt on peut Ierépéter avec confiance, puisque les généraux français et russes le disent euxmêmes et qu'ils ont toujours respecté la vérité.

Nous avons enfin le témoignage de M. le Président de la République qui, pour la seconde fois, est allé visité nos armées et leur exprimer la reconnaissance du pays. Etant entré sur le territoire belge, il a tenu à cœur d'aller saluer le Roi et la Reine des Belges, si dignes l'un et l'autre de la plus respectueuse sympathie. La Belgique est justement fière de son Roi, et il y a quelque chose de touchant dans la résolution qu'a prise la Reine de ne pas se séparer de son mari et de le suivre dans les camps, au milieu des hasards de la guerre. M. Poincaré a pu leur faire part des sentiments de la France entière, qui sait comprendre, sentir, admirer, et qui n'oubliera pas. Mais M. le Président de la République devait aussi parler à notre armée, ou plutôt nous parler d'elle, et il l'a fait dans une lettre qu'il a adressée à M. le ministre delà Guerre, « A mesure, a-t-il dit, que se développent les hostilités, le soldat français, sans rien perdre de son ardeur et de sa bravoure, acquiert plus d'expérience et adapte mieux ses vertus naturelles aux exigences des opérations militaires. Il conserve une incomparable force d'offensive et s'accoutume en même temps à la patience et à la ténacité. Sous le feu de l'ennemi, s'établit entre le chef et les hommes une intimité confiante qui, loin d'affaiblir la discipline, l'ennoblit encore par la conscience éclairée de la solidarité dans le dévouement et dans le sacrifice. Chaque fois qu'on revient au milieu des troupes, on est émerveillé par cette abolition totale de l'intérêt personnel, par ce

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glorieux anonymat du courage, par la grandeur de celte âme collective où se fondent tous les espoirs de la race. » Ce sont bien là, en effet, les caractères distinctifs de nos soldats de 1914 • ils ont gardé les qualités de leurs pères et ils en ont acquis de nouvelles, rendues nécessaires par les transformations de la guerre moderne. Aucune tâche ne les rebute, aucune fatigue ne les lasse : et ils avancenttoujours.

Pendant ce temps, le pays travaille. Il ne songe pas seulement à aujourd'hui, mais encore à demain, et il le prépare sans se laisser détourner de sa tâche quotidienne, au milieu de la plus effroyable tourmente. H y a dans la lettre de M. le Président de la République une phrase qui nous a frappé parce qu'elle est la constatation d'un fait que M. Poincaré n'a certainement pas inventé et qui est une chose vue. « Lorsque, dit-il, à portée des projectiles, devant un horizon que les éclatements d'obus couvrent de fumée ou déchirent de lueurs, on voit des paysans tranquilles pousser leur charrue et ensemencer leur sol, on comprend mieux encore combien sont inépuisables sur notre vieille terre de France les provisions d'énergie et de vitalité. » Ce paysan courbé sur sa charrue représente la continuité des œuvres de vie au milieu des œuvres de mort. Il est bon, il est réconfortant de voir, au sein rtiême des destructions qui s'accumulent dans le présent^ les réserves de l'avenir qui se reconstituent.

UN NOUVEL ALLIÉ DE L'ALLEMAGNE

Nous en avons d'autant plus besoin que le champ de la guerre, déjà si large et si vaste, semble devoir

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s'élargir encore. La Turquie vient de sortir, par un acte de piraterie, de la neutralité où elle avait annoncé la volonté de se maintenir, et il est encore difficile de dire si la funeste initiative qu'elle vient de prendre, — funeste surtout pour elle, — n'amènera pas de nouvelles perturbations dansles Balkans. Après les épreuves qu'elle a traversées et qui l'ont laissée démembrée et pantelante, la Turquie avait besoin d'une longue paix pour cicatriser ses blessures et reprendre des forces; puis le simple bon sens, la plus vulgaire prudence lui conseillaient de suivre, au milieu des agitations de l'Europe, une politique d'abstention et de recueillement et il est probable que, si elle avait été libre, c'est en effet cette politique qu'elle aurait adoptée ; mais elle est livrée, depuis quelques années, à une bande d'aventuriers qui l'ont livrée elle-même à l'Allemagne. Celle-ci, dans la situation critique où elle se trouve, ayant perdu un de ses alliés et ameuté l'Europe contre elle, cherchant à échapper par tous les moyens à la destinée qui la menace, a frappé du fouet et piqué de l'éperon le vieux cheval fourbu, pour l'obliger de force à se redresser et le jeter haletant sur le champ de bataille. L'intervention de la Turquie ne sauvera pas TAllemagne, mais elle coûtera très cher à la Turquie. Survivra-t-elle à cette nouvelle épreuve? Il faudrait pour cela qu'elle trouvât une fois de plus la bonne volonté de l'Europe et elle paraît bien l'avoir définitivement découragée. On a fait vivre la Turquie artificiellement par ce que sa survie paraissait utile à la paix générale ; mais si, au lieu d'y servir, elle y nuit, si elle cesse d'être un élément d'équilibre, si elle ajoute de la guerre à la guerre et apporte un tison de plus à l'incendie qui déjà fait rage, ce malheureux pays, qui ne pouvait durer que grâce à la

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bienveillance et à la complaisance de tous, aura coupé de sa propre main le fil ténu qui retenait sur sa tête une nouvelle épée de Damoclès. Elle seule sera responsable de sa ruine.

L'opinion universelle a désigné Enver pacha comme Fauteur de l'entreprise. Tout lui ayant réussi jusqu'à présent, son étrange fortune l'a encouragé aux dernières audaces. Il a été un des promoteurs principaux de ce mouvement révolutionnaire de la Jeune-Turquie, sur lequel la vieille Europe, habituellement moins candide, s'est fait au début tant d'illusions. Il n'y avait qu'une voix pour célébrer l'héroïsme des Jeunes-Turcs, qui se disaient des disciples fidèles de la Révolution française et promettaient de régénérer leur patrie par la liberté. On assure qu'Enver pacha, alors Enver bey, s'est assigné tout de suite le rôle de Napoléon. 11 se croyait un grand homme de guerre parce qu'il avait fait ses études militaires à Berlin. L'espèce de démence que l'orgueil de sa force a inspirée à l'Allemagne est contagieuse de sa nature ; beaucoup d'autres têtes en ont été frappées, mais aucune ne Ta été plus fortement, plus profondément que celle d'Enver pacha. Gardant un souvenir ineffaçable des séductions qui s'étaient exercées sur lui à Berlin, il est devenu, il est resté Je séide de l'Allemagne, convaincu que le patronage de ce grand pays et de son non moins grand souverain ne manquerait pas de rendre à la Turquie la puissance de son meilleur temps.

L'empereur Guillaume a fait de son mieux pour entretenir cette espérance ; il s'est posé dans le monde comme l'ami et le défenseur des Ottomans ; il a invoqué Allah et Mahomet,comme il invoquaithier son vieux Dieu, et même,, dit-on, la Sainte- Vierge

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miraculeuse, car tout lui est indifférent ou, si Ton veut, tout lui est bon pour atteindre son but. Il a tiré déjà de grands avantages de la protection qu'il a étendue sur la Turquie, sans qu'il lui en coûtât rien,, et il en aurait tiré plus encore dans la suite s'il avait ménagé davantage les forces d'un ami qui est si près de n'en pouvoir plus. C'est ce qu'il aurait fait sans doute s'il n'avait pas été pressé par une de ces nécessités impérieuses qui, comme l'a dit M. de Bethmann-Holweg, n'ont point de loi. La guerre qu'il a déchaînée l'a mis dans une de ces situations où on fait flèche de tout bois. Une s'attend sans doute pas à ce que la Turquie, à peine sauvée de l'agonie par une sorte de miracle, lui apporte une grande force ; mais, quelle que soit cette force, il compte bien l'épuiser à son profit, et si la Turquie meurt à la peine, tant pis pour elle : l'Allemagne au-dessus de tout ! Quant à Enver pacha, il a le courage des hommes de son espèce, mais sa prévoyance paraît courte. Croyant aveuglément à la toute-puissance de l'Allemagne, il a peu à peu appelé à Constantinople des officiers allemands de terre et de mer, entre les mains desquels il a mis l'armée et la flotte ottomanes. Oui aurait cru, à l'aurore si brillante, mais si décevante de la Jeune-Turquie, qu'elle aboutirait à un résultat aussi avilissant? Ces prétendus libéraux, ces enragés patriotes ont aliéné l'indépendance de leur pays. La Turquie est devenue une sorte de colonie ou de protectorat allemand. Voulût-elle aujourd'hui se débarrasser de la rude étreinte teutonne, qu'elle ne le pourrait pas. C'est l'histoire du cheval qui, pour se venger du cerf, a fait appel à l'homme et est tombé sous sa dépendance. Enver pacha ne semble pas s'être encore rendu compte des conséquences de sa politique : il s'en apercevra bientôt.

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Il serait difficile de préciser la date à laquelle remonte cette mainmise de l'Allemagne sur la Turquie. Depuis plusieurs années déjà, ce travail d'enveloppement, d'envoûtement, se poursuivait sous les yeux de l'Europe qui ne se méprenait pas sur son caractère, mais qui laissait faire, lorsque l'incident relatif aux pouvoirs accordés au général Liman deSanders a provoqué un éclat. Alors la Russie a demandé des explications et a commencé à se fâcher. Le gouvernement ottoman, conseillé par celui de Berlin, a protesté de son innocence, rejeté loin de lui les noirs desseins qu'on lui prêtait et formellement promis de ne donner aucun commandement au général allemand. Si on Ta cru ou si on a seulement feint de le croire, il importe peu de le rechercher aujourd'hui. En fait, le général est resté l'âme toute-puissante de l'armée ottomane, et c'est à peine si son action s'est pendant quelque temps un peu dissimulée. On reconnaît la marque allemande dans cette manière sournoise et perfide de procéder, dont l'incident du Gœben et du Breslau a fourni l'exemple. Ces deux navires, après avoir tiré quelques coups de canon dans la Méditerranée et s y êtreconduitsà la manière des corsaires, ne s'y sentant plus en sécurité, se sont réfugiés dans les Dardanelles. La France, l'Angleterre,la Russie ont naturellement protesté et la Porte a manifesté l'étonnement de l'innocence méconnue, calomniée : elle avait acheté le Gœben et le Breslau ; qu'y avait-il, que pouvait-il y avoir de plus régulier? Les navires n'étaient plus allemands, ils étaient turcs : au reste, leur équipage allemand devait être débarqué et remplacé. Les trois puissances alliées se sont contentées de cette explication, doublée de la promesse qu'en aucun cas les deux navires ne joueraient un rôle pendant la guerre. Si elles Pont,

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cru leur erreur a été bientôt dissipée. Aujourd'hui, le général Liman de Sanders commande l'armée et l'amiral Souchon,un autre Allemand, commande la flotte ottomanes. Sous sa direction, le Goeberi vient de se distinguer de nouveau dans la Mer-Noire par une franche violation du droit des gens : deux villes russes ont été bombardées sans déclaration de guerre.

Cette déclaration, ce sont alors la Russie, la France et l'Angleterre, puis la Serbie qui l'ont faite à la Turquie, mais on peut dire qu'elles ne l'ont faite que contraintes et forcées. Il semble que la Turquie ait, depuis assez longtemps déjà, désiré et cherché ce dénouement; elle n'a négligé ni insolences, ni provocations pour l'amener; elle y a finalement réussi, mais il lui a fallu du temps. Elle a commencé par dénoncer les capitulations, c'est-à-dire déchiré un traité, ou plutôt un ensemble de traités qu'elle avait signés et qui instituait le statut personnel des étrangers dans l'Empire. Elle a vraiment considéré ces conventions ou traités comme de simples chiffons de papier, tant sont contagieux les exemples venus de haut. En d'autres temps, l'Europe aurait très mal pris la chose : elle s'est contentée de faire des réserves, auxquelles les Puissances de la Triple- Alliance se sont associées, quelques-unes pour la forme. Personne ne doute qu'ici encore l'Allemagne n'ait été le conseiller toujours écouté : la Porte n'aurait jamais osé prendre une pareille attitude sans son consentement, ou plutôt sans son encouragement. Toutefois, si elle a espéré que de cet incident sortirait la guerre, elle s'est trompée : ayant d'autres affaires sur les bras, nous avons renvoyé celle-là à plus tard. Alors, la Porte, sous un vain prétexte, a fermé brusquement les Dardanelles, ce

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qui était une nouvelle provocation ; mais la mesure blessait un trop grand nombre d'intérêts pour pouvoir être maintenue, elle ne Ta pas été et nous avons laissé passer cette incorrection comme les précédentes. La Porte, alors, s'est décidée à tirer des coups de canon, et la guerre est devenue inévitable. Nous l'avons fait précéder d'un ultimatum : nous avons demandé, — Russie, France et Angleterre, — que le gouvernement ottoman licenciât sur l'heure les officiers, soldats et marins allemands qu'il a pris à son service, ou plutôt qui l'ont mis lui-même au leur. Le pouvait-il? Avait-il gardé assez de liberté et de force pour le faire? Non, sans doute; aussi le seul objet de l'ultimatum des alliés était-il de mettre en plein relief les causes de la guerre. Elles sont dans ce fait que la Porte est tombée dans la domesticité de l'Allemagne,que celle-ci gouverne àConstantinople et que cet état de choses s'est manifesté par des actes de brigandages qui ne pouvaient plus être tolérés.

Quelles seront les conséquences? Nous ne croyons pas qu'elles puissent être bien graves pour nous et pour nos alliés. La Russie sera obligée de maintenir quelques forces dans le Caucase, et sur la frontière arménienne, où elle a immédiatement pris contre les Turcs une offensive heureuse. L'Angleterre aura à veiller sur l'Egypte, dont la défense, si elle est attaquée, est facile. L'Allemagne n'a pas dû avoir beaucoup de confiance dans les coups directs que la Turquie pouvait porter aux alliés ici ou là; mais elle a espéré peut-être qu'elle amènerait le Sultan à proclamer la guerre sainte et à soulever le monde musulman contre les Anglais aux Indes et en Egypte, contre nous en Tunisie, en Algérie et au Maroc. Mais le Sultan, quoiqu'il règne peu à Constantinople et n'y gouverne pas du tout, semble oppo-»

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ser quelque résistance à la pression qu'on exerce sur lui. Le monde politique ottoman est divisé. Enver pacha et sa bande, s'ils sont les maîtres du jour, ne seront peut-être pas ceux du lendemain. Quoi qu'il en soit, il y a tout lieu de croire que la tranquillité de nos colonies ou de nos protectorats ne court aucun danger sérieux, et l'Angleterre partage la même sécurité en ce qui concerne les siens.

La Turquie nous fera certainement moins de mal que le Japon n'en a déjà fait à l'Allemagne par la prise de Tsing-Tao. La place a dû capituler, et c'est un événement important, un événement de l'ordre mondial que cette capitulation : elle porte une atteinte extrêmement sensible à l'orgueil allemand, une atteinte dont les conséquences resteront sans doute irréparables et qui changera le cours de l'histoire dans ces régions lointaines. Lointaines, elles l'étaient autrefois; elles le sont beaucoup moins aujourd'hui grâce à la facilité et la rapidité des communications. La carte du monde politique nous apparaît avec des proportions nouvelles et réduites, et c'est un fait significatif dans sa nouveauté qu'une guerre qui se poursuit en Europe ait pu avoir en Chine un contre-coup aussi profond et aussi prompt. On se rappelle dans quelles conditions l'Allemagne y avait fondé, sous la forme d'un bail emphytéotique, une colonie dont elle était justement hère, mais dont la base s'est trouvée fragile. C'était une œuvre personnelle de l'empereur Guillaume : il se préoccupait beaucoup de ce qu'il appelait le péril jaune et attachait un intérêt de tout premier ordre à la place qu'il avait su prendre au cœur même de l'Asie. De grands projets ultérieurs s'y rattachaient dans sa pensée: qu'en reste-t-il aujourd'hui ? Il y a eu là pour l'Empereur une déconvenue qui, même

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au milieu de tant d'autres, a dû lui être amère. Mais nous ne nous y attarderons pas aujourd'hui : il faut bien avouer que le canon qui tonne sur l'Yser ou sur la Lys, à Arras ou à la Bassée, a un peu couvert pour nous celui de Tsing-Tao.

Un mot sur l'Italie. Nous en parlons peu depuis quelque temps, parce que sa politique, très intelligente assurément, mais un peu incertaine encore, ne se dégage pas à nos yeux suivant une ligne tout à fait nette et que nous ne voulons pas avoir l'air de donner à nos voisins et amis un conseil dont ils n'ont pas besoin. Bien qu'ils aient obéi à leurs intérêts en proclamant leur neutralité, nous leur savons grand gré de l'avoir fait par une décision immédiate et formelle qui nous a libérés de tout souci sur notre frontière du Sud-Est. Aussi leur souhaitons-nous sincèrement de trouver dans la manière dont la situation se dénouera les satisfactions légitimes auxquelles ils aspirent. Qu'il nous soit cependant permis de dire qu'il est rare de gagner au jeu quand on n'y a rien mis. Nous en avons su quelque chose en 1866 lorsque, après Sadowa, nous avons réclamé sur le Rhin des compensations qu'on ne nous a pas accordées. Les vues de l'Italie sont très larges, personne n'ignore qu'elle regarde Trente et Trieste comme les compléments nécessaires de sa nationalité, en quoi elle a raison, et aussi que les événements de ces dernières années ont

posé pour elle, dans l'Adriatique, des questions nouvelles dont l'intérêt s'est particulièrement concentré sur Vallona. Du côté de Trieste et de Trente, l'Italie n'a fait aucun mouvement, aucun geste apparent : il n'en a pas été tout à fait de même du côté de Vallona, mais son mouvement a été jusqu'ici à peine sensibleet son geste très discret : elle s'est contentée d'envoyer une commission sanitaire, qui n'a pas encore, croyons-nous, débarqué sur la côte orientale de l'Adriatique. L'intention toutefois est manifeste et l'est devenue encore davantage par le fait que l'Italie, qui regardait naguère d'un œil si impatient les ambitions de la Grèce au nord de l'Epirc et se montrait si opposée à leur réalisation, paraît aujourd'hui en avoir pris son parti, ce qu'elle n'a certainement fait que sous le bénéfice d'une compensation qui lui serait donnée ou qu'elle prendrait ailleurs. Ce n'est ni nous ni aucun de nos alliés qui y ferons le moindre obstacle et, tout au contraire, nous verrions avec satisfaction l'Italie s'assurer sur la côte de l'Adriatique un gage de l'avenir qui lui appartient dans une mer où elle a tenu autrefois une si grande place.

L'occasion est bonne, car l'Albanie n'existe plus : nous parlons de l'Albanie politique, à la création de laquelle l'Europe avait consenti par pure condescendance envers l'Autriche. Le prince de Wied n'était pas de taille à faire vivre cette œuvre artificielle ; il a disparu, et la question qu'il n'a pas résolue reste entière. Qu'en adviendra-t-il après la guerre? Cela dépendra de tant d'éléments, pour le moment incalculables, que nous ne nous hasarderons pas à émettre à ce su jet une prévision quelconque, mais il est hors de doute que l'Italie aura alors un rôle à jouer. Si elle s'y prépare, comme c'est probable, elle

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le fait d'une manière prudente, un peu mystérieuse, et nous ne chercherons pas plus sur ce point que sur les autres à préjuger ses desseins. Aussi n'aurionsnous pas parlé d'elle aujourd'hui si le remaniement ministériel qui vient d'avoir lieu à Rome n'avait pas forcément attiré l'attention.

Ce remaniement ne semble pas très profond au premier abord et, indépendamment de toute autre circonstance, il était devenu indispensable par la mort du marquis diSan Giuliano. Toutefois, on ne se pressait pas. Le président du Conseil, M. Salandra, faisait l'intérim des Affaires étrangères. Il avait offert ce ministère à M. Sonnino, qui ne l'avait pas accepté, et cette situation aurait pu se prolonger quelque temps encore, si la démission du ministre du Trésor, M. Rubini, n'était pas venue montrer que le Cabinet avait besoin d'être modifié et consolidé, faute de quoi il s'en irait en morceaux. Ce n'était pas en effet une crise qui s'ouvrait, mais une crise qui se prolongeait, qui avait des causes anciennes et graves et à laquelle il fallait apporter un remède énergique. La démission de M. Rubini avait été précédée, il y a quelques jours, de celle du ministre de la Guerre, le général Grandi. Au moment de la constitution du ministère Salandra, le portefeuille de la Guerre avait été offert au général Porro dans des conditions qu'il n'avait pas acceptées. La guerre européenne n'était pas commencée ; on ne la prévoyait pas en Italie ; on en était encore aux illusions pacifistes du ministère Giolitti et au relâchement qui en était résulté. Aussi le général Porro, plus prévoyant que les autres, passa-t-il pour un mégalomane militaire lorsqu'il demanda 600 millions de crédits nouveaux en vue de certaines réformes qu'il jugeait indispensables pour mettre l'armée en état de suffire à tout

événement. On se récria, et le portefeuille fut attribué au général Grandi, qui acceptait d'assurer la défense nationale au rabais , c'est-à-dire moyennant 3oo millions. Mais la guerre éclata et fit apparaître des nécessités nouvelles sur lesquelles le général Grandi se trouva en désaccord avec son chef d'état-major, le général Gadorna. Celui-ci l'emporta, le générai Grandi donna sa démission. Il fut remplacé par le général Zupetli, ami et ancien collaborateur du général Gadorna, et connu pour être irrédentiste.

Nous ne serions pas entré dans tous ces détails s'ils donnaient pas un sens précis à la crise ministérielle italienne : on voit que ses motifs se rattachent à la défense nationale,et la démission de M. Rubini s'y rattache aussi, car ce ministre s'est démis à son tour parce que, partisan de la neutralité et de la paix à tout prix, il n'était d'accord ni avec le nouveau ministre de la Guerre, ni avec plusieurs autres de ses collègues sur les crédits militaires et sur les moyens d'en couvrir la dépense. Dans ces conditions, il était intéressant de savoir si le général Zupelli resterait ministre, et il Test resté : cela signifie, semble-t-il, que l'Italie, bien qu'elle entende maintenir sa neutralité, veut cependant avoir les moyens d'en sortir, si l'intérêt du pays l'exige. En d'autres termes, elle entend conserver sa pleine liberté d'agir, soit dans un sens, soit dans l'autre suivant les circonstances. Quant au ministère des Affaires étrangères, il est dévolu à M. Sonnino, ancien président du Conseil, homme considérable à tous égards, ancien triplicien convaincu, mais beaucoup trop intelligent pour ne pas tenir compte des éléments nouveaux et imprévus pour beaucoup qui, depuis trois mois, ont été introduits dans la politique

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européenne et s'imposent aux préoccupations de ceux qui la dirigent. Nous avons dit que M. Sonnino avait commencé par refuser un portefeuille, qui lui paraissait lourd : mais, devant l'insistance du président du Conseil, il l'a accepté par patriotisme. Il apportera une force au cabinet que M. Salandra continue de présider avec une autorité qui a beaucoup grandi depuis qu'il est au pouvoir et que l'heureuse issue de la crise a encore augmentée.

On voit par tout ce qui précède à quel point non seulement l'Europe, mais le monde entier, évolue sous l'impression directe ou indirecte et les contrecoups multiples de la guerre qui se poursuit en France, en Angleterre, en Belgique, en Russie, en Autriche, en Serbie, en Allemagne, où l'armée russe commence à rentrer, en Chine enfin, d'où le Japon chasse les Allemands. Nous ne pouvons malheureusement donner de cet immense tableau que quelques traits sommaires. Il en est un toutefois qui nous frappe et nous touche plus que tous les aulres : c'est que « notre situation est bonne », comme le dit le général Jofïïe, et que les Russes viennent de gagner une importante bataille. Cela nous rassure quand nous songeons que l'Allemagne essaie de réveiller les énergies de la Turquie et de les exploiter à son avantage, en surexcitant les ambitions de la Jeune- Turquie, qui commence à n'être plus jeune, et en flattant l'infatuation d'Enver pacha.

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